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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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ANNEXES

Annexe n°1

Protocole d'enquête et méthodologie de l'entretien semi-directif

Compte tenu de la diversité des conceptions et critères de la scientificité en matière d'entretiens de recherche, il nous faudra ici préciser les règles de l'art qui, pour chacune des deux campagnes d'entretiens semi-directifs (pour un total de 18 entretiens ; grille récapitulative ci-dessous) réalisées successivement en région parisienne et en Ardèche (à Largentière, précisément), ont présidé : 1) à la constitution puis à la fermeture du corpus ; 2) à la conduite de l'entretien (grille et consigne d'entretien, attitude du chercheur en situation).

Entretiens, printemps 1997, Paris

Dalila (23 ans), pigiste.

Dalila (37 ans) est secrétaire.

François (29 ans) est enseignant-chercheur.

Hassina (26 ans) est étudiante en arabe (niveau maîtrise).

Jacqueline (26 ans) est hôtesse d'accueil.

Karim (31 ans) est ouvrier professionnel des sports.

Mohamed (42 ans) est commandant de police.

Rabah (35-40 ans) est fonctionnaire.

Régika (37 ans) est chauffeur de taxi.

Taouès (47 ans) est responsable des relations publiques au sein d'une association de rapatriés.

Entretiens, novembre 1998, Largentière (Ardèche)

Ahmed (environ 25 ans) est salarié et prend des cours du soir en plus de son travail.

Challah (35 ans), sans emploi.

Jean-Claude (31 ans) est aide-soignant.

Lahcène (24 ans) travaille en CDD à la mairie de Largentière comme ouvrier polyvalent.

Mohamed (28 ans), sans emploi.

Mohamed a 35 ans, ancien militaire de carrière, actuellement sans emploi.

Rachid (34 ans), sans emploi.

Zohra (45 ans), femme au foyer.

1. Les critères de constitution et de fermeture du corpus

1.1 Les critères de constitution du corpus

Compte tenu de la problématique et de la posture analytique qui sont les nôtres, il ne s'agissait pas pour nous de viser à l'exhaustivité et de constituer un panel représentatif au sens statistique du terme : le maître mot en la matière était plutôt "diversité" ; de fait, l'objectif n'était pas de restituer l'état de l'opinion à un moment donné sur une question précise (sur le mode photographique du sondage d'opinion) mais d'explorer en profondeur, au travers de récits de vie, ce que nous avons appelé des "mondes subjectifs" ; de ce point de vue, il s'agissait plutôt de constituer un panel qui, dans la mesure du possible, rende compte de la diversité de cette population au regard de certains critères clefs - modes d'implantation des familles et formes de sociabilité qui leur sont associées, âge/degré de maturation des individus, sexe et statut socioprofessionnel - afin de déterminer si et dans quelle mesure ces facteurs (isolément ou selon certaines combinaisons) influent sur l'itinéraire moral des fils et filles de harkis, autrement dit, sur la manière dont ils vivent et gèrent la succession d'étapes biographiques jalonnant la "découverte" (chocs affectifs et relationnels) puis le "maniement" du stigmate (choix stratégiques à opérer).

1.1.1 Les clivages liés aux modes d'implantation des familles et aux formes de sociabilité qui leur sont associées

Un premier critère de constitution du panel était celui de la diversité des modes d'implantation des familles et des formes de sociabilité qui leur sont associées : Comment les formes de l'habitat (au sens large du terme) affectent-elles les relations sociales et la manière dont les fils et filles de harkis  "font avec" les anathèmes ou stéréotypes véhiculés à leur encontre et à l'encontre de leurs parents ? En particulier, peut-on opérer, de ce point de vue, un distinguo entre la situation des "assignés" (socialisés dans une enclave communautaire ou "site réservé") et celle des "disséminés" (socialisés dans un environnement mixte et anonyme ou "site intégré") ? Précisément, le choix d'un double terrain d'investigation - d'une part Largentière, sous-préfecture de l'Ardèche, où il existe, un peu à l'écart du village, un lotissement spécifiquement dédié à l'accueil des anciens harkis et de leurs familles, et, d'autre part, la région parisienne, où les anciens harkis et leurs familles vivent de manière disséminée et anonyme - participe du souci d'apporter à ces questions des éléments de réponse tangibles.

1.1.2 Les clivages liés au degré de maturation des individus

Il était tout aussi important de diversifier l'échantillonnage en fonction de l'âge et donc du degré de "maturation" des fils et filles de harkis aux fins d'appréhender l'influence de ce facteur sur le maniement du stigmate et, par-là, de sérier les différentes étapes de "l'itinéraire moral" des enfants de harkis. Parmi les 18 personnes interrogées (tous sites confondus), 2 se situaient dans la tranche d'âges 18-24 ans, 8 dans la tranche d'âges 25-34 ans et 8 étaient âgés de 35 ans ou plus.

1.1.3 Les clivages liés au genre

Nous avons également voulu tester l'influence du genre sur "l'itinéraire moral" des enfants de harkis : le sentiment d'identité et de filiation, la qualité des relations avec autrui, la nature des stratégies opérées et/ou la propension à la mobilisation varient-ils selon le sexe des intéressés ? La parité hommes/femmes a été respectée dans la mesure du possible : totale en région parisienne, où le nombre de fils et filles de harkis interrogés était égal, nulle à Largentière où, à une exception près, seuls des hommes ont pu être interrogés. Cela tient certainement à la différence de contexte et de modalités d'approche : en région parisienne, le nombre d'intermédiaires était limité, et les prises de contact étaient individuelles, au coup par coup et noyées dans l'anonymat des foules ou des ensembles urbains ; à l'inverse, à Largentière, mon séjour a dû être préparé à l'avance, mon arrivée était attendue et ne pouvait passer inaperçue dans un cadre qui ne m'était pas familier ; certaines personnes furent contactées à l'avance, d'autres rencontrées sur place ; de ce point de vue, mon "extériorité" (au lieu et à la communauté) a, de toute évidence constitué un obstacle, les femmes - et particulièrement les jeunes femmes - étant très peu visibles dans le village, à la différence des hommes qui fréquentent le café, s'adonnent à des activités sportives (la rencontre dominicale de football dans une équipe composée quasi-exclusivement de fils de harkis - et gérée par une association communautaire - est un moment de sociabilité important), etc.

