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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 3. Les évocations inaudibles ou la geste amère des « soldats perdus » de l'Algérie française (le harki comme étendard d'une « espérance trahie »)

Dans le Dictionnaire de la contestation au XXème siècle, Laurent Beccaria, qui a par ailleurs consacré une biographie à Hélie de Saint Marc, puis l'a aidé à rédiger ses souvenirs, dépeint les « soldats perdus » comme « une cohorte clairsemée - tout au plus quelques milliers - que la blessure algérienne a jetée dans l'illégalité entre 1960 et 1963 ». Et il ajoute :

« L'Indochine sert de creuset à ces hommes venus d'horizons opposés. Mais déjà, la métropole les ignore. Invités en 1948 par un sondage à classer les problèmes les plus graves de l'époque, les Français placent l'Indochine au dernier rang de leurs préoccupations. La même année, les citations décernées aux soldats français disparaissent du Journal officiel. (...) Il se développe parmi eux un climat en marge, voire en révolte, contre le modèle républicain de la IVème République, dont les jeunes officiers ne voient que la caricature des ministères qui se succèdent. Ce refus s'amplifie encore après les accords de Genève, quand reviennent les rescapés des camps Viêt-minh. Les deux tiers des prisonniers de Diên Biên Phu meurent en trois mois - entre juin et août 1954 -, durant une captivité d'épouvante. (...) Mais personne ne les écoute. Pire : la raison d'Etat exige que ces témoins gênants soient écartés pour ne pas entacher la signature encore fraîche des accords de Genève. L'absence de reconnaissance de leur épreuve les marque jusqu'au sang. En outre, le conflit colonial s'est doublé d'une guerre civile. Des centaines de milliers de Vietnamiens se sont engagés aux côtés de l'armée française. Il a fallu aider, parler, s'engager auprès des populations. Et puis, un jour, laisser tomber ses promesses et ses alliés. Ainsi, en une décennie, une génération militaire se détache de facto du reste de la nation. (...) Pourtant en Algérie, les capitaines croient trouver un aboutissement et une reconnaissance. Enfin une guerre en phase avec la métropole : L'Algérie c'est la France est le dogme absolu de tous les gouvernements jusqu'en 1959. (...) Logiquement, ces réfractaires appuient les émeutes du 13 mai et jouent un rôle clef dans les fraternisations de 1958 »1136(*).

Ainsi, tant en raison du précédent indochinois que des paramètres politiques propres au conflit algérien, la figure du harki joue sur le moment - y compris à titre générique (les musulmans pro-français comme acteurs et facteurs d'influence politique lors des journées du 13 mai) - un rôle pivot dans les choix de ces hommes (dont beaucoup ont par surcroît été chefs de harkas), et occupe-t-elle rétrospectivement une place singulière dans le récit qu'ils en font. A la lecture de leurs témoignages, la destinée des supplétifs - depuis l'engagement aux côtés de l'armée française jusqu'à la mort ou l'exil - symbolise mieux et plus que d'autres figures, semble-t-il, les « espérances trahies » de ceux qui corps et âmes ont voulu conserver l'Algérie à la France, ou du moins la soustraire à l'influence exclusive du FLN. Ces officiers, généralement originaires de métropole (à l'exception notable du général Jouhaud, lui-même pied-noir), bien qu'attachés aux Français d'Algérie et plus ou moins étroitement mêlés à leurs combats, avaient "leur" vision de l'Algérie française : ils croyaient à la nécessité et entendaient promouvoir la « promotion musulmane » dans le bled (exemple des Sections administratives spécialisées) comme à plus grande échelle : il n'est qu'à se rappeler, à cet égard, la tentative déçue d'un Challe, qui voit dans la création d'une Fédération des unités territoriales et des autodéfenses (voir la Partie 1) un formidable outil de cristallisation des "volontés" exprimées au cours des scènes de fraternisation de mai 1958 (qui doivent beaucoup, là encore, à l'initiative des militaires). La trace laissée par ces instants inédits - mais tardifs - dans l'histoire de l'Algérie française, qui précédèrent de peu et précipitèrent l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, et qui s'ajoutèrent aux sentiments nés de la fraternité d'armes avec les unités supplétives, a été profonde, accouchant du sentiment corrélatif chez bien des officiers français d'être redevables des populations musulmanes non inféodées au FLN, d'être investis d'une mission particulière à leur égard. Le commandant Hélie Denoix de Saint Marc évoque dans ses mémoires ce que furent pour lui ces instants : « J'ai vraiment pleuré, je n'ai pas honte de le dire, en voyant ces hommes déferler sur la place dans le soleil de la fin d'après-midi, à l'endroit même où, quelques mois auparavant, l'armée avait été obligée d'intervenir pour éviter des ratonnades. Pour un officier français, ces scènes de fraternisation étaient vraiment extraordinaires. Je crois que ces heures-là ont été déterminantes pour ce qui a été ensuite nos engagements et notre rébellion. Quand on a vu cela, il était impossible de l'oublier »1137(*). Dans un autre ouvrage : « En rangs serrés, les musulmans débouchèrent sur le rectangle colonial, éblouissant de blancheur, dans un délire de drapeaux. Sans un mot, je contemplais la houle humaine. Je découvrais que l'on pouvait pleurer de bonheur »1138(*).

