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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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- 2. Le cérémoniel consensuel

Par-delà la relation d'aide institutionnelle, relation asymétrique, verticale, qui vise à "compenser" ou à "traiter" au cas par cas certains "dommages collatéraux" (matériels) liés à la trajectoire singulière de leurs parents, les enfants de harkis entendent être reconnus par et dans une filiation qui, à leurs yeux, est aussi une "épopée du sens", et qui non seulement leur parle (et constitue l'ensemble de ces familles en "communauté de destin") mais parle à l'ensemble de la Nation ; et c'est précisément cela qu'ils souhaitent voir reconnu, et c'est à cette aune qu'ils souhaitent être considérés : non pas seulement comme des "cas sociaux" passibles de mesures d'assistance (même et, d'une certaine manière, surtout si elles sont dérogatoires au droit commun, pour les raisons précédemment exposées), mais comme les héritiers d'une destinée qui les pose en acteurs privilégiés du roman national et dont ils entendent - et attendent - qu'elle soit réexaminée sans détour par la collectivité nationale :

« Moi, ce que je veux, mon père est décédé aujourd'hui, je veux une reconnaissance, mais une reconnaissance qui s'appelle reconnaissance. OK ! On nous a fait un monument rue... du Chapeau rouge, ou je ne sais plus quoi, mais ça ne suffit pas, ça suffit pas. (...) Je veux qu'il y ait un rétablissement, quelque part. Bon, maintenant il est mort, mais même... qu'il ait les honneurs... les honneurs qui lui sont dus. Moi, c'est ça. L'argent, l'argent, on s'en fout de l'argent. (...) Parce que aux harkis, on leur a pas donné les lauriers de la gloire, mais on leur a donné les lauriers du déshonneur sur leur propre terre, ici, en France, c'est leur terre de toute façon, ça il faudra que les Français se le mette dans la tête, parce qu'on sera là sur des générations et des générations » (Régika).

Le 6 février 2001, la présidence de la République annonçait, à l'issue de la réunion du Haut conseil de la mémoire combattante, qu'une « Journée d'hommage national aux harkis » allait être célébrée dans le courant de cette même année 2001 - la cérémonie sera finalement fixée au 25 septembre - dans la Cour d'honneur de l'Hôtel des Invalides, sous le haut patronage du chef de l'Etat Jacques Chirac (et du Premier ministre socialiste d'alors, Lionel Jospin), mais encore dans chaque département de France sous l'égide des préfets, ainsi que dans vingt-six "lieux de mémoire" de la communauté harkie (tel le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne) : pour la première fois depuis l'accession à l'indépendance de l'Algérie et la survenue des événements dramatiques de l'été et de l'automne 1962, pas moins de 39 ans après, un hommage d'envergure nationale, impliquant les plus hautes personnalités de l'Etat, allait être officiellement rendu aux anciens supplétifs de l'armée française. Fait sans précédent également, cette Journée d'hommage national aux harkis allait bénéficier - la première année, du moins - d'une large couverture médiatique.

(1) Mais pourquoi ce geste - formellement spectaculaire - lors même que trente-neuf années durant la geste officielle française de la guerre d'Algérie aurait recouvert d'un voile "pudique", sinon embarrassé, la destinée des anciens harkis et de leurs familles ? (2) Et par-delà le relief inhabituel donné à cet événement, qu'en est-il du fond du message délivré ? Cette Journée d'hommage national tranche-t-elle véritablement par son contenu - et l'image véhiculée des anciens harkis - avec les habituelles cérémonies patriotiques (et autres cérémonies du souvenir) qui leur étaient jusqu'alors consacrées ? (3) Du reste, qu'en est-il des attentes suscitées ? Le contenu de cet hommage est-il congruent avec les aspirations à la reconnaissance exprimées par les intéressés ou ceux qui s'en font les porte-voix ?