1.1.4 Les clivages liés au statut socioprofessionnel

Enfin, une autre variable essentielle dans l'appréhension de l'itinéraire moral des fils et filles de harkis est celle de leur statut socioprofessionnel : les enfants de harkis en situation de précarité sociale vivent-ils différemment leur quête identitaire et réagissent-ils différemment aux informations véhiculées par leur environnement que ceux ayant emprunté "l'ascenseur social" ? La réussite professionnelle peut-elle compenser la honte des origines et/ou la difficulté à s'assumer en tant que tel aux yeux d'autrui ? Et qu'en est-il, de ce point de vue, de la propension et des formes de l'engagement associatif : varient-elles - et si oui, dans quelle mesure - selon le statut socioprofessionnel des intéressés ? Parmi les 18 personnes interrogées, on comptait : 4 personnes en recherche d'emploi, 2 ouvriers, 3 employés, 4 personnes exerçant des professions intermédiaires, 2 cadres ou assimilés, 1 étudiante, 1 femme au foyer et 1 personne à son compte.

1.2 Les critères de fermeture du corpus

A l'issue de mon séjour à Largentière et de ma deuxième campagne d'entretiens formalisés, il m'est apparu que la valeur ajoutée d'une troisième campagne d'entretiens formalisés de type semi-directif ne saurait, sur l'essentiel, m'apporter de nouveaux éléments de compréhension : leur utilité ne pouvait être désormais qu'incrémentale, avec l'introduction de cas marginaux. Il me semblait, de fait, avoir atteint un seuil de saturation quant à la collecte de l'information sur les structures fondamentales du maniement du stigmate (cadre cognitif et répertoires d'actions) et à l'influence relative des principales variables sociogéographiques précédemment énumérées. Je décidais de m'en tenir, à titre supplémentaire, aux informations collectées au cours de mes nombreux entretiens informels ainsi que de mes activités d'agent de coordination chargé de l'emploi (ACCE) au sein du service des rapatriés de la préfecture de Paris. Je me réservais la possibilité d'une troisième campagne d'entretiens formalisés au cas où il me serait apparu nécessaire d'explorer certaines dimensions jusque-là mal sériées ou mésestimées. Ce ne fut pas le cas.

2. La conduite de l'entretien

2.1 La consigne et la grille d'entretien

Nos entretiens de recherche étaient structurés par une consigne et une grille d'entretien, ce qui leur conférait un caractère semi-directif.

2.1.1 La consigne d'entretien

Premier élément structurant, la consigne d'entretien lance et cadre - au moins initialement - le cours de l'entretien. Pour ce qui nous concerne, sa formulation a légèrement évolué entre la première vague d'entretiens (en région parisienne) et la seconde (à Largentière).

Lors de la première vague d'entretiens (en région parisienne), l'intitulé de la consigne d'entretien fut volontairement construit de manière à canaliser l'espace de la parole autour de l'articulation (supposément signifiante donc problématique) entre phénomènes de transmission et phénomènes d'identification.

Cette consigne, double dans sa formulation, était la suivante :

- « De quelle manière votre père vous a-t-il fait partager son expérience de la guerre d'Algérie, puis de l'exil ? »

(Il est ici précisé aux enquêtés que ce qu'on leur demande de nous expliquer n'est pas tant ce que leur père leur a dit de lui et des siens que la manière, l'état d'esprit au travers duquel il leur a transmis cet héritage mémoriel)

- « Dans quelle mesure cette mémoire familiale, et la manière dont elle vous a été transmise, vous a servi à répondre aux questions que vous vous posiez sur votre identité ? ».

Au risque d'induire un biais de directivité (risque a priori minimisé par la longueur des entretiens), la formulation d'une consigne initiale directe et précise se justifiait, me semblait-il, par la nature des questions abordées : interroger le rapport à la mémoire familiale et la façon dont il peut ou non produire la honte chez l'enfant, c'est interroger un ensemble de sentiments et d'expériences profondément intimes, c'est toucher à ce que Erving Goffman appelle les "réserves du moi"1921(*) ; précisément, le pari était qu'en confrontant d'emblée les enquêtés à ces questions, mais selon une formulation neutre, a-conflictuelle, il serait possible d'en dédramatiser l'abord et donc, dans une certaine mesure, de libérer la parole des intéressés.

Au terme de la première vague d'entretiens, il est apparu que l'efficace d'une telle approche était inégale : pour certains, l'effet désinhibant se vérifiait, la consigne les amenant d'emblée à se soulager d'un ressenti généralement contenu, donc insuffisamment élaboré (au sens psychologique du terme) ; pour d'autres, à l'inverse, le biais de directivité était trop fort, et la complexité de la consigne - double dans sa formulation - trop grande, déstabilisant mes interlocuteurs et portant préjudice - un temps du moins - à la fluidité des échanges.

Je décidai donc, s'agissant de la deuxième vague d'entretiens, de prévenir ces biais en éludant la deuxième partie de la consigne pour ne retenir que la première (« De quelle manière votre père vous a-t-il fait partager son expérience de la guerre d'Algérie, puis de l'exil ? »). De cette façon, la consigne (plus simple dans sa formulation), tout en continuant à mettre d'emblée l'accent sur la relation au père, n'introduisait plus que de manière implicite la question des liens entre filiation et sentiment d'identité, ménageant davantage de progressivité à l'expression du ressenti.

2.1.2 La grille d'entretien

L'autre élément structurant, avons-nous dit, est la grille d'entretien. Celle-ci, élaborée sur la base de connaissances et de questionnements préalables à l'enquête, n'est rien d'autre qu'une sorte de "réservoir" d'idées (et de questions) dans lequel l'enquêteur est libre de puiser à tout moment pour introduire ou développer des thématiques qui n'auraient pas ou trop succinctement été abordées par l'enquêté et, ce, de préférence sous la forme de relances collant le plus étroitement possible au cours "naturel" de l'entretien. L'idéal restant bien sûr que ces thématiques soient abordées spontanément par l'enquêté, sans intervention expresse de l'enquêteur. C'est l'existence même d'une telle grille et l'influence qu'elle peut avoir sur le cours et le contenu de l'entretien qui différencie l'entretien semi-directif de l'entretien non-directif (ce dernier n'étant "structuré" que par la consigne initiale). Il faut préciser, pour ce qui me concerne, que cette grille d'entretien n'avait d'existence que virtuelle : intériorisée, elle ne s'offrait pas à la vue de l'enquêté ; elle fut en outre évolutive, dans la mesure où de nouvelles connaissances et de nouveaux questionnements sont apparus au fur et à mesure de mes entretiens et investigations.

2.2 L'attitude du chercheur en situation : le mouvement de va-et-vient entre l'implication et la distanciation

Il existe, s'agissant de l'attitude du chercheur en situation d'entretien, une opposition, volontiers polémique, entre les conceptions de l'entretien soucieuses de s'en tenir à une stricte neutralité axiologique (entretien non ou semi-directif classique, et récits de vie1922(*)) et celles inspirées par la maïeutique (démarche dite d' « objectivation participante »1923(*)). En fait, les unes et les autres divergent dans leurs objectifs : 1) La spécificité et la difficulté propres à la technique non (ou semi-)directive réside dans la dissociation, conçue comme nécessaire sur un plan heuristique, entre le principe de "neutralité bienveillante", qui sied à l'écoute et à la compréhension du cadre de référence de l'enquêté, et les jugements de valeur portés sur son discours (que l'enquêteur doit se garder d'exprimer) ; 2) A l'inverse, la visée d' « objectivation participante » assignée par Pierre Bourdieu aux entretiens, en ce qu'elle subsume la visée proprement cognitive du travail d'étude et de recherche dans une visée de changement social qui l'intègre et la dépasse, est diamétralement opposée à une telle visée compréhensive.

