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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 2. Entre positionnement politique et geste politicienne : images et usages des harkis dans le paysage politique français

Nous avons exploré, dans une section précédente, la manière dont, au nom de l'Etat français, il fut globalement rendu compte de la destinée de la communauté harkie par les différentes majorités de droite et de gauche qui, depuis 1962, au gré des alternances, ont assumé l'exercice du pouvoir. Il convient de compléter cette perspective institutionnelle par l'exploration des prises de position qui, expressément relatives à la destinée des harkis (il ne s'agit pas ici de détournement de vocable), sont professées dans le cadre non de l'exercice du pouvoir proprement dit mais de la compétition électorale : ce sont les images véhiculées par les organisations partisanes en tant que telles - c'est-à-dire en tant qu'elles sont engagées dans la compétition électorale pour y représenter un courant d'opinion, que ce courant soit ou non majoritaire - qui nous intéressent ici.

a) Entre geste gaullienne et gêne néo-gaulliste : de la difficulté d'un droit d'inventaire sur la personne du général de Gaulle au sein de la droite chiraquienne

Au fil de la première partie, il nous a été donné de voir ce que la politique algérienne du général de Gaulle, en particulier certains aspects liés au coût humain de la politique dite de « dégagement », avait de contestable. Cette réalité contrastée, plutôt que d'être ouvertement assumée, était, jusqu'à une date récente, peu ou prou évacuée par ceux qui se posaient en héritiers politiques et/ou en gardiens de la mémoire gaullienne ; ceux-ci insistant généralement plus volontiers, au prix de quelques omissions, sur le « pragmatisme » et les qualités de « visionnaire » du chef de l'État en cette circonstance. Ainsi, en 1992, Nicolas Sarkozy, alors secrétaire général adjoint du RPR, considérait que la décolonisation « n'était pas un sujet de débat » et que l'indépendance de l'Algérie avait été « une étape rapidement digérée », qui n'avait pas eu de caractère « structurant » dans la vie politique française, comparable à celui de l'Affaire Dreyfus ou de l'Occupation1090(*). Né le 28 janvier 1955, Nicolas Sarkozy est, il est vrai, de la "génération d'après", celle qui n'a pas à proprement parler "vécu" (politiquement s'entend) la guerre. Eric Raoult, né la même année que Nicolas Sarkozy, s'il tient lui aussi pour évident qu' « il fallait partir, bien sûr », admet cependant qu' « on l'a fait avec beaucoup de dégâts » : « Le 19 mars 1962, ce ne fut pas la paix. Les rapatriés et les harkis sont nos boat people. Nous avons géré cela moins bien que les Etats-Unis leur départ du Vietnam. On y a laissé un peu de l'honneur de notre pays »1091(*).

D'autres, anciens partisans ou sympathisants de l'Algérie française, notamment au sein de l'UDF, ont eux-aussi préféré garder le silence, quoique pour d'autres raisons. François Bayrou : « Ils avaient ramené de Gaulle au pouvoir et ils ont été trahis. Cela leur a laissé un rapport très étrange avec la parole politique, une suspicion durable à son endroit ». Et d'ajouter : « Il en reste une souffrance dans l'inconscient collectif de l'UDF » 1092(*).

La difficulté d'un droit d'inventaire sur la personne du général de Gaulle n'a certes pas empêché le RPR puis l'UMP de consacrer une « attention soutenue et régulière » (Stéphanie Abrial1093(*)) aux harkis, depuis la loi Santini de 1987 jusqu'à la loi du 23 févier 2005, en passant par la loi Romano de 1994 (et avec pour point d'orgue symbolique l'institution en 2001 par Jacques Chirac - puis la pérennisation - d'une Journée d'hommage national aux harkis). Cependant, cela ne va pas sans une lecture avantageusement simplificatrice du passé, comme en témoigne une affiche électorale, préparée spécialement pour la campagne présidentielle de 1988 et largement distribuée dans les hameaux et cités de harkis. Cette affiche représentait un Français-musulman en habit traditionnel, monté à cheval et armé d'un fusil, où l'on pouvait lire : « Nos pères ont choisi la France. Nous choisissons Jacques Chirac »1094(*). Or, en insistant sur le "choix" des pères, comme s'il se suffisait à lui-même pour expliquer la destinée des Français musulmans rapatriés, c'est ce qu'en ont fait leurs autorités de tutelle de l'époque qu'on élude ainsi opportunément. Ce qui, compte tenu de la filiation politique revendiquée par Jacques Chirac, ne doit bien sûr rien au hasard.

A cet égard, il n'est pas sans intérêt de noter que la décision d'instaurer une Journée d'hommage national aux harkis, prise au début de l'année 2001, a été précédée - et comme impulsée - par une action de lobbying d'Alain Madelin1095(*) lequel, précisément, se veut libre de toute attache à l'endroit de la personne du général de Gaulle, dont il avait combattu la politique algérienne alors qu'il était encore lycéen. Voici comment l'intéressé se remémore cette période : « Je me suis jeté [dans la vie politique] avec passion quand je n'avais pas seize ans. C'était au temps où l'histoire brûlait une partie de la jeunesse, la fin de la guerre d'Algérie, avec pour moi l'image insupportable de ceux qui avaient porté l'uniforme français, les harkis, qu'on avait alors abandonnés et laissés massacrer avec leurs familles ». Et il ajoute : « Aujourd'hui, dans les mêmes circonstances, les responsables de cet abandon seraient traduits devant un tribunal international »1096(*).