L'explication de la mise en place de cette Journée d'hommage national réside d'abord dans l'émotion suscitée par les propos du président algérien Abdelaziz Bouteflika à l'occasion de sa visite d'Etat en France, en juin 2000, et dans la volonté - initialement timide - d'en amortir l'onde de choc. Invité à s'exprimer en direct dans le journal de France 2, Abdelaziz Bouteflika, avait alors assimilé les harkis à des « collabos ». Jouant sur un ressort émotionnel pour le moins sensible en France (marquée par le souvenir de la collaboration, ce « passé qui ne passe pas »), le président algérien avait jugé les anciens harkis indignes de fouler à nouveau le sol algérien ou, pour reprendre son expression exacte, indignes de « toucher la main » des Algériens (voir l'introduction de cette thèse). 

Mais plus encore que cette sortie - violente mais somme toute classique dans le contexte politique algérien - c'est la timidité de la réaction des autorités françaises qui, sur le moment, avait choqué les représentants de la communauté harkie. Car, précisément, c'est en France et non en Algérie que le président algérien s'était ainsi exprimé. À Patrick Poivre d'Arvor, qui, à l'occasion de la traditionnelle garden-party de l'Elysée, le 14 juillet 2000, lui demanda ce qu'il pensait du parallèle entre harkis et collaborationnistes établi publiquement par Abdelaziz Bouteflika au cours de sa récente visite d'État en France, Jacques Chirac tint le langage convenu et dilatoire du responsable politique mis dans l'embarras. S'il se déclara choqué par les déclarations du chef de l'État algérien, il n'expliqua pas pourquoi ce parallèle était infamant tant pour les intéressés eux-mêmes que pour l'Etat Français en tant que tel. Il ne revint d'ailleurs pas davantage sur la question de la responsabilité de l'État français dans l'abandon à un sort prévisible de la majeure partie de ceux qui avaient pris une part active à l'administration (notables, fonctionnaires) et à la défense (supplétifs) de l'Algérie coloniale (voir la Partie 1). Navigant à vue, le chef de l'État se contenta de rappeler que les anciens harkis et leurs enfants étaient des Français à part entière, bénéficiant des mêmes droits et astreints aux mêmes devoirs que tous leurs concitoyens.

Encore cet exercice dilatoire apparaît-il presque audacieux par contraste avec la déclaration du porte-parole adjoint du Quai d'Orsay du 20 juin 2000, déclaration à bien des égards illustrative de ce que l'expression "langue de bois (diplomatique)" veut dire, et qui vaut d'être reproduite dans son entier :

« Journalistes - Quelle réflexion vous inspire la déclaration de Monsieur Bouteflika sur les harkis ?

Porte-parole adjoint du Quai d'Orsay - D'une manière générale aujourd'hui, ce que nous retenons de ce voyage, c'est que la France et l'Algérie s'emploient à refonder leur relation bilatérale. Nous traçons de nouvelles perspectives, nous nous tournons vers l'avenir et nous cherchons aussi également, par un travail sur la mémoire, à essayer de parvenir à une lecture dépassionnée de notre histoire commune. Nous avons relevé le message d'ouverture du président Bouteflika en direction des Français originaires d'Algérie, où il a reconnu les liens qu'ils constituent entre les deux pays. Nous espérons que l'exigence qu'il a ainsi ouverte pour l'ensemble de la communauté nationale française pourra avec le temps être réalisée.

Journalistes - Vous n'êtes pas scandalisé par les propos de Monsieur Bouteflika ?

Porte-parole adjoint du Quai d'Orsay - Cela montre que nous avons effectivement, comme l'ont dit les deux chefs d'Etat, à faire un travail de mémoire et qu'il doit parvenir à une lecture dépassionnée de notre histoire commune. Ce travail de mémoire a progressé mais il n'est pas encore achevé, naturellement.

Journalistes - Ces propos sont honteux. Le gouvernement français ne va-t-il pas protester, faire quelque chose ?

Porte-parole adjoint du Quai d'Orsay - Nous retenons que nous avons fait de véritables progrès. Nous avons franchi une étape importante, pour refonder la relation bilatérale et aussi dans ce travail sur la mémoire qui est essentiel. Encore une fois, nous avons relevé le message d'ouverture du président Bouteflika en direction des Français originaires d'Algérie.

Journalistes - C'est pour les pieds-noirs simplement, car pour les Français musulmans et les harkis il n'y a pas de message d'ouverture mais un message de fermeture ?

Porte-parole adjoint du Quai d'Orsay - La communauté nationale française est une et indivisible »1685(*).