Pour ce qui nous concerne, et compte tenu de la problématique et de la posture analytique qui sont les nôtres, notre choix s'est clairement porté sur la première démarche, dite « compréhensive » (neutralité axiologique). Cependant, il n'est pas inutile de confronter cette démarche à celle inspirée par la maïeutique (démarche dite d' « objectivation participante ») afin de mieux saisir, par effet de contraste, la spécificité de notre démarche.

2.2.1 La démarche d'"objectivation participante"

Dans une démarche d'"objectivation participante", la posture de l'entretien vise moins à créer les conditions d'une libre expression de l'enquêté, de ses cadres de référence et autres "mondes subjectifs", qu'à amener celui-ci à une autre compréhension de lui-même, fondée sur le savoir générique, englobant du chercheur. La démarche d' « objectivation participante » sous-tend donc une attitude fortement interventionniste du chercheur dans le cours de l'entretien, attitude elle-même basée sur l'idée que les sciences sociales n'ont pas seulement pour rôle de promouvoir la connaissance mais aussi, indissociablement, de promouvoir une prise de conscience (en l'occurrence, celle de l'enquêté) et, ce faisant, le changement individuel et social.

Ainsi, pour Pierre Bourdieu, la visée d' « objectivation participante » participe d' « un travail socratique d'aide à l'explication » 1924(*) qui, « à la façon d'un accoucheur »1925(*), vise à « assister l'enquêté, dans un effort douloureux et gratifiant à la fois, pour mettre au jour les déterminants sociaux de ses opinions et de ses pratiques dans ce qu'elles peuvent avoir de plus difficile à avouer et à assumer »1926(*) ; ou encore à « aider l'enquêté à livrer sa vérité ou, mieux, à se délivrer de sa vérité »1927(*). G. Grunberg et E. Schweisguth d'avancer, à cet égard, que « le type d'entretien ainsi défini serait donc, en quelque sorte, l'équivalent sociologique d'une cure psychanalytique »1928(*).

Cette « compréhension générique et génétique de ce qu'est l'enquêté » se déduit donc moins du discours de l'enquêté lui-même que d' « une représentation vérifiée des conditions dans lesquelles l'enquêté est placé et de celles dont il est le produit : c'est seulement lorsqu'elle s'appuie sur une connaissance préalable des réalités que la recherche peut faire surgir les réalités qu'elle entend enregistrer » 1929(*). « Le rôle de l'entretien n'est pas alors de découvrir ou de comprendre l'enquêté, soulignent Grunberg et Schweisguth, mais de lui faire livrer les éléments de sa vie que l'enquêteur connaît par avance et qui lui paraissent pertinents »1930(*). « Le principe de base, ajoutent-ils, en est que le sociologue détient à l'avance la connaissance de la réalité sociale et que les propos des enquêtés (...) n'ont pour fonction que d'illustrer cette réalité et de confirmer la «connaissance préalable» (P.Bourdieu, op.cit., p.916) que le chercheur en a déjà »1931(*).

Cet effet de « révélation », en tant qu'il est posé comme « préalable » à la compréhension1932(*), caractérise en propre la visée d' « objectivation participante ». Pour Pierre Bourdieu, « il va de soi que l'entretien ne vise pas seulement à faire dire à l'enquêté ce qu'il est, ce qu'il fait ou ce qu'il pense, mais aussi, et avant tout, à (...) faire produire par les enquêtés eux-mêmes, avec l'aide de l'enquêteur, une explication de ce qu'ils font, de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils souffrent, en termes de déterminants sociaux, ce processus étant désigné sous le terme d'objectivation participante »1933(*) ; puisque le narrataire « est en quête non pas des systèmes de représentations à travers lesquelles les personnes interrogées perçoivent et évaluent le monde, mais de la production par l'enquêté de sa propre explication »1934(*), la collecte du récit se doit d'être une véritable maïeutique. Le narrataire « collabore directement à la production du récit », « [il] se trouve entièrement engagé dans cette entreprise de création commune »1935(*) ; bien plus, « narrateur et narrataire sont des partenaires qui se trouvent situés dans un rapport dialectique »1936(*).

En ce qu'elle tend à ramener « la signification des opinions et des comportements à leurs déterminants sociaux »1937(*), cette visée de « construction méthodique » des entretiens, « forte de la connaissance de conditions objectives communes à toute une catégorie », nous semble, à la suite de G. Grunberg et E. Schweisguth définir une approche réductionniste, particulièrement eu égard à notre objet d'étude et à notre problématique : « On trouve ici parfaitement illustrée la permanence chez Pierre Bourdieu d'une conception étroite du social, dans laquelle, par exemple, les notions d'identité et de sentiment d'appartenance à un groupe défini sur la base d'un critère national, religieux ou ethnique n'ont pas leur place, et doivent s'effacer devant les seules explications pertinentes que sont les déterminismes liés aux positions dominantes ou dominées dans l'espace social. Dès lors, on ne s'étonnera pas qu'il considère comme mystificateur un propos qui analyse de manière introspective les contradictions du sentiment d'identité défini par un sentiment de double appartenance nationale »1938(*).

Le postulat, propre aux conceptions déterministes, d'un sens caché inaccessible au sens commun induit « la fiction d'un observateur omniscient »1939(*). « Manifestement, notent G. Grunberg et E. Schweisguth, le «regard qui consent à la nécessité à la manière de Dieu»1940(*) n'est de mise pour Pierre Bourdieu que lorsque les enquêtés entrent dans la conception de la nécessité qui est la sienne »1941(*). Car « à partir du moment où l'on entend faire tenir à l'enquêté un discours explicatif conforme à un paradigme déjà existant, il est évident que le système général d'explication doit être présent dans l'esprit de l'enquêteur avant même le commencement de l'entretien »1942(*). Pierre Bourdieu ne dit pas autre chose, pour qui « il faut poser que comprendre et expliquer ne font qu'un »1943(*). Il n'y a pas chez lui d'autonomie de l'approche empirique, de l'investigation proprement dite : pour lui, estiment Grunberg et Schweisguth, « la vraie méthode consiste essentiellement en la connaissance de la "vraie" théorie du social »1944(*).