Les espérances soulevées par ces scènes, et les premières déclarations apparemment concordantes du général de Gaulle, ne feront qu'aviver le sentiment d'amertume de ces officiers quand viendra l'heure de la politique de « dégagement ». Telle est la tonalité de la déposition du commandant Hélie Denoix de Saint Marc, le 5 juin 1961 devant le haut tribunal militaire, alors qu'il est jugé pour sa participation au "putsch" d'Alger :

« Ce que j'ai à dire sera simple et sera court. Depuis mon âge d'homme, Monsieur le président, j'ai vécu pas mal d'épreuves : la résistance, la Gestapo, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d'Algérie, Suez, et puis encore la guerre d'Algérie. En Algérie, après bien des équivoques, après bien des tâtonnements, nous avions reçu une mission claire : vaincre l'adversaire, maintenir l'intégrité du patrimoine national, y promouvoir la justice raciale, l'égalité politique. (...) Des milliers de nos camarades sont morts en accomplissant cette mission. Des dizaines de milliers de musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes. Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours. (...) Et un soir, pas tellement lointain, on nous a dit qu'il fallait apprendre à envisager l'abandon possible de l'Algérie, de cette terre si passionnément aimée, et cela d'un coeur léger ? (...) Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d'Afrique. Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous, risquaient chaque jour, à chaque instant une mort affreuse. (...) Nous pensions à notre honneur perdu. Alors le général Challe est arrivé. (...) Il m'a dit que nous devions rester fidèles aux combattants, aux populations européennes et musulmanes qui s'étaient engagés à nos côtés. Que nous devions sauver notre honneur. Alors j'ai suivi le général Challe. (...) Monsieur le président, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c'est son métier. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer (...) »1139(*).

Déjà, quelques jours auparavant, le 29 mai 1961, dans sa déposition devant le même haut tribunal militaire (et pour les mêmes chefs d'inculpation), Maurice Challe concluait son intervention en des termes qui recoupaient effectivement les motifs invoqués par Hélie de Saint Marc pour justifier de sa déclaration d'allégeance à l'intéressé :

« Ces hommes, ceux qui nous ont suivis, ceux qui ne nous ont pas suivis, depuis des années ont dans les yeux et dans les oreilles les regards et les cris de tous ceux qu'aux quatre coins du monde nous avons abandonnés : les catholiques du Tonkin, les Thaïs, les Méos, un nombre énorme de Vietnamiens, les Berbères du Maroc, les Arabes en très grand nombre, les Tunisiens, aujourd'hui les Algériens. Ces gens-là étaient venus voir des milliers d'officiers et de sous-officiers ; ils leur avaient dit : «Nous aimons la France, nous voulons rester à ses côtés ; nous nous ferons tuer pour elle, mais protégez-nous ; jurez-nous que vous allez rester avec nous, que vous ne nous abandonnerez pas, ni nous ni nos familles». Et nos officiers, et nos sous-officiers ont juré... Et puis, après, ils ont amené leur drapeau. Depuis des années cela se passe ainsi ; ils ont amené leur drapeau et ils sont partis avec, dans les yeux, les regards de douleur et de mépris de ceux que nous abandonnions. Alors on nous dit : «Obéissance... Discipline... Devoir...». Et nous répondons : «Oui, obéissance ; oui, discipline ; oui, devoir, jusqu'à la mort, jusqu'à la mort inclusivement, mais pas jusqu'au parjure dix fois, cent fois répété, parce que, tout de même, nous ne sommes pas des animaux domestiques mais des êtres humains et qu'il n'y a pas de raison d'Etat, il n'y a pas de loi au monde qui puisse obliger un homme à faire du parjure son pain quotidien» »1140(*).