Cette démission plus que manifeste des pouvoirs publics suscita aussitôt la colère des anciens harkis et de leurs enfants, qui multiplièrent les manifestations de protestation dans les semaines qui suivirent, partout en France. Aussi la décision d'instaurer une Journée d'hommage national aux harkis, prise en tout début d'année suivante, a-t-elle été explicitement conçue par le chef de l'Etat comme une "réponse" différée à la sortie du président Bouteflika, et comme un geste d'apaisement ou, plutôt, un geste de "rattrapage" à l'adresse de la communauté harkie. C'est du moins ainsi que peut être interprétée la déclaration de l'intéressé à l'issue de la réunion du Haut conseil de la mémoire combattante, le 6 février 2001, au cours de laquelle fut décidée la mise en place de cette Journée d'hommage national :

« Les Français rapatriés, en particulier les anciens des forces supplétives, ont été très affectés en l'an 2000 par diverses déclarations ou témoignages qui les renvoient à leur douloureux passé ainsi qu'à leur sentiment d'abandon. La France doit accomplir à leur égard un geste symbolique très fort et spécifique afin de leur témoigner sa reconnaissance et de leur montrer qu'ils sont partie intégrante de la communauté nationale, eux et leurs enfants »1686(*).

C'est encore de cette manière que peut être interprétée la déclaration faite par le chef de l'État à l'occasion même de la Journée d'hommage national aux harkis, le 25 septembre 2001, au cours de la réception offerte à l'Élysée aux présidents d'associations et aux décorés du jour :

« C'est pour la France une question de dignité et de fidélité. La République ne laissera pas l'injure raviver les douleurs du passé. Puisse ce 25 septembre témoigner de la gratitude indéfectible de la France envers ses enfants meurtris par l'histoire ! (...) Engagé comme vous dans le conflit algérien, je sais l'aide que vous avez apportée à la France. Je comprends le sentiment d'abandon et d'injustice que vous avez pu éprouver. Et je partage votre amertume devant certaines attitudes et certains propos. Sachez que je les condamne fermement »1687(*).

Très clairement, l'objectif de la présidence de la République était - à la veille des élections présidentielles de 2002 - de "créer l'événement" autour de la communauté harkie afin de compenser et d'apaiser la colère suscitée, l'année précédente, par la non-réaction du chef de l'Etat aux propos du président algérien Abdelaziz Bouteflika. Mais quelles furent, au sein de la communauté harkie, les attentes suscitées par l'annonce de l'instauration de cette Journée ? La volonté affichée par la présidence de « témoigner sa reconnaissance et de montrer [aux anciens harkis] qu'ils sont partie intégrante de la communauté nationale, eux et leurs enfants » était-elle à la hauteur des aspirations exprimées par les membres de cette communauté et ceux qui s'en font les porte-voix ?

Le secrétaire général du collectif national « Justice pour les harkis »1688(*), Mohamed Haddouche1689(*), estimait - peu avant la cérémonie proprement dite - que la Journée d'hommage national était la bienvenue « à la condition expresse qu'il y ait une reconnaissance de l'abandon, du désarmement et du massacre de harkis, commis avec la complicité de la France », ajoutant : « Si l'hommage ne contribue pas à établir la vérité, à faire reconnaître les fautes commises par l'Etat français, alors ce sera un coup d'épée dans l'eau »1690(*).

Cependant, lors même que les associations de harkis et leurs soutiens auraient attendu de cette Journée (sans trop y croire tout de même) qu'elle marque la reconnaissance officielle par Jacques Chirac de la co-responsabilité des autorités françaises d'alors dans le massacre des harkis1691(*), celle-ci n'a affirmé son caractère exceptionnel qu'au regard du nombre de plaques inaugurées et de médailles distribuées, beaucoup plus important qu'à l'habitude. Initialement conçue pour être unique, cette Journée d'hommage - qui donna lieu à diverses manifestations sur l'ensemble du territoire national, dont la plus solennelle fut organisée dans la cour d'honneur de l'Hôtel des Invalides en présence d'un exécutif bicéphale : Jacques Chirac et Lionel Jospin (cohabitation et futures élections présidentielles obligent) - fut donc, en plus d'être une cérémonie consensuelle, une cérémonie somme toute conventionnelle. Certes, dans son discours, et avec l'autorité et la solennité que confère l'habit présidentiel à ce genre de déclaration, le président de la République évoqua publiquement les répercussions dramatiques du cessez-le-feu, ainsi que les effets à moyen et long terme des conditions d'accueil réservées aux rescapés, mais sans que nul schème ou ordre de responsabilité ne fût clairement défini, ni - a fortiori - que nulle personne ou entité ne fût expressément mise en cause.