Ainsi, la visée d' « objectivation participante », en ce qu'elle implique une attitude très interventionniste de l'enquêteur et une conception finaliste de l'interview, relève selon nous davantage d'une praxis que d'un pur travail de recherche1945(*) :

« Dans l'esprit de Pierre Bourdieu, la publication de tels entretiens n'est pas seulement un acte scientifique mais aussi un «acte politique», un acte d'intervention sur le monde social. En effet, «ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire», et c'est de la part des hommes politiques être coupable de «non-assistance à personne en danger» que de ne pas tirer «parti des possibilités, si réduites soient-elles» (P. Bourdieu, p.944) que la science offre à l'action. C'est enfin un acte thérapeutique dans la mesure où, en faisant connaître à ceux qui souffrent l'origine sociale de leur malheur, on leur permet «de découvrir la possibilité d'imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés» (Ibidem) »1946(*).

A l'inverse, l'entretien non (ou semi-) directif classique ne constitue ni une relation amicale ni une relation d'aide : c'est une technique de recueil d'information qui vise à pénétrer le cadre de référence de l'individu, à en objectiver les principaux points d'articulation, sans prétendre ni le valider ni le corriger.

2.2.2 L'entretien non ou semi-directif classique

Pour un interviewer, s'inscrire dans une démarche compréhensive, c'est être mû par la volonté d'approcher le cadre de référence de l'enquêté au moyen d'une attitude bienveillante, de « montrer à l'enquêté qu'on le respecte a priori tel qu'il est, quelles que soient ses opinions, et que l'on cherche à le comprendre en entrant dans la logique qui lui appartient en propre ». « D'un point de vue technique, ajoutent Grunberg et Schweisguth, le «oui» de l'enquêteur qui ponctue fréquemment les déclarations de l'enquêté dans l'entretien non (ou semi-)directif, ne signifie pas «oui, je suis d'accord avec vous» mais «oui, je vous écoute et je vous comprends» »1947(*). Le premier objectif des chercheurs qui utilisent l'entretien non ou semi-directif est de « faire produire par l'enquêté un discours qu'ils n'auront en aucune manière préstructuré, dans lequel l'enquêté donne son avis sur le problème qui lui est soumis en utilisant son propre système de perception et de représentation du monde. Les représentations sociales que véhiculent les propos des enquêtés constituent, ainsi, le premier objet de leur étude »1948(*).

Il ne s'agit donc pas de prétendre amener les interviewés à une conscience plus "haute" d'eux-mêmes, au nom d'une hypothétique vision "en surplomb" et d'un projet politique tourné vers le changement social, mais, plus modestement, de saisir leur "sens commun", leur définition de la situation, pour comprendre ce qu'est leur rapport au monde, sans prétendre l'amender ni le valider.

Contrairement aux images de passivité et de laisser faire qui lui sont communément associées, une telle attitude (caractérisée par la volonté de laisser se développer des réponses très éloignées de la pensée du chercheur) exige de l'enquêteur un très important engagement personnel. R. Ghiglione et B. Matalon, évoquant l'attitude "critique" de l'expérimentateur piagétien, soulignent que l'enquêteur « intervient en posant de nouveaux problèmes, toujours choisis en fonction des réponses précédentes, ou en discutant des réponses données, en montrant les contradictions, non pour faire comprendre [il ne s'agit précisément pas d'un processus d' « objectivation participante »] mais pour explorer la structure cognitive sous-jacente, dont on s'efforcera toujours de ne pas sortir, évitant pour cela tout apport de raisonnements nouveaux, si ce n'est très consciemment, à titre de réactifs »1949(*).

Ainsi, la conduite de l'entretien est "active" en ce sens que 1) l'interviewer, dans un effort permanent et subtil de recentrage, doit « être capable de ramener toujours la compréhension de ce qui est dit par rapport à l'objet de l'entretien »1950(*), et 2) il doit faire preuve d'implication, non pas en guidant le cheminement intellectuel de son interlocuteur vers un schème explicatif connu et validé par lui à l'avance, mais en lui manifestant sa compréhension du contenu, en le relançant, en faisant le point et en synthétisant régulièrement ce qui a été dit.

Mais, dans le même temps, une certaine distance, à la fois sociale et affective, est nécessaire à la conduit de l'entretien de recherche. Distance sociale, parce qu'une trop grande familiarité entre l'enquêteur et l'enquêté pourrait engendrer « une connivence défavorable à l'explicitation de tout ce qui va de soi entre deux personnes partageant les mêmes références »1951(*) ; distance affective « en raison de la réticence possible, de la part de l'enquêté, à faire certains aveux à quelqu'un qu'il connaît, qu'il est appelé à revoir et dont il a davantage de raisons de redouter le jugement. Il est des aspects de soi-même que l'on peut plus facilement accepter de confier à un spécialiste de l'écoute qui, par son attitude, montre qu'il ne vous juge pas, et dont on sait qu'on ne risque pas de rencontrer le regard dans les situations quotidiennes »1952(*).

2.3 La question de l'utilité de l'entretien pour l'enquêté

Mais s'il n'est ni relation d'aide ni relation amicale, à quoi l'entretien de recherche peut-il servir aux personnes interviewées ? Cette question n'est ni déplacée ni superfétatoire car, dans une situation où l'enquêteur a tout à attendre de l'enquêté sans rien pouvoir ni devoir lui promettre en retour (ni émoluments, ni perspectives de changement individuel ou social), la situation d'entretien a quelque chose d'artificiel, d'inégal, d'ambigu : pourquoi raconter sa vie à un parfait inconnu qui, par surcroît, vous considère au mieux comme un "objet d'étude", au pire comme le "quantième" d'un échantillon ? Du reste, "raconter sa vie" - jusque et y compris les anfractuosités et les blessures de l'existence - n'est ni un acte spontané ni un acte anodin, y compris même dans le cours d'une conversation amicale à bâtons rompus où le récit s'articule de préférence sur un mode anecdotique. Mais c'est sans doute aussi précisément pour cela qu'une telle situation peut avoir une vertu "libératoire" pour les intéressés : se raconter, raconter à un étranger des choses que l'on garde habituellement pour soi ou, tout au moins, dans un entre-soi restreint, c'est aussi se libérer - ne serait qu'une fois - d'une réserve qui, à la longue, peut être pesante ; et c'est aussi, du même coup, prendre conscience que l'on peut être, en tant que tel, reconnu et considéré digne d'intérêt par quelqu'un qui n'est ni un proche ni un ami, dans une relation qui n'est ni marchande ni conflictuelle. De fait, il est souvent arrivé que mes interlocuteurs témoignent et me fassent part de cette vertu à la fois libératrice et valorisante de l'entretien. De même, Béatrice Pouligny, qui a été confrontée pour sa part à des victimes ou témoins directs de crimes de masse, raconte que « lors d'enquêtes de terrain, dans le passé, le fait de n'avoir jamais pu raconter son histoire et d'avoir ainsi vu son expérience et sa souffrance reconnue étaient des leitmotivs de nombreux entretiens que j'ai conduits »1953(*).

