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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 3. De l'infantilisation à la déresponsabilisation des Français musulmans rapatriés

Nous l'avons dit, la politique de reclassement collectif astreint non seulement les Français musulmans rapatriés à un système d'accueil marqué par l'isolement géographique et la dispersion des groupes d'affinité, mais encore à une mise sous tutelle légale qui les prive de tout rapport direct avec les services sociaux et administratifs autres que l'autorité du camp : « Le personnel d'encadrement monopolise les rapports avec toutes les instances administratives et institutionnelles, qui ne peuvent s'adresser aux Français-musulmans qu'à travers leurs "chefs" »860(*). Or, Patrick Jammes, qui fut nommé médecin au dispensaire du camp de Bias au début des années 1970 signale que « le guichetier qui remplissait les papiers administratifs des harkis leur demandait 20 à 30 francs par dossier »861(*). Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas ajoutent qu'en sus de monnayer les démarches dont il est officiellement chargé, l'encadrement « peut se réserver la possibilité de ne rien faire s'il vaut sanctionner une famille »862(*).

Infantilisés, les chefs de famille sont aussi déresponsabilisés puisque ceux qui ont la chance de ne pas vivre désoeuvrés dans les camps sont assignés à des emplois réservés non qualifiants (travaux forestiers, extractions minières, etc.) qui les placent dans une situation de dépendance totale vis-à-vis de leur employeur et de leur autorité de tutelle.

- 4. La violation de l'intimité, de la vie privée et des libertés individuelles

Par-delà cette mise sous tutelle légale infantilisante des Français musulmans rapatriés, qui les prive en tout ou partie d'un rapport direct avec les administrations et les services sociaux, et une politique de reclassement collectif déresponsabilisante qui assigne les éléments "productifs" à des emplois réservés, le dispositif d'encadrement à l'intérieur des camps est conçu de manière à discipliner l'ensemble des aspects de la vie privée : hygiène, correspondance, déplacements, "moralité" (tempérance, parcimonie, épargne, violences conjugales et familiales mais aussi choix éducatifs, etc.). Hocine, lui-même fils de harki, a vécu au camp de Bias. Il évoque « un monde de terreur » et « la répression quotidienne par une administration constituée essentiellement de Pieds-noirs, qui régentait tous les aspects de notre vie » : « Ils décidaient de tout pour nous, au point que l'autorité du chef de camp remplaçait celle de nos pères. L'administration attribuait un tour de douche hebdomadaire à chaque famille. Elle interdisait à nos mères de porter le foulard. Elle distribuait des tranquillisants aux nombreux vieux qui perdaient les pédales. Elle ouvrait notre courrier, gérait la boulangerie et l'épicerie du camp, nous faisait accompagner chez le médecin à l'extérieur, nous interdisait de fréquenter l'école du village voisin »863(*).

Rien ou presque n'est laissé à la libre initiative des individus, et c'est le soupçon qui, systématiquement, inspire les procédures et actes routiniers du personnel d'encadrement, aussi bien que les consignes des administrations qui les chapeautent :

- L'inspection journalière des baraquements

Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas pointent « la violation constante des intimités par les inspections journalières qui s'assurent du bon ordre et de la propreté »864(*).

- L' « ouverture, le filtrage, la censure et [parfois] le négoce du courrier » (Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas)

Dalila Kerchouche signale qu'à Bias « les lettres et les colis sont ouverts, lus, parfois détournés ou jetés à la poubelle par mesure de rétorsion »865(*). Plus généralement, dans l'ensemble des camps et hameaux, « l'envoi ou la distribution du courrier constitue - d'après Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas - le terrain d'élection de pratiques discrétionnaires du personnel S.F.M.. Gardien de portail, le chef du hameau remplit aussi des fonctions analogues à celles du "gate keeper" qui, dans les journaux anglo-saxons contrôle les articles, fait le tri entre ceux qui seront publiés et ceux qui ne le seront pas ». Et ils ajoutent : « Le contrôle du courrier permet ainsi de repérer ceux qui, à l'intérieur du hameau, prennent contact avec diverses autorités ou associations sans en référer à l'encadrement qui, nous l'avons vu, dissuade toute tentative de ce genre. Un sort tout particulier est fait à ceux qui s'adressent directement au ministère de tutelle pour se plaindre des pratiques des chefs de hameaux ou des inspecteurs. (...) Ces plaintes - le plus souvent anonymes - sont immédiatement répercutées par la hiérarchie à ceux-là même qu'elles mettent en cause, à charge pour eux de mener enquête, d'identifier leurs auteurs qui sont immédiatement renvoyés vers les cités d'hébergement ou mutés vers d'autres chantiers »866(*). Dans un précédent rapport, Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas avaient reproduit un tel courrier, qui vaudra à son auteur, identifié après enquête (conformément à ses craintes), d'être renvoyé du hameau de Pujol-de-Bosc vers un camp. En voici quelques extraits :

« Monsieur le Secrétaire d'Etat,

(...)