A la différence de Saint Marc ou de Challe, le général Raoul Salan, s'il parle aussi en soldat « meurtri » à son procès un an plus tard (du 15 au 23 mai 1962), parle surtout en chef de l'OAS. Son discours, plus directement « politique » (au sens d'un plaidoyer pro-domo), n'en conserve pas moins certaines lignes argumentatives communes avec celles de ses camarades de révolte :

« J'ai été le témoin, en 1954, de l'horrible exode de plusieurs millions d'hommes. Ils s'accrochaient désespérément à nos camions. Ils tentaient de nous suivre en charrette ou d'embarquer sur nos bateaux. Ne leur avions-nous pas promis que jamais notre drapeau ne serait amené sur cette terre d'Indochine ? Ne nous avaient-ils pas crus ? (...) D'un tel désastre naît une résolution dans le coeur de ceux qui ont été les acteurs indignés et meurtris ». Puis, plus avant : « Le chef de l'état n'avait-il pas proclamé que « toutes les tendances, toutes » seraient consultées ? En privant les Français chrétiens et musulmans de toute possibilité légale d'expression, il semble que le général de Gaulle n'entendait reconnaître une tendance que si elle s'exprimait dans l'illégalité et par la violence. (...) Anciens combattants, militaires, supplétifs qui se donnèrent à plein pour cette pacification qui faisait notre fierté, après les avoir convaincus de notre résolution de rester, après les avoir compromis, ils sont bassement abandonnés. C'est une honte pour le pouvoir, mais c'est l'honneur de l'O.A.S. de leur avoir montré la fidélité de la France »1141(*).

Quelques mois plus tôt, en février 1962, Edmond Jouhaud, alors chef de l'OAS à Oran, utilise des arguments analogues dans une lettre qu'il adresse au préfet d'Oran : « Permettez-moi de vous demander de croire à ma sincérité. Je suis, au premier chef, inquiet pour les Musulmans. Nous avons tous, vous et moi, fait aux Musulmans des promesses. On les a assurés que la France ne les abandonnerait pas. On les a incités à accepter des postes d'autorité ; on a nommé des Musulmans préfets, sous-préfets, chefs de service. On a élevés au grade de général ou de colonel des Musulmans. Que deviendront-ils dans le nouvel Etat algérien qui sera, personne n'en doute, une République populaire ? J'ai commandé en Indochine. J'ai assisté à l'exode du Tonkin. Je sais le sort qui fut réservé à nos amis d'Hanoi. Nos musulmans, trompés, bernés, trahis, seront les victimes de notre lâcheté et ils nous maudiront »1142(*). A l'été 1961, déjà, dans une lettre circulaire adressée à un maximum d'officiers en Algérie et en métropole (aux fins de les convaincre de joindre leurs forces à celles de l'OAS), le général Jouhaud n'hésitait pas à jouer du sort prévisible réservé aux musulmans non inféodés au FLN en cas d'indépendance comme d'une « poire d'angoisse » (l'expression est du général de Gaulle) : « Leur devoir [à ces officiers] est, bien sûr, d'obéir sans hésitation aux ordres du gouvernement légal. Mais leur conscience leur dicte de ne pouvoir exécuter les directives qui tendent à amputer le pays d'une province. Leur conscience leur interdit d'abandonner des musulmans qui ont cru à la parole de la France et au serment des officiers »1143(*).