Annexe n°2

De l'entre-soi des rencontres dominicales de football à Largentière (Ardèche) au repli communautaire (1998)

Le club de football de Largentière, laissé en déshérence deux ans auparavant par ses anciens dirigeants, a été, depuis lors, repris en main par des éducateurs issus de la communauté harkie. Cette initiative, qui faisait table rase du passé (auparavant, l'équipe était peu ouverte aux enfants de harkis), a suscité une dynamique essentiellement communautaire : l'équipe première, ainsi que la réserve, sont composées aux quatre cinquièmes de jeunes issus de la communauté harkie, auxquels se joignent quelques beurs (principalement d'origine marocaine) ; les "gaouris" (ou Français dits "de souche") se comptent sur les doigts d'une seule main. En outre, et la remarque est loin d'être adventice, bien au contraire, les trois entraîneurs sont eux-mêmes membres de la deuxième génération de harkis. En un sens (que certains déplorent, au sein même de la communauté), cette reprise en main s'apparente à une mainmise, mainmise qui, selon Jean-Claude (lui-même enfant de harki), préviendraient nombre de jeunes gaouris contre l'envie de participer à la vie du club. Quoique Mohamed (35 ans), entraîneur de l'équipe première, s'en défende avec véhémence, certains craignent de voir évoluer le club vers une forme de communautarisme, symétrique de la situation connue précédemment mais aboutissant au même résultat : la coexistence obstinée de deux mondes parallèles.

En ce dimanche de novembre à Largentière, l'équipe première rencontre (à l'occasion d'un match de coupe) une équipe qui évolue habituellement trois divisions au-dessus de la sienne, tandis que l'équipe réserve (toujours à l'occasion d'un match de coupe) se déplace dans un quartier "chaud" d'Aubenas, match qui revêt une signification extra-footballistique puisqu'il marque, par surcroît, l'opposition (traditionnellement empreinte d'une certaine tension) entre les "Algériens" (entendre les enfants d'immigrés algériens) d'Aubenas et les "harkis" de Largentière.

A match exceptionnel, affluence exceptionnelle : environ deux cent personnes (essentiellement des hommes, plutôt jeunes) se pressent autour du stade de Largentière pour assister au match de l'équipe première. La part des membres de la communauté harkie dans la composition du public (toutes générations confondues) avoisine les soixante pour cent, alors qu'elle ne représente, selon Mohamed (35 ans) que quinze à vingt pour cent de la population totale de Largentière. La proportion s'élève à mesure que la fourchette d'âges prise en compte s'abaisse, atteignant un pic d'environ quatre-vingt pour cent pour les 12-25 ans.

Une soixantaine de jeunes - fils et petits-fils de harkis (exclusivement des garçons) - sont rassemblés derrière le banc de touche de l'équipe, le long de la main courante ou, plus en retrait, sur une butte qui fait face au terrain. Ils forment, au sein du public, le groupe le plus imposant (entre un tiers et un quart de l'assistance), le plus bruyant et, semble-t-il, le plus concerné : les joueurs leur sont visiblement familiers. Au sein de ce "kop" improvisé, deux sous-groupes - caractéristiques de deux classes d'âges bien distinctes - se détachent : d'une part, les "minots" (10-14 ans) ; d'autre part, les "grands frères" (25-29 ans). Les adultes et les "vieux" sont eux répartis tout autour du terrain, par petits groupes. Il y a davantage de mixité parmi les plus âgés.

Ce qui frappe de prime abord y compris, et surtout, au sein de la strate la plus juvénile du public, c'est la prégnance de l'entre-soi, d'un communautarisme "réflexe", non pressenti, non rationalisé, mais qui s'impose, qui va de soi. Pour preuve, l'absence totale de mixité : un petit groupe, formé d'une dizaine d'adolescents (des gaouris), reste à l'écart, excentré ; sa composition, tout autant que l'attitude d'ensemble de ses membres, contrastent avec celles du groupe précité : filles et garçons y sont également représentés et les chamailleries intestines prévalent de beaucoup sur la tension du match, peu concernés tant par la rencontre (qui est avant tout prétexte à sortie) que par ses acteurs (dont ils ne semblent pas familiers), ils se dispersent aussitôt le coup de sifflet final, au contraire des jeunes fils de harkis (tout au moins les plus âgés d'entre eux) qui resteront de heures près de la buvette à "refaire" le match autour d'un verre. Cette césure entre "harkis" et "gaouris" au sein des jeunes générations n'est pas seulement circonstancielle : à la faveur d'un entretien, quelques jours plus tard, Rachid et Mohamed (28 ans) m'en confirmeront la réelle prégnance, tout au long de l'année.

En cours de seconde mi-temps, l'équipe réserve, qui revient victorieuse de son match à Aubenas et dont la moyenne d'âge est sensiblement moins élevée, signale bruyamment (klaxons bloqués) son retour, débordements de joie à la mesure de la rivalité, voire de l'animosité qui, selon Lahcène, baignent l'atmosphère des rencontres (sportives mais aussi, parfois, quotidiennes) entre "ceux" de Largentière (les enfants de harkis) et "ceux" d'Aubenas (les enfants d'immigrés algériens, tout particulièrement) ; Lahcène, tout à sa joie, de m'expliquer que, de fait, le match a été "chaud" et les tacles « à hauteur des genoux »...

Je compte profiter de la présence familière de Lahcène (que j'ai interviewé l'avant-veille) pour offrir ma démarche à l'attention de quelques-uns de ses camarades, conformément, d'ailleurs, à une proposition de l'intéressé lui-même (lors de notre première entrevue). Lahcène pensait en effet faciliter, par son entremise, les prises de contact avec des jeunes qu'il avait présentés comme étant quelque peu « sauvages », donc difficiles à aborder sans intermédiaire connu et reconnu. Cependant, en situation, au milieu du groupe des pairs, Lahcène, sans doute gêné par ma compagnie, présence étrangère qui détonne au milieu du groupe des pairs, adopte une attitude exagérément précautionneuse - sinon distante (il feint d'abord de ne pas me voir malgré l'évidente singularité de ma présence, c'est-à-dire, précisément, en raison de cette singularité). Cette attitude témoigne de l'enclosure relative du groupe, de la prégnance d'une forme diffuse de contrôle communautaire, enjoignant ceux qui s'y soumettent au plus grand discernement - sinon à une certaine circonspection - quant à l'introduction d'éléments allogènes en son sein. En outre, manifestement déconcerté (pour lui-même1954(*)) et mis en porte à faux (vis-à-vis de ses camarades) par l'incongruité d'une démarche, la mienne, qui ne vise pas à prêter assistance à - mais à solliciter le concours bienveillant de jeunes qui sont eux-mêmes en attente de quelque chose, bien plus, qui se considèrent en droit d'attendre quelque chose des autres, Lahcène se contente pour toute entremise d'un geste circulaire et vague (« Ben, voilà, ils sont là... »), qui me laisse face à mes responsabilités. Je prends donc mon parti d'aborder librement un de ses camarades ; Lahcène, qui suit la scène de loin, lance à mon sujet : « Il travaille dans le social », ajoutant inextricablement à la confusion de la situation ; confusion qui n'est pas seulement d'ordre sémantique puisque travailler dans et sur le social, ce n'est évidemment pas la même chose en soi, mais, surtout, cela n'a pas les mêmes implications pour mes interlocuteurs.