A l'inverse, André Santini, quoique parfaitement conscient de ce que furent les responsabilités françaises de l'époque dans la destinée tragique des harkis (ce qui ne l'a pas empêché par la suite, nous l'avons vu, de jouer du terme "harki" pour disqualifier les comportements de certains de ses congénères, au grand dam de Zahia Rahmani), s'était fondu - lorsqu'il exerçât les responsabilités de secrétaire d'Etat aux Rapatriés dans le gouvernement de Jacques Chirac en 1986-1987 - dans la geste atonale (et acritique) des gouvernements successifs depuis 1962, prodigue de subsides plutôt que de paroles. Il s'en était rétrospectivement expliqué lorsque je l'avais rencontré dans sa mairie d'Issy-les-Moulineaux, en 1999 :

« Question - J'ai l'impression que, en dépit de l'accroissement substantiel des sommes que vous avez allouées à l'indemnisation des harkis et de leurs familles, en dépit de certaines déclarations tendant à réhabiliter la figure du harki dans l'imaginaire collectif, et en dépit de la relative popularité que vous a valu votre action à l'endroit de la communauté harkie en son sein, [j'ai l'impression, disais-je] que vous n'avez, à l'instar de vos prédécesseurs et de vos successeurs, pu (ou voulu, ce sera à vous de me le préciser) vous affranchir de certaines timidités quant à l'imputation des responsabilités dans le massacre des harkis (j'entends par là la part propre des autorités françaises de l'époque, jusque et y compris les plus hauts échelons de la magistrature politique). Ma question serait : est-ce parce que, à titre personnel ou eu égard à vos fonctions, vous vous refusiez (et vous refusez toujours ?) à qualifier d' «abandon» le sort réservé aux musulmans pro-français par les autorités françaises de l'époque, ou est-ce parce que, étant sous l'autorité directe d'un Premier ministre qui se réclamait (et se réclame toujours) de l'héritage gaullien en politique, de telles déclarations vous auraient mis en porte-à-faux politiquement ?

André Santini - Je trouve que votre question est... remarquable d'intelligence et... et d'acuité... euh... parce qu'elle relève de la psychanalyse, et en politique... c'est très simple : la psychanalyse, on la fait "off" ; et dès que l'on est devant un micro ou autre, y compris moi-même qui ne suis pas réputé pour ma langue de bois, eh ! bien vous vous trouvez solidaire d'un gouvernement ; essayez de... de comprendre : nous étions tous pour l'Algérie française, nous avons été élevés dans cette tradition. (...) Et puis, un beau jour, on nous fait comprendre que ce n'est plus possible ; on essaye de comprendre, et... tous ces pauvres Algériens qui nous avaient fait confiance, qui s'étaient engagés, un ordre du jour commande qu'on ne les rapatrie pas, qu'ils restent là-bas, et puis, incontestablement, il y a eu les massacres des harkis...

- ... vous faites référence à la directive Joxe ?

- Oui, c'est ça, et puis... bien sûr... et il y a les instructions... militaires, aussi, je crois que c'était Ailleret... de ne pas embarquer de harkis. Certains l'ont fait, vous le savez, la preuve, un certain nombre ont été ramenés en France. (...) Alors, est-ce qu'il fallait... est-ce qu'il fallait... reconnaître cela ? Qu'est-ce que cela aurait apporté de le reconnaître ?

- C'est ce que je vous demande, justement...

- ... voilà... qu'est-ce que ça aurait apporté ? Moi je suis un pragmatique : je ne sais pas très bien quelle reconnaissance aurait été diffusée... et au profit de qui... à partir de là, cependant, et dans les arbitrages budgétaires, je ne me gênais pas pour dire... comme Clemenceau le disait pour les anciens de 14-18 : « Ils ont des dettes sur nous »...

- ... « Ils ont des droits sur nous »...

- ... « Ils ont des droits sur nous ». Et donc on a donné... mais c'est qu'au fond, on ne posait jamais le problème : mais qu'est-ce que ça aurait changé, d'un point de vue efficacité ? »1097(*).

* 1090 Patrick Jarreau, « Un clivage dans l'inconscient des politiques », Le Monde, 18 mars 1992, p.17.

* 1091 Ibidem.

* 1092 Ibidem.

* 1093 Cf. Stéphanie Abrial, Les identités politiques des enfants de harkis. Implications citoyennes et niveau d'intégration sociale de jeunes franco-maghrébins, entre héritage culturel et modernité, thèse de doctorat soutenue en 1999 à l'IEP de Grenoble. Voir aussi Stéphanie Abrial, « Visions, perceptions et expériences de la citoyenneté par les fils et les filles de harkis : des jeunes à l'épreuve de leur identité », actes du colloque « Identité collective et représentation symbolique », Paris, F.N.S.P., 3-6 juillet 1996 ; et Stéphanie Abrial, Les enfants de harkis. De la révolte à l'intégration, Paris, L'Harmattan, 2002.

* 1094 Affiche reproduite in Taouès Titraoui et Bernard Coll, Le livre des harkis, Bièvres, Jeune Pied-Noir, 1991, p.239.

* 1095 Dans deux lettres ouvertes rédigées à l'automne 2000 depuis le camp de harkis de Fuveau et adressées, pour l'une, à Lionel Jospin et, pour l'autre, à Jacques Chirac, Alain Madelin avait exhorté les représentants de l'Exécutif à pratiquer, au nom de la Vème République, le « devoir de mémoire » envers les harkis. Il se félicitera de l'instauration par le président de la République d'une Journée d'hommage national aux harkis, et assistera à la 1ère cérémonie.

* 1096 Cf. http://www.alainmadelin.com/biographie/.

* 1097 Entretien, 1999, Mairie d'Issy-les-Moulineaux.

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