En 1957 déjà, Jean-Yves Alquier, qui fut neuf mois durant chef de Section administrative spécialisée, et dont la vocation, ès qualités, était d'être au contact des populations dans des régions jusque-là sous-administrées, exprimera, à son retour1144(*), ce qui n'était alors qu'une hantise :

« De mon dernier séjour à Tazalt, ce sont surtout les moments passés en tête-à-tête avec Si Abdelkader que je n'oublierai pas. La veille, nous nous étions dit adieu chez lui à Feddalha. Et pourtant, ce matin-là, dès le jour levé, il était à ma porte : «Mon lieutenant, je veux te parler, seul, une dernière fois avant que tu nous quittes. Il s'agit des jeunes de la Mechta dont je suis le chef. C'est moi qui les ai fait revenir d'Alger à ta demande pour travailler avec toi et le capitaine. Tant que vous étiez là, on avait confiance en la France. Mais maintenant, j'ai peur qu'elle nous abandonne. (...) Tu sais que si on donne l'indépendance à l'Algérie, tous ceux qui auront travaillé avec la France seront massacrés. Alors, voilà ce que je te demande ; ou bien tu me jures, à moi qui suis ton ami et ai confiance en toi, que jamais vous ne nous abandonnerez ; ou bien, avant de partir, autorise ces jeunes à partir travailler à Alger ou en France». (...) Et pendant que le vieux chef attend ma décision, je pense à tous ceux qui en Indochine ont été massacrés pour avoir cru que la France, après les avoir engagés à ses côtés, ne les abandonnerait pas... à ceux de Tunisie, fidèles jusqu'au bout, disparus sans laisser de trace depuis notre départ... à ceux du Maroc... Et une fois de plus, je me demande si, un jour, avec mes camarades, nous n'aurons pas sur la conscience la mort de ceux que nous avons ralliés, compromis pour toujours avec nous. (...) Devant Si Abdelkader qui m'interroge de son regard anxieux et embué de larmes, il ne s'agit pas d'un discours tels qu'on peut les faire à la tribune d'un parlement. Il s'agit de la vie d'hommes qui sont nos amis. Et, tout en évoquant le sang déjà versé, je signe les laissez-passer qui vont éloigner de leur Mechta ces jeunes hommes, mais aussi réserver leur avenir, quel qu'il soit »1145(*).

Et de fait, longtemps après qu'ils eussent été amnistiés, l'évocation du sentiment de « déshonneur » lié à la « parole donnée et reprise », ainsi que du traumatisme lié à l' « abandon des populations fidèles », résonnera comme un leitmotiv chez nombre de « soldats perdus » de l'Algérie française en même temps qu'elle servira de justification cardinale à leurs "plaidoyers" rétrospectifs. Edmond Jouhaud : « A qui revient le soin de rassurer [la population], de s'engager au nom de la nation, dans les villages du bled en particulier, sinon à l'armée ? Il ne saurait en être autrement. L'officier, dès lors, met en jeu son honneur. Cette parole donnée le conduit à suivre attentivement l'évolution de la politique. Il ne peut donner des assurances démenties le lendemain par le pouvoir, sans perdre son crédit et sa dignité. Selon un mot célèbre : «On ne peut demander à un soldat de faire du parjure son pain quotidien». C'est ce qu'auraient dû comprendre ceux qui avaient la charge de gouverner le pays, en ordonnant aux officiers de le pacifier, de rétablir la confiance et, pour ce faire, de s'engager personnellement auprès des populations indigènes. Le jour où ces officiers se rendront compte qu'ils ont été abusés, ils se révolteront »1146(*). De même, Pierre Sergent : « Les questions que se posaient les cadres du 1er REP étaient toujours les mêmes : le drapeau du FLN va-t-il flotter sur les départements français d'Algérie ? Après avoir été vaincu sur le terrain, le FLN entrera-t-il en vainqueur dans Alger ? Que vont devenir les populations de souche européenne ? Et les populations de souche musulmane qui avaient cru aux promesses de l'armée ? L'armée sera-t-elle donc éternellement vaincue, éternellement parjure ? »1147(*).