Ce statut virtuel qui m'est conféré à la dérobade (Lahcène a-t-il jamais compris l'objet de ma démarche ?) a le don de faire naître un (faux) espoir chez mon vis-à-vis (« Vraiment, tu travailles dans le social ?! ») et, conséquemment, de fragiliser ma démarche, celle-ci pouvant apparaître "vaine", sinon inopportune pour les intéressés, par contraste avec celle d'un travailleur social ou d'un chargé de mission/prospecteur dans le domaine de l'emploi ; de fait, ma tentative de rétablissement de la situation d'interaction, par redéfinition des statuts (« Je suis étudiant, je m'intéresse à la communauté harkie, je pensais que nous pourrions parler de ta situation... ») et redistribution des rôles (inversion de la polarisation offreur/demandeur et "démonétisation" des termes de l'échange - je n'ai rien à offrir, sinon de l'attention, à mon vis-à-vis), se heurte à une fin de non recevoir explicitement motivée par l'absence de perspectives matérielles : « Parler, je l'ai déjà trop fait, c'est du concret qu'il nous faut ». Comme pour faire écho à son refus et à son désarroi, certains s'écrient, sans s'adresser directement à moi (mais le message est clair) : « Y'a pas de boulot ! ».

Ce qui est en jeu, ici, c'est d'abord "l'incongruité" d'une démarche réflexive/idéelle quand l'urgence, pour mes interlocuteurs, est à l'amélioration de leur situation matérielle. Ce qui est en jeu également, mais de manière plus structurante (et souterraine), c'est la violence symbolique inhérente à une démarche qui les invite à mobiliser des compétences (notamment langagières) dont ils peuvent a priori se sentir dépossédés puisque, pour la plupart, ils ne disposent que d'un faible capital scolaire1955(*).

Nouvelle rencontre, deux jours plus tard, avec le jeune qui m'avait pris pour un travailleur social et qui avait décliné ma proposition d'entretien. Malgré ma mise au point de dimanche, la confusion demeure : il me demande si je suis rémunéré pour mes activités, dont la véritable nature lui reste visiblement étrangère puisqu'à nouveau il m'interpelle sur la nature des aides que je - ou "nous" (moi et l'institution que je suis censé représenter) - suis (sommes) susceptible(s) de "leur" (les jeunes de Largentière) apporter. Nouvelle mise au point. Mon interlocuteur de conclure sur un : « C'est bizarre, quand même ». Le malentendu demeure.

Il en ressort un état d'esprit général fait de dépendance et de méfiance mêlées vis-à-vis de l' « hors-groupe », l'extérieur étant à la fois conçu comme la seule planche de salut possible sur le plan matériel et comme un monde inconnu, voire vaguement hostile, sur le plan des relations interpersonnelles. Cette fermeture relative à l'autre est d'abord le produit d'une socialisation en « vase clos » (sur l'autre versant de la colline, en lisière de Largentière, au beau milieu de l'Ardèche), qui plus est en butte à une mentalité autochtone que nombre d'enfants de harkis qualifient volontiers de « rétrograde » et qui, même en l'absence d'un climat d'animosité véritablement perceptible, n'inviterait que modérément au cosmopolitisme. Et, de fait, chacun garde ses distances.

Annexe n°3

Le contre-exemple institutionnel de la « Loi de concorde civile »

Le processus initié par la « Loi de concorde civile », promulguée le 16 juillet 1999 en Algérie en vue de « dégager des issues appropriées aux personnes impliquées et ayant été impliquées dans des actions de terrorisme ou de subversion »1956(*), puis parachevé par la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », adoptée par référendum le 29 septembre 2005, plutôt que de viser à la réparation des termes de l'échange avec l'adversaire, participe de ces « stratégies de disculpation qui, selon Paul Ricoeur, font obstacle au cheminement de l'esprit de pardon »1957(*).

De fait, la démarche générale de la présidence algérienne ressortit moins de la volonté d'aménager un espace de réciprocité où puisse être énoncé - et non effacé - le différend, au sens où l'on en viendrait à « [construire] un mixte entre plusieurs langages, plusieurs univers de justification (...) sans trancher définitivement sur le fond »1958(*), que d'une grâce amnistiante conditionnée par un acte de capitulation en bonne et due forme1959(*) et assortie d'un ultimatum1960(*). En somme : le "fait du prince", un processus unilatéral de réconciliation, conforme à l'acception religieuse du terme, soit une « cérémonie par laquelle un pécheur est pardonné et réadmis à la communauté par l'église »1961(*). Il ne s'agit donc pas d'instaurer un rapport de réciprocité avec l'adversaire, mais, après s'être assuré de son « amendement entier »1962(*), de faire acte de mansuétude à son égard ; autrement dit, de l'amener à résipiscence contre la promesse d'une impunité relative (et la certitude d'une impunité totale pour soi). Ce primat de l'amodiation sur la délibération appert de l'article 1er de la loi dite de « concorde civile », lequel dispose qu'il s'agit de « dégager des issues appropriées » non à la situation mais « aux personnes impliquées ou ayant été impliquées dans des actions de terrorisme ou de subversion ». Cette loi s'attache ainsi moins à réunir les conditions d'un règlement politique global du conflit qu'à réunir celles, dissolvantes, d'un sauf-conduit au cas par cas. Elle ne saurait dès lors satisfaire ni les victimes civiles du terrorisme islamiste, ni les familles de disparus. Pas plus qu'elle ne saurait satisfaire l'aspiration de l'ex-F.I.S. (dissous) à être réintégré dans le jeu politique. Ainsi, pour Cherifa Kheddar, qui a fondé une association de victimes suite à l'assassinat de plusieurs membres de sa famille par des islamistes armés, « [la loi sur la « concorde civile »] blanchit les terroristes sans véritable procès. On devrait même assigner l'État qui ne nous a pas protégés. Il faudrait en tout cas que nous puissions avoir un débat public sur ce qui s'est passé, et pas simplement tourner la page »1963(*). Pour antagoniques que fussent leurs univers de justification et leurs ordres d'engagement, c'est le même type de réserves et de récriminations qui ressortaient des propos d'Abdelkader Hachani, n°3 du F.I.S., peu avant son assassinat le 22 novembre 1999. Pointant le caractère « ambigu » de la démarche référendaire d'Abdelaziz Bouteflika, tant du point de vue du libellé de la question1964(*) que de celui de la limitation dans le temps des bénéfices attachés à la loi de « concorde civile », Abdelkader Hachani craignait que « cette manière de procéder serve à lui donner un alibi pour le déclenchement d'une action répressive plus forte encore que celle qui a eu lieu jusqu'à présent ». Il appelait à ce que « soient jugés, dans le camp du pouvoir comme dans l'autre, ceux qui ont commis des crimes. Nous ne pourrons nous réconcilier que si les responsabilités de chacun sont clairement établies. Quand je saurai qui a tué mon frère, je pourrai lui pardonner » ; « Mais, une fois encore, ajoutait-il, j'ai le regret de croire que la violence va continuer, car on ne s'attaque pas aujourd'hui à ses causes »1965(*).