Un schéma déjà éprouvé donc (distribution de médailles et inauguration de plaques), mais habillé de plus beaux atours qu'à l'ordinaire : par la mobilisation des plus hautes personnalités de l'Etat, le choix de l'enceinte (pour la cérémonie principale) et l'écho médiatique donné à cette manifestation. Cependant, quant au fond du message délivré, il n'est que de constater le caractère peu "transgressif" de la démarche. Cette absence de volonté de rupture par rapport à une geste officielle continûment éthérée pour ce qui a trait à la phase finale de la guerre d'Algérie en général, aux attendus et aux conséquences de la politique de dégagement entreprises par le général de Gaulle en particulier, est illustrée par le choix et le contenu du texte apposé sur la plaque inaugurée à cette occasion par le président de la République. Loin d'être une création originale, le texte apposé sur la plaque a été emprunté à l'article 1er de la loi du 11 juin 1994 relative aux rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie, dite loi Romani, votée à l'unanimité par l'Assemblée nationale. Le contenu en est pour le moins atone : « La République française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu'ils ont consentis ».

L'image véhiculée des anciens harkis par le discours du président de la République dans la Cour d'honneur de l'Hôtel des Invalides - des « combattants fiers et courageux » qui ont mérité la reconnaissance de la Patrie « par leur fidélité et leurs sacrifices » - conforta, pour l'essentiel, l'image des anciens harkis traditionnellement véhiculée par les pouvoirs publics, à savoir : l'image "folklorisée", volontairement "dédramatisée", du « fidèle patriote » naturellement épris des valeurs de la République. Cette image d'Epinal, pour caricaturale et réductrice qu'elle soit au regard de la complexité de la - ou, plutôt, des trajectoires des intéressés, a ceci de commode qu'elle "lisse" les aspérités desdites trajectoires, et en évacue les aspects potentiellement polémiques (notamment dans la phase finale de la guerre d'Algérie) : le harki « soldat de la France », donc, plutôt que le harki « victime de la raison d'Etat ».

Pour autant, cette Journée d'hommage ne fut pas complètement anodine. De l'inédit il y eut. Par petites touches. Et en plusieurs temps. Premier temps : un bref passage du discours prononcé par le président de la République dans la Cour d'honneur de l'Hôtel des Invalides. Ainsi Jacques Chirac, nonobstant l'ordinaire des formules éculées (les harkis, « Français à part entière », formule empruntée au général de Gaulle) ou grandiloquentes (« Que justice soit enfin rendue à leur honneur de soldat, à leur loyauté et à leur patriotisme ! Que leur dignité d'hommes libres soit enfin reconnue ! »), en a aussi directement appelé à « porter un regard de vérité sur une histoire méconnue, une histoire déformée, une histoire effacée ». Signifiant par-là implicitement que d'autres avant lui, sciemment ou non, ne s'étaient pas toujours acquittés de la charge de « témoigner à nos frères d'armes l'estime et la reconnaissance auxquelles ils ont droit »1692(*). Deuxième temps : la tonalité plus "politique" de l'autre discours prononcé par le président de la République, dans la salle des Fêtes de l'Elysée, à l'occasion de la réception offerte aux présidents d'associations (et aux décorés de la matinée). Après avoir pointé la « barbarie » des massacres perpétrés à l'encontre des anciens supplétifs de l'armée française (sans toutefois en dépeindre les circonstances ni désigner les responsables directs de ces massacres), le président de la République a reconnu que la France, en quittant le sol algérien, « n'a pas su les empêcher, elle n'a pas su sauver ses enfants ». Une reconnaissance à demi-mot de la responsabilité des autorités françaises d'alors dans l'abandon au massacre des harkis (le mot "abandon" n'est précisément pas prononcé), mais non sans hardiesse de la part d'un homme qui se revendique de l'héritage politique des personnalités potentiellement incriminées (Jacques Chirac ne dit pas « La France n'a pas pu sauver ses enfants », il dit : « La France n'a pas su sauver ses enfants »). Enfin, dans ce même discours, Jacques Chirac a reconnu que le sort réservé en France à ceux qui purent échapper aux massacres et gagner la métropole avait également à voir avec une forme de délaissement ou d'abandon. Je cite : « Alors que tout dans notre tradition républicaine refuse le système des communautés, on a fait à l'époque, dans l'urgence, le choix de la séparation et de l'isolement »1693(*).