Depuis que nous sommes commandés par des sous-officiers, nous sommes en pleine misère, car si on ne leur donne pas à manger, des bouteilles ou quelque chose, ils se fâchent. Voilà pour la Croix-Rouge : elle donne des vêtements, mais notre chef de village les distribue à celui qui lui donne des poulets ou des bouteilles de champagne à minuit. Est-ce que c'est du bon travail ?

Nous travaillons à la forêt et nous touchons 15 francs par jour et il veut qu'on lui donne à manger, alors que j'ai neuf enfants. Ce qu'on vous demande de bien, c'est de changer de chef et de nous en envoyer un plus raisonnable. Tous ceux qui nous commandent font pareil.

(...)

Monsieur, on peut pas mettre notre nom parce que si la lettre revient, il va nous faire quelque chose ou faire un rapport pour nous envoyer ailleurs ou en Algérie. Tous les hommes veulent signer mais ils ont peur. Si vous n'y croyez pas, envoyez quelqu'un faire une visite.

(...)

Nous voulons un vrai Français honnête. Pour l'instant, c'est tout ce qu'on vous demande.

Veuillez agréer, Monsieur, mes respectueuses salutations et mes meilleurs remerciements »867(*).

- Le contrôle des entrées et des sorties (autorisations de sorties/laissez-passer)

A Saint-Maurice-l'Ardoise, « les hébergés sont interdits de sortie du camp sans autorisation préalable. Ils doivent présenter aux sentinelles qui gardent l'entrée un laissez-passer qui est aussi susceptible d'être demandé par la gendarmerie dans les localités voisines »868(*). Selon Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, ce contrôle des entrées et des sorties s'étend aux hameaux forestiers : « Souvent une clôture oblige ceux qui veulent le quitter à passer devant les bureaux de l'administration qui sont situés vers l'entrée ? Alors, ils doivent décliner le lieu où ils désirent se rendre, les motifs de sortie, etc. Il en va de même pour tous ceux qui désirent rentrer au hameau, et que l'encadrement a toute latitude d'interdire »869(*). C'est d'ailleurs le sens du rapport du chef du hameau de Truscas au contrôleur des contributions urbaines en 1964 : « Si la condition de citoyens français métropolitains acquise par les ex-harkis leur donne le droit d'aller librement où ils le désirent, il est quand même préférable en certains cas de pouvoir les surveiller et les conseiller »870(*).

Plus encore, au-delà des procédures routinières qui s'imposent à tous les individus et visent à en contrôler les flux, un "compte-rendu moral" individualise le soupçon, marquant littéralement à la trace chacun d'entre eux : « Comme la fiche de renseignements accolée à un objet tout au long d'une chaîne de fabrication, un bulletin est réservé à chaque individu dès son arrivée dans le camp, où le personnel d'encadrement inscrit les détails de ce que l'on sait de lui, de ce qu'il fait et du traitement dont il a été l'objet. Ce ne sont pas seulement des faits et des comportements qui sont enregistrés, mais aussi des attitudes, des intentions et des soupçons justifiant une surveillance plus ou moins particulière et suivie »871(*). Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou citent quelques unes de ces fiches de renseignements, en l'occurrence celles tenues par le chef de la cité du Logis d'Anne, dans les Bouches-du-Rhône : « A.M. vit de son salaire et économise régulièrement de petites sommes. Il ne s'adonne pas à la boisson et sa réputation comme celle de son épouse sont excellentes... Y.N. est très sobre, un des meilleurs éléments de la cité et sa moralité comme sa réputation sont excellentes... M.R. est un très bon élément, bon père de famille et travailleur intelligent. Serait beaucoup plus à l'aise en milieu européen qu'avec une communauté musulmane qui envie sa facilité d'adaptation à la vie métropolitaine »872(*).

Il n'est pas jusqu'à la manière d'habiller les enfants et le choix des prénoms qui ne soient l'objet d'un contrôle, étonnamment impulsé par le ministre en personne. Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas rapportent ainsi qu'« en 1962, le ministre des Rapatriés [NDA : sans doute Alain Peyrefitte, ministre des Rapatriés de septembre à décembre 1962, ou son successeur, François Missoffe] conseille à ses services de faire en sorte que les enfants soient vêtus à l'européenne [et] que les nouveaux-nés portent des prénoms français ».

Les habitudes vestimentaires des femmes de harkis, ainsi que leurs attributs de féminité, sont également l'objet d'une étroite attention, ainsi qu'en témoigne Khatidja (Mouans-Sartoux, Alpes-Maritimes) : « Au camp, j'aimais mettre du henné sur mes mains et mes cheveux. La femme du chef de camp m'a demandé : «Pourquoi vous mettez du henné ? Ça fait sale». Je lui ai répondu : «Et vous, pourquoi vous vous maquillez ? Le henné, c'est notre maquillage à nous». (...) Un jour, elle est entrée chez moi, je servais des frites à mes petits. Elle s'est glissée derrière moi, m'a passé la main sur la tête sans que je m'en aperçoive et m'a arraché mon foulard. Elle le tenait fièrement dans sa main, comme un trophée. Je lui ai dit : «Pourquoi vous me prenez mon foulard ?» - «Ne t'inquiète pas, je te le rends demain». Elle ne me l'a jamais rendu »873(*).