Dans la droite ligne de la « Loi sur la concorde civile », la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » adoptée par référendum le 29 septembre 2005, plutôt que de faire droit au différend, pose que « l'évolution de l'Algérie a été déviée de son cours naturel par une agression criminelle sans précédent » et que « nul, en Algérie ou à l'étranger, n'est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l'Etat, nuire à l'honorabilité de tous ses agents qui l'ont dignement servie ou ternir l'image de l'Algérie sur le plan international ». En conséquence, cette charte stipule que « le peuple algérien, tout en étant disposé à la mansuétude, ne peut oublier les tragiques conséquences de l'odieuse instrumentalisation des préceptes de l'Islam, religion de l'Etat » et « [interdit] aux responsables de cette instrumentalisation toute possibilité d'exercice d'une activité politique et ce, sous quelque couverture que ce soit »1966(*).

Annexe n°4

La bataille du 19-mars

En France, la célébration de fait, par certaines autorités officielles (notamment des communes), de la date anniversaire de la proclamation du cessez-le-feu en Algérie, le 19 mars 1962, fait polémique. De telles cérémonies commémoratives, célébrées à l'initiative de la FNACA (Fédération Nationale des Anciens Combattants d'Afrique du Nord en Algérie, au Maroc et en Tunisie, d'obédience communiste et socialiste) et de l'ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, des Combattants pour l'Amitié, la Solidarité, la Mémoire, l'Antifascisme, l'Antiracisme et la Paix, de stricte obédience communiste) - qui mènent à cet effet d'intenses actions de lobbying auprès des élus locaux et des pouvoirs publics pour que ces commémorations soient systématisées1967(*) et que le 19 mars soit entérinée par la loi comme date officielle de commémoration du souvenir de la guerre d'Algérie -, sont conçues par l'ensemble des autres associations d'anciens combattants et de rapatriés comme une insulte à l'égard de la mémoire des centaines de militaires, des milliers de pieds-noirs et des dizaines de milliers de harkis et membres de leurs familles morts ou disparus après cette date1968(*).

Cette indignation est partagée par la plupart des fils et filles de harkis que nous avons pu interroger :

« Il y a juste quelques jours on a fêté le trente-cinquième anniversaire du 19 mars (...). Certains disaient que le 19 mars, c'était la fin de la guerre, hélas !, je suis désolé, mais pour nous c'est le début du massacre » (Mohamed, 42 ans) ;

« Ils veulent en plus... commémorer le 19 mars... voilà, c'est ce qui me dégoûte. Commémorer le 19 mars ? Ils ont honte de parler de la guerre d'Algérie, euh... c'est même pas dans les livres d'histoire, etc., on n'en parle jamais à la télé (...) et puis... le 19 mars on commémore les accords d'Evian, alors que c'est honteux pour la France. La France, y veulent pas exorciser ça, ils veulent pas en parler et y veulent commémorer un 19 mars... c'est dingue quoi, c'est... c'est cracher sur les morts qu'il y a eu, Français et... harkis (...). C'est vraiment un très grave sujet (...). C'est comme si on commémorait Hitler ou... je sais pas, l'armistice avec Pétain quand il a signé. Dans les accords d'Evian, c'est stipulé ceci, cela, ils ont rien respecté, ils ont... massacré des gens, la France a lâché les harkis, la France a ordonné à ses hommes de désarmer les harkis, de les renvoyer dans leurs douars, de ne pas les prendre sur les bateaux, de les débarquer sur les quais (...) (Jacqueline).

Ainsi, l'opportunité de la commémoration du 19 mars 1962 a de tout temps été contestée non seulement par la majeure partie du monde combattant, pour qui cette date vaut confiscation d'une victoire, mais aussi - et surtout - par les rapatriés pieds-noirs et harkis, pour qui elle marque le début de l'exil et des massacres. Du reste, cette opposition a également été marquée, en leur temps, par Valéry Giscard d'Estaing (« L'anniversaire des Accords d'Evian n'a pas à faire l'objet d'une célébration »1969(*)) et François Mitterrand (« S'il s'agit de marquer le recueillement national et d'honorer les victimes de la guerre, je dis que cela ne peut pas être le 19 mars »1970(*)), puis plus récemment par Jacques Chirac, au cours de la Journée d'hommage national aux harkis :

« Pour les populations civiles, le 19 mars 1962 a marqué la fin des hostilités militaires, mais pas la fin des souffrances. D'autres épreuves, d'autres massacres sont venus s'ajouter aux peines endurées pendant plus de sept ans. Qu'elles soient tombées avant ou après le cessez-le-feu, nous devons à toutes les victimes l'hommage du souvenir. Oublier une partie d'entre elles, ce serait les trahir toutes ».

Pourtant, à l'approche des élections présidentielles de 2002, ce consensus politique tacite - mais à bien des égards artificiel à gauche, car longtemps redevable pour l'essentiel de la volonté personnelle de François Mitterrand - a volé en éclat : une proposition de loi du 5 décembre 2001 relative à « la reconnaissance du 19 mars comme Journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie » émanant de la majorité de gauche (projet commun aux socialistes, communistes, radicaux de gauche et Verts) a ravivé la polémique et l'a installée au coeur de l'hémicycle de l'Assemblée nationale. En dépit des paroles de dédramatisation voulues par les initiateurs da la proposition1971(*), celle-ci a soulevé maintes protestations non seulement de la part de l'opposition parlementaire (à quelques exceptions près), mais aussi - et surtout - de la part de la très grande majorité des associations d'anciens combattants et de rapatriés pieds-noirs et harkis.