Cette Journée d'hommage national, d'abord reconduite à titre exceptionnel le 25 septembre 2002, n'a été pérennisée que le 2 avril 2003, à l'occasion de l'installation du Haut Conseil des rapatriés. Elle perdit cependant très vite de son importance aux yeux des médias comme aux yeux des politiques. Ainsi, la célébration conduite en 2002 le fut non plus sous l'égide du président de la République mais du nouveau Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. Charles Tamazount, président du « Comité Harkis et Vérités » (et membre du Parti socialiste), y a vu le signe d'un certain détachement du Président de la République qui « n'avait pas à faire face à des échéances électorales proches »1694(*). L' « accent de vérité » mis en exergue l'année précédente par Jacques Chirac, et entrevu au détour de certains passages des déclarations de l'intéressé (voir ci-dessus), ne fut dès cet instant plus de mise. Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin s'en tint à déclarer que « la place des harkis est dans notre mémoire nationale », et qu'il était « temps de leur rendre leur histoire, partie intégrante de notre histoire nationale ». Un discours sans autre relief que les habituelles formules grandiloquentes (« Les harkis ont perpétué, dans l'honneur et dans la dignité, les vertus les plus nobles de la nature humaine et du comportement du soldat ») et qui, une nouvelle fois, n'osa pas aborder de front la seule question véritablement pendante : celle des responsabilités françaises dans la tragédie de l'après-19 mars 1962. Dans un style volontiers impersonnel (pour ne pas risquer de mettre en cause qui que ce soit), Jean-Pierre Raffarin se borna à rappeler que « la guerre devait être suivie de multiples drames et de nombreuses tragédies pour les harkis comme pour leurs familles ». Les célébrations conduites en 2003 et 2004 ne le furent plus que sous l'égide de Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, et Hamlaoui Mekachera, secrétaire d'Etat aux anciens combattants, ce qui revenait, à nouveau, à confiner la célébration de cette destinée et des drames qui l'avaient jalonnée aux seules frontières du monde "ancien combattant". Certes, en 2005, le Premier ministre Dominique de Villepin présidait en personne une cérémonie qui, cependant, n'éveillait plus guère l'attention des médias depuis 2001, et que ne signalait guère, cette fois encore, un discours aussi remarquablement atone et convenu que les précédents.

Aussi, même considérée comme souhaitable par la plupart des acteurs associatifs issus de cette communauté, cette journée n'est cependant pas à même, selon eux, d'apporter une réponse satisfaisante et crédible à la question de la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans l'abandon au massacre des anciens supplétifs de l'armée française. Pour Boussad Azni, président du Comité national de liaison des harkis et vice-président du Haut Conseil des rapatriés (et qui avait appelé à voter Jacques Chirac en 2002),  « une Journée, ce n'est pas suffisant. On veut que la France reconnaisse la responsabilité du gouvernement de 1962 dans les massacres commis en Algérie après le 19 mars 1962 ». De manière plus virulente, Abdelkrim Klech, président du collectif Justice pour les Harkis, dénonçait dans la Journée d'hommage « une mascarade de plus » et exigeait de la France qu'elle assume au grand jour ses responsabilités dans l'abandon et le massacre des harkis : « Nous voulons que le gouvernement et l'Assemblée nationale aient enfin le courage de débattre du problème harki en commençant par reconnaître la responsabilité de la France »1695(*). Pour sa part, Khader Moulfi, porte-parole et coordinateur de la Coalition nationale des harkis et des associations de harkis, sise à Roubaix, rebaptisait cette cérémonie « Journée d'hypocrisie nationale », tout en appelant à son boycott. 