L'amertume que ces officiers n'ont depuis lors cessé de nourrir à l'égard de la tutelle politique est redoublée par le sentiment de ne pas avoir été compris (pour reprendre le titre du livre d'Edmond Jouhaud) ou jugés par l'opinion sur leurs véritables ambitions et déchirements. Hélie Denoix de Saint Marc, lui encore, y est revenu plusieurs dizaines d'années après, dans une série d'ouvrages écrits en collaboration avec Laurent Beccaria1148(*) :

« En 1962, l'opinion a accepté la fin de la guerre avec un certain soulagement, sans toujours en mesurer le prix à payer. Ce prix a été très élevé. L'affaire s'est soldée par la tragédie des harkis, le massacre de centaines de Français d'Algérie à Oran, le drame des disparus, le déracinement collectif et brutal d'un million de pieds-noirs - ce qui revenait à nier le droit du sol et à opérer une purification ethnique - et enfin par la livraison de l'Algérie et de ses habitants au seul FLN, en écartant toutes les autres tendances des populations algériennes. On peut dire : ça, c'est le passé, regardons l'avenir. Je veux bien, mais la connaissance exacte du passé me paraît nécessaire pour construire l'avenir »1149(*). Il ajoute : « C'était une guerre civile. Il fallait sortir de structures coloniales devenues obsolètes. Le FLN a voulu en sortir contre la France ; d'autres auraient souhaité en sortir avec la France et avec les pieds-noirs, pour bâtir un pays où la Bible, le Talmud et le Coran pussent vivre en paix. Ceux-ci étaient nos alliés et on ne les a pas défendus. Il est terrible de penser qu'une armée victorieuse sur le terrain n'ait pas défendu ceux qui avaient participé à cette victoire et les ait laissé massacrer. C'est une non-assistance à personnes en danger de mort »1150(*). Et de conclure : « «C'est inéluctable...» Combien de fois ais-je dû supporter ce mot monstrueux ! Je n'ai jamais accepté ceux qui passent par pertes et profits des communautés entières au nom d'une justice supérieure. Je crois à la paix des contraires. Des frères ennemis pouvaient renoncer à leur lutte sanglante et décider de vivre ensemble sur la même terre. A l'époque, je voulais bien mourir s'il le fallait pour le prouver. Nous avons dû attendre trois décennies pour que les accords De Klerk-Mandela, Arafat-Rabin, voire Lafleur-Tjibaou, apportent le gage que notre rêve n'était pas fou. Mais les élites françaises vivaient dans l'ivresse du sens de l'Histoire. Elles avaient rejeté Albert Camus, parce qu'il avait osé dire qu'entre la Justice et sa mère, il choisissait sa mère. (...) [Pour ma part], je savais que rien dans la vie n'est inéluctable - et jamais le massacre et l'abandon de ceux qui vous ont fait confiance »1151(*).

On retrouve, curieusement, des réflexions analogues, une même critique de la solution « intégraliste » en Algérie chez un Paul Thibaud, que tout sépare pourtant - a priori - de l'engament d'un Saint Marc. Paul Thibaud : « Les intellectuels ne pouvaient se contenter de dénoncer l'inacceptable, d'abord la torture, ils voulaient aussi proposer une solution parce qu'en marxistes (ou en hégéliens) qu'ils étaient, ils présupposaient son existence, et aussi parce qu'ils voulaient être des politiques efficaces : peut-on vraiment lutter pour une solution que l'on croit profondément insatisfaisante ? (...) En ce sens, le refus camusien de choisir la justice aux dépens de sa mère a une réelle validité. Mais le devoir d'engagement nous empêchait sur le moment de reconnaître cela (...) ». Et il ajoute : « L'issue la plus humaine aurait été le compromis entre les droits (primordiaux) des Algériens et ceux (réels) des pieds-noirs (...) sans qu'existent (...) les appuis nécessaires (...) chez les intellectuels de gauche fascinés par la solution intégrale. Les temps ont changé puisqu'en Afrique du Sud comme en Nouvelle-Calédonie, la politique du compromis a aujourd'hui ses chances. Elle les a parce qu'est reconnu ce que personne n'a vu pour l'Algérie sur le moment : le compromis avec les autres qui permet à un groupe national d'être démocratique pour ceux qui le composent »1152(*).