Ainsi, à bien des égards, le système d'accueil et de reclassement s'apparente à une vaste entreprise de moralisation et de dépersonnalisation, fondée sur le postulat d'une "arriération" qu'il convient à la fois de corriger et, surtout, de "neutraliser". En ce sens, l'enclavement géographique des sites réservés agit comme un "corridor sanitaire", "protégeant" les populations locales d'un contact non désiré et d'autant plus craint que les occasions de contacts mixtes sont rares et systématiquement découragées par le personnel d'encadrement.

Le prédicat du soupçon et la visée de "moralisation" qui inspirent cet encadrement totalisant (ou « totalitaire », au sens qu'en donne Erving Goffman) appellent - souvent plus que de raison - l'exercice de la sanction, voire de la sujétion pure et simple : ainsi en va-t-il de l'exercice de l'autorité dans le camp de Saint-Maurice l'Ardoise, où le personnel d'encadrement dispose de cellules privatives « qui ne cesseront pas d'être utilisées »874(*). Un fils de harki, interrogé par Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, en témoigne : « La prison du camp, on aurait pu s'en servir pour mettre quelques familles ! Mais il fallait bien une prison pour ceux qui n'obéissaient pas aux militaires. Ils pouvaient faire comme ils voulaient ; certains ont passé deux semaines dans cette prison. Pour un oui ou pour un non, quelqu'un qui élève la voix, «allez hop, à la prison» »875(*).

Une autre technique de sujétion communément employée à l'égard des récalcitrants - et l'on rejoint, plus encore ici, l'univers et les pratiques décrits par Erving Goffman - est l'internement d'office en hôpital psychiatrique. Le docteur Patrick Jammes, médecin au dispensaire de Bias, en témoigne : « Quand je suis arrivé à Bias, le chef de camp devait faire régner l'ordre. La sanction, la punition, c'était l'internement en hôpital psychiatrique. C. D. avait le pouvoir d'embastiller les harkis comme il voulait. Il internait un mari qui se disputait avec sa femme, un harki qui lui avait mal répondu ou qui buvait trop, un autre qui refusait de lui payer un bakchich. C'était un moyen de répression. Quand je suis arrivé, j'ai mis un terme à ces pratiques abusives »876(*). A cet égard, il est significatif, nous l'avons vu en introduction, que les premières thèses consacrées à la communauté harkie dans les années 1970 le furent par des étudiants en médecine. Certes, les traumatismes de la guerre ne sont pas étrangers à cette surreprésentation des anciens harkis dans les hôpitaux psychiatriques du Sud de la France. Mais la fréquence des pratiques disciplinaires sous forme d'internements abusifs y est aussi sans doute pour beaucoup.

L'exclusion quasi-totale du milieu ambiant et l'administration en "vase clos" auxquelles furent sujets les ex-supplétifs et leurs familles ont créé une situation de "hors" ou d' "exo-territorialité" au sens large (jusque et y compris l'exclusion du droit commun) qui, si elle signifiait bien la volonté initiale de "mise au pas" puis de "mise sous l'éteignoir" de cette population, ne pouvait que déboucher, à plus long terme, sur une impasse totale en termes d'insertion et, plus encore, d'intégration dans la société française.

* 860 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, op.cit., p.46.

* 861 Patrick Jammes, interrogé par Dalila Kerchouche, op.cit., p.149. Voir aussi Patrick Jammes, Médecin des harkis au camp de Bias, 1970-1999, Sainte-Colombe-de-Villeneuve, Editions de la Motte, 1999.

* 862 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, op.cit., p.77.

* 863 Témoignage recueilli par Philippe Bernard, « De la honte à la rage », Le Monde, 21 mars 1992, p.8.

* 864 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.17.

* 865 Dalila Kerchouche, op.cit., p129.

* 866 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.77-78.

* 867 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Le rapport des Français musulmans à l'espace résidentiel, Lyon, ARIESE, 1985 ; repris in Dalila Kerchouche, op.cit., p.172-173.

* 868 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.17.

* 869 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.70.

* 870 Extrait cité in Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, op.cit., p.99.

* 871 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, op.cit, p.45.

* 872 Jean-Jacques Jordi, Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Paris, Éditions Autrement, n°112, février 1999, p.105-106.

* 873 Stéphane Gladieu et Dalila Kerchouche, Destins de harkis. Aux racines d'un exil, Paris, Autrement, 2003.

* 874 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.14.

* 875 Ibid, p.18.

* 876 Cité in Dalila Kerchouche, Mon père, ce harki, Paris, Seuil, 2003, p.154.

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