Ainsi, la Journée d'hommage national aux harkis, si elle marque une avancée indéniable de la geste cérémonielle en tant que telle (tout au moins quant à son ampleur), n'est guère empreinte, jusqu'à présent, quant au fond du message délivré, de la volonté de marquer une rupture significative avec la mécanique du souvenir jusque-là mise en branle par les relais institutionnels de la mémoire. En jouant la carte de la réminiscence (« Leur place est dans notre mémoire nationale au sein des armées qui ont illustré notre drapeau »1696(*)) contre celle de la résipiscence (peu ou pas de retour sur ce que fut l'attitude de la France à leur égard au moment du désengagement effectif des armées), cette Journée d'hommage national demeure très nettement en deçà du besoin de reconnaissance exprimé par les intéressés ou ceux qui s'en font les porte-voix. Mohamed Haddouche, alors président de l'Association Justice Information Réparation (AJIR pour les harkis) et aujourd'hui membre des instances nationales, s'exprimant à la suite de la deuxième Journée d'hommage national aux harkis, en 2002 :

« L'an dernier, les harkis se sont réjouis de cette marque de reconnaissance attendue depuis 39 ans et en furent reconnaissants à Jacques Chirac. Cette année, ils se sont réjouis de sa pérennisation. Mais cet hommage rendu à toute une communauté ne saurait être une fin en soi. (...) Le président de la République doit aller au terme de sa démarche et proclamer solennellement la responsabilité des gouvernants de 1962 dans la tragédie des harkis livrés à la «barbarie» du FLN. En effet, rendre hommage n'est pas reconnaître la responsabilité du désarmement, de l'abandon des populations pro-françaises d'Algérie, du massacre de près de 150.000 personnes qui s'en est suivi, ainsi que l'accueil réservé aux rescapés »1697(*).

Ce qui s'exprime, dans et par cette mise en cause ou, tout au moins, cette demande de mise à plat des responsabilités gouvernementales, c'est la volonté d'être reconnu et de bâtir autrement la relation à l'autre dans le rapport entre l'Etat français et la communauté harkie. Cette reconnaissance là, c'est l'acceptation de l'autre dans un rapport de réciprocité, l'affirmation de son égale dignité. À l'inverse, le signe de la sujétion, c'est le sentiment d'être traité en objet - objet de mesures sociales, par exemple - sans autre forme de considération. Or, la négation de l'autre comme sujet est une violence profonde, que ne sauraient compenser les aides matérielles. Celles-ci ne sont jamais en principe que des mesures d'accompagnement, qui sanctionnent sur le plan matériel l'acte préalable de reconnaissance symbolique. À défaut d'autre témoignage de considération, la compensation financière est une aumône, une non-relation. Or, pour que je puisse reconnaître l'autre, il faut que je puisse me reconnaître en lui, que je puisse l'accepter comme un semblable. Il faut que, décentrant ma perspective égotiste, rien ne s'oppose à l'idée qu'il puisse devenir un autre moi, et réciproquement, que je puisse devenir un autre lui. La reconnaissance, c'est l'acceptation de ce qui chez l'autre participe de l'altération de mon identité. Ce qui n'est rien moins qu'inconfortable. Le bon plaisir, à l'inverse, ses grâces octroyées, n'implique aucune violence sur soi. Il est un attribut de puissance, non de réciprocité. L'acceptation de l'autre est toujours acceptation de l'autre malgré soi.

« Les gestes d'hommes d'Etat demandant pardon à leurs victimes attirent l'attention sur la force de la demande de pardon dans certaines conditions exceptionnelles », souligne Paul Ricoeur1698(*). A cet égard, tant les déclarations d'Abdelaziz Bouteflika lors de sa visite d'Etat en France, ressassant l'adversité plutôt que « suscitant une «disposition à la considération» »1699(*), que le tour convenu, très politiquement correct, pris par la Journée d'hommage national aux harkis, où l'on célèbre - comme si cela allait de soi - le « harki soldat de la France » plutôt que de revenir, précisément, sur la politique de mise à distance mise en oeuvre à l'époque pour les maintenir à tout prix en Algérie (voir la Partie 1), est un autre moyen de maintenir les intéressés à distance, de les mettre en scène. Donc de ne pas les reconnaître. C'est ce qu'exprime, à sa manière, Zahia Rahmani, dans un dialogue imaginaire avec le président d'une hypothétique Commission nationale de réparation :