Des « soldats perdus » aux « soldats de l'écrit », de cette collégialité qui a sombré dans les derniers soubresauts sanglants de l'épopée coloniale à celle qui s'est formée politiquement "contre" la guerre d'Algérie et/ou pour le FLN, il y a un gouffre qui - en dépit de l'exemple précité1153(*) - ne s'est depuis jamais vraiment colmaté : « Que peuvent en effet se dire les officiers d'Indochine et les compagnons de route du PCF anticolonialistes, ou les étudiants idolâtres de Sartre ? Le même âge, et déjà incompréhensions et anathèmes »1154(*). Il n'y avait guère de points communs entre ceux qui, « depuis leur entrée dans la Résistance ont accumulé autant de combats que les soldats napoléoniens », mais plus encore de défaites et de renoncements (militaires et politiques1155(*)), et ceux pour qui, nous dit Michel Crouzet, « la guerre d'Algérie fut une bataille de «l'écrit», qui fut menée dès le début et gagnée »1156(*) ? Le statut, les formes, les significations et les usages de la figure du harki ne pouvaient être les mêmes selon que l'on tourne le regard vers les premiers (dont Laurent Beccaria nous dit qu'ils sont comme une « carotte géologique » des déchirures liées à l'effondrement de la mystique nationale), ou vers les seconds (qui, entre apprentissage intellectuel et "happening politique", ont hâté cet effondrement). Ceux-ci, à la différence de ceux-là, ont bénéficié de la reconnaissance qu'offrent non seulement la maîtrise des outils de production et de diffusion du savoir (due notamment à leur positionnement socioprofessionnel d'ensemble), mais encore le sentiment d'avoir "bataillé" dans le « sens de l'histoire » (sans que cela heurte outre mesure la geste gaullienne de la guerre d'Algérie, qui s'est fort bien accommodée d'un certain discours historiciste). Cette postérité à géométrie variable, sans commune mesure avec l'intensité et l'impact réels de l'engagement "dans" ou "en" guerre d'Algérie des uns et des autres, ne pouvait être sans conséquence sur la formation puis la sédimentation rétrospectives d'une certaine image des anciens harkis.

* 1136 Laurent Beccaria, « Soldats perdus », in Emmanuel de Waresquiel (dir.), Le siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXème siècle, Paris, Larousse, 2004, p.566-567.

* 1137 Cité in Laurent Beccaria, Hélie de Saint-Marc, Paris, Librairie Académique Perrin, 1988, p.193.

* 1138 Hélie de Saint Marc, Mémoires. Les champs de braise, Paris, Perrin, 1995.

* 1139 Déposition d'Hélie Denoix de Saint Marc, le 5 juin 1961, devant le Haut tribunal militaire ; extraits cités dans Lieutenant-colonel Pierre Brière, « Fors l'honneur », Armées d'aujourd'hui, n°271, juin 2002, p.52-53.

* 1140 Déclaration reprise in Maurice Challe, Notre révolte, Paris, Presses de la Cité, 1968, p.83-84. C'est l'auteur qui souligne.

* 1141 Déclaration du général Salan à son procès (du 15 au 23 mai 1962) ; texte intégral sur http://www.salan.asso.fr/declaration.htm; voir aussi Le procès de Raoul Salan, Compte-rendu sténographique, Paris, Albin Michel, 1962.

* 1142 Lettre reproduite en annexe in Edmond Jouhaud, Serons-nous enfin compris ?, Paris, Albin Michel, 1984, p.289-290.

* 1143 Cité in Jean Ferrandi, 600 jours avec Salan et l'OAS, Paris, Fayard, 1969, p.179.

* 1144 Par la suite, Jean-Yves Alquier s'efforcera - à l'image d'un Maurice Challe - de mettre en place un parti visant à organiser politiquement les masses musulmanes non inféodées au FLN, puis s'élèvera contre la politique de « dégagement » voulue par le général de Gaulle : soupçonné d'activisme, il subira six mois de détention avant de bénéficier d'un non-lieu.