« Nous n'avons pas cessé d'attendre. Ce temps a été long. L'Histoire nous a enseigné que la justice ne s'exerce qu'en l'absence des acteurs véritables. Le temps fait la justice. Je la réclame, il la réclame, nous la réclamons. (...) Nous ne demandons aucune mort, aucune pendaison, aucun supplice, mais la convocation est là depuis si longtemps. Pour ce retard, nous voulons un tribut. Nous souhaitions depuis toujours donner ses chances à l'histoire mais personne ne s'est présenté. A force nous sommes venus. Nous voulons ces jugements qui nous sont dus. Vite, des proclamations, des placards, des affiches et des livres. Des mots qui le disent !

- On a reconnu le malheur de vos familles ! Le président ne l'entend pas comme moi. Je lui dis que je veux l'ambitieuse vérité et pas une inscription au calendrier national.

- Je ne veux pas de commémoration. (...) Cette reconnaissance que vous dites, c'est notre docilité que vous payez en retour. Et de cela même je ne peux pas vous insulter, sinon et à tout moment je deviens une étrangère. Je vous dois à vie ma servitude. Mais dois-je pour autant taire les morts que nous partageons ? Il en tombe tous les jours ! »1700(*).

C'est cet "au-delà" de la reconnaissance, cet "au-delà" des grâces octroyées et des cérémonies consensuelles, qu'il nous faut maintenant aborder à travers la notion et l'ingénierie politiques du pardon, ses conditions de possibilité et ses chemins de traverse judiciaires.

* 1685 Déclaration reproduite à cette adresse : http://www.france.diplomatie.fr/actual/dossiers/visite-bout/bout-pp2006.html.

* 1686 Le texte intégral de cette déclaration est disponible sur www.elysee.fr.

* 1687 Le texte intégral de ce discours est disponible sur www.elysee.fr.

* 1688 Le collectif « Justice pour les harkis » a été créé à l'occasion des grèves de la faim successives entreprises en 1997-1998 sur l'esplanade des Invalides, à Paris (voir supra), sous l'égide d'une figure du mouvement associatif, Abdelkrim Klech.

* 1689 Mohamed Haddouche est aujourd'hui membre des instances nationales de l'Association Justice Information Réparation, AJIR, présidée par Mohand Hamoumou.

* 1690 Dépêche AFP, 25 septembre 2001.

* 1691 Le secrétaire général du collectif national « Justice pour les harkis », Mohamed Haddouche, estimait ainsi que la Journée d'hommage national était la bienvenue « à la condition expresse qu'il y ait une reconnaissance de l'abandon, du désarmement et du massacre de harkis, commis avec la complicité de la France » ; cf. dépêche AFP, 25 septembre 2001.

* 1692 Le texte intégral de ce discours est consultable sur www.elysee.org.

* 1693 Le texte intégral de ce discours est consultable sur www.elysee.org.

* 1694 Voir le site Internet de cette organisation : www.chez.com/harkis/.

* 1695 A cet égard, la discussion puis le vote récent de la loi du 10 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés a constitué une nouvelle occasion manquée puisque les amendements - socialistes et centristes notamment - visant à officialiser la reconnaissance par la France de la responsabilité du gouvernement de l'époque dans l'abandon au massacre des harkis ont été rejetés par l'Assemblée.

* 1696 Jean-Pierre Raffarin, discours donné dans la cour d'honneur des Invalides à l'occasion de la deuxième Journée d'hommage national aux harkis.

* 1697 Mohamed Haddouche, « A propos du 25 septembre », Paroles données, Bulletin de l'Association Justice Information et Réparation pour les Harkis, Octobre 2002, p.2.

* 1698 Paul Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000, p.619.

* 1699 Paul Ricoeur citant Klaus-Michael Kodalle in La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000, p.618.

* 1700 Zahia Rahmani, Moze, Paris, Sabine Wespieser Éditeur, 2003, p.113 à 115.

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