* 1145 Jean-Yves Alquier, Nous avons pacifié Tazalt. Journal de marche d'un officier parachutiste, Paris, Robert Laffont, 1957, p.270 et 271. « J'ai connu un capitaine des Bérets Rouges, ajoute Jean-Yves Alquier, qui était obsédé par la pensée qu'il avait perdu son honneur en Indochine, en décidant des centaines de jeunes catholiques vietnamiens à rejoindre ses supplétifs à force de leur répéter - parce qu'il y croyait - : «On ne vous laissera jamais tomber». Et à notre départ, les Viets les ont fusillés pour avoir cru en sa parole... » (Ibid, p.203). De même, Hélie de Saint Marc invoquera-t-il le traumatisme hérité de son expérience indochinoise pour expliquer son entrée en dissidence : « Mon passé vietnamien a eu sa part dans mon choix. Dans les heures essentielles, l'esprit ressuscite de lui-même des images décalées. Pendant que le général Challe me parlait, je revoyais un poste de bambou en Haute-Région, le jour de 1948 où j'avais accepté de former des partisans à Talung. J'ai senti de nouveau le souffle de la honte. Je ne pouvais pas refuser d'entrer dans la révolte » (Hélie de Saint Marc, Mémoires. Les champs de braise, Paris, Perrin, 1995, p.265).

* 1146 Edmond Jouhaud, Serons-nous enfin compris ?, Paris, Albin Michel, 1984, p.120.

* 1147 Pierre Sergent, Ma peau au bout de mes idées, Paris, La Table Ronde, 1968 ; cité in Edmond Jouhaud, op.cit., p.121.

* 1148 Voir notamment Laurent Beccaria, Hélie de Saint-Marc, Paris, Librairie Académique Perrin, 1988 ; Hélie de Saint Marc, Mémoires. Les champs de braise, Paris, Perrin, 1995 ; Hélie de Saint Marc, Les sentinelles du soir, Paris, Les Arènes, 1999 ; Hélie de Saint Marc, Toute une vie, Paris, Les Arènes, 2004.

* 1149 Hélie de Saint Marc, Mémoires. Les champs de braise, Paris, Perrin, 1995.

* 1150 Ibid.

* 1151 Hélie de Saint Marc, Mémoires. Les champs de braise, Paris, Perrin, 1995, p.263.

* 1152 Thibaud (Paul), « Génération algérienne ? », Esprit, n°161, mai 1990, p.58.

* 1153 Hélie Denoix de Saint-Marc et Paul Thibaud ont il est vrai l'un et l'autre, au sein de leurs "milieux" respectifs, bien davantage le profil du "franc-tireur" que celui du "chien de garde".

* 1154 Laurent Beccaria, « Soldats perdus », in Emmanuel de Waresquiel (dir.), Le siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXème siècle, Paris, Larousse, 2004, p.567.

* 1155 « Tout commence, écrit Laurent Beccaria, avec le désastre de 1940 et le traumatisme infligé à des adolescents qui voient s'écrouler en quelques jours la France établie et officielle, les préfets et les autorités, affolés au coeur de la débâcle. Des milliers d'adolescents font ainsi leur entrée dans la vie au milieu d'un écroulement total » (p.566). Ce n'est qu'un début : « Qu'on songe à l'enchaînement des faits : Cao Bang, Diên Biên Phu, les camps Viêt-minh, Suez, la bataille d'Alger, le retournement gaulliste. Comme il existe des individus marqués par la fatalité, certains groupes d'hommes peuvent aussi être poursuivis par un destin contraire, une sorte de malchance » (Laurent Beccaria, « Soldats perdus », in Emmanuel de Waresquiel (dir.), Le siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXème siècle, Paris, Larousse, 2004, p.567).

* 1156 « La bataille de l'écrit », La Nef, « Numéro spécial : Histoire de la Guerre d'Algérie, suivie d'une histoire de l'O.A.S. », Paris, Julliard, n°12-13, octobre 1962-janvier 1963, p. ... ?. Michel Crouzet, alors enseignant communiste, co-fondateur du Comité Maurice Audin, signataire du Manifeste des 121, est rétrospectivement décrit par Pierre Vidal-Naquet comme « un stalinien de vieille roche qui commençait à se déstaliniser » (Interview de Pierre Vidal-Naquet, « La vérité de l'indicatif », Vacarme, par Isabelle Saint-Saëns et Philippe Mangeot, septembre 2001 ; cf. http://www.vacarme.eu.org/article205.html).

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