Ainsi, le 31 décembre 2001, Smaïl Boufhal, président de « Génération Mémoire Harkie » et élu local socialiste, soulignait que le choix de cette date, plutôt que de rassembler dans un même recueillement les différents protagonistes français de la guerre d'Algérie, approfondissait le clivage né du contraste entre « le début du calvaire des harkis et l'exil douloureux de nombreux Français d'Algérie » d'une part, le « soulagement de ceux qui avaient 20 ans dans les djebels » d'autre part. Usant d'un argumentaire comparable, Mohand Hamoumou, président de l'Association Justice, Information, Réparation pour les Harkis (AJIR), faisait part en ces termes - dans une lettre adressée à l'attention de la rapporteure de la proposition de loi, Marie-Hélène Aubert (deputée Verts) - de son profond scepticisme quant à la capacité de cette proposition de loi à réconcilier les Français avec leur histoire : « La proposition de loi parle de «dimension pédagogique». Comment expliquer «pédagogiquement» aux générations à venir que l'on célèbre une date synonyme, certes de «quille» pour des appelés mais aussi de non respect d'accords officiels et de début des massacres horribles et massifs de ceux qui avaient cru aux valeurs françaises et avaient refusé non l'indépendance mais le terrorisme du FLN pour y parvenir ». Le 14 janvier 2002, Charles Tamazount, président du « Comité Harkis et Vérité » et membre du Parti socialiste, s'inquiétait de ce que « choisir le 19 mars, c'est occulter une nouvelle fois, de manière légale de surcroît, le drame des harkis ». Le 15 janvier, jour du débat parlementaire préalable à la mise au voix de la proposition de loi, la semaine suivante, à l'Assemblée nationale, une quinzaine de personnalités de toutes sensibilités issues ou connues pour leur engagement auprès de la communauté harkie1972(*) tenaient une conférence de presse devant le Palais Bourbon pour faire connaître leur opposition à ce qu'ils considéraient être une « provocation ». Le lendemain, certains d'entre eux1973(*) adressaient une « lettre aux députés socialistes ». Les signataires, « militants ou sympathisants socialistes et personnalités apolitiques », y dénonçaient « la démagogie vis-à-vis de l'électorat beur [à l'approche des élections présidentielles] » et « l'insulte à la mémoire de tous ceux massacrés après le 19 mars au mépris d'Accords d'Evian jamais respectés par l'Algérie ». « [Cette proposition de loi], ajoutaient-ils, choque les citoyens lassés de la repentance à sens unique, exaspère la majorité des anciens combattants et meurtrit toute la communauté de rapatriés, harkis et Pieds Noirs ».

Ainsi, dans cette « bataille du 19 mars »1974(*), le conflit ne porte pas seulement sur l'interprétation des faits (la décolonisation en tant que norme historique), mais leur ordonnancement même est fragmenté, recomposé (remémoration des séquences ayant conduit et résulté de la décolonisation). Ainsi, écrit Olivier Abel, « le tragique de l'histoire oppose des mémoires incompatibles, non seulement parce que l'histoire est racontée dans une pluralité de récits formés à partir de points de vue séparés (...), mais souvent la temporalité commune est elle-même brisée, parce qu'il n'y a pas de question commune qui nous rendrait contemporains les uns des autres, il n'y a plus d'échange possible sous un principe commun »1975(*).

Néanmoins, conscient des clivages suscités par cette proposition de loi, le secrétaire d'État socialiste aux Anciens combattants, Jacques Floch, avait déclaré que celle-ci devrait être soutenue par « au moins 70% des députés » pour être retenue. De même, le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, avait exprimé le souhait que le projet recueille au moins les deux tiers des suffrages des inscrits à la Chambre basse, « sinon cela (voudra) dire que le débat n'est pas mûr et on en restera là ». En raison de la défection d'un nombre relativement important de députés de la majorité plurielle (six socialistes et trois verts ont voté contre ce texte, et quinze socialistes et trois verts se sont abstenus) et d'un nombre insuffisant de ralliements à droite (seuls 17 députés de l'opposition ont voté pour1976(*)), ce quota ne sera pas atteint (le résultat final étant de 278 voix "pour", 204 "contre", et 35 abstentions). En conséquence, le jour même, 22 janvier, les services du Premier ministre confirmaient que le texte adopté par l'Assemblée nationale ne serait pas inscrit à l'ordre du jour du Sénat.

À la suite de l'alternance politique du printemps 2002, le nouveau secrétaire d'État aux Anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, a mis en place une commission présidée par l'historien Jean Favier, et composée de douze présidents d'associations et fédérations d'anciens combattants de la guerre d'Algérie (dont la FNACA), chargée de fixer une date de commémoration de la guerre d'Algérie. Au cours d'une conférence de presse, Hamlaoui Mekachera a chargé cette commission « de trouver une solution qui convienne au monde combattant ». Arguant du fait que le choix de cette date devait « s'inscrire dans une démarche de rassemblement, faute de quoi [ce choix] perdrait son sens », il a en outre assuré que l'État « ne s'occuperait ni de près ni de loin de ce débat ». Par suite, si la majorité des associations d'anciens combattants s'accordait à rejeter le date du 19 mars (exceptions faites de la FNACA et de l'ARAC, qui réaffirmaient leur préférence pour ce choix), les avis divergeaient quant au choix d'une autre date : la commission optera finalement pour le 5 décembre (faite « Journée nationale d'hommage aux «morts pour la France» pendant la guerre d'Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie »), date d'inauguration en 2002 du Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie (situé quai Branly, à Paris). Ce choix a été officialisé le 26 septembre 2003, par décret du président de la République. Cependant, pour sa part, la FNACA continue depuis lors à célébrer le « 19-mars : fin de la guerre d'Algérie » et à militer pour l'officialisation de cette date1977(*).

Ainsi, l'exemple de la « bataille du 19 mars » témoigne - dans l'interprétation à donner de la phase finale de la guerre d'Algérie, et dans les usages qui en sont fait rétrospectivement - de « l'étroitesse de l'angle d'engagement des protagonistes », et de ce « qu'à travers la finitude de leurs points de vue chacun d'eux développe une visée de légitimation infinie » 1978(*).

* 1921 Erving Goffman, Les rites d'interaction, Paris, Editions de Minuit, 1974.

* 1922 J. Poirier, S. Clapier-Valladon, P. Raybaut, Les récits de vie, théorie et pratique, Paris, P.U.F., 1995.

* 1923 Cf. l'article de Pierre Bourdieu, « Comprendre », in Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p.903-939.

* 1924 Pierre Bourdieu, op.cit., p.915. C'est nous qui soulignons.

* 1925 Ibid, p.920.

* 1926 Ibid, p.912-913. C'est nous qui soulignons.

* 1927 Ibid, p.920. C'est nous qui soulignons.

* 1928 G. Grunberg, E. Schweisguth, « Bourdieu et la misère : une approche réductionniste », R.F.S.P., février 1996, p.138.

* 1929 P. Bourdieu, op.cit., p.916. C'est nous qui soulignons.

* 1930 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.142.

* 1931 Ibid, p.144.

* 1932 P. Bourdieu, op.cit., p.922.

* 1933 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.139.

* 1934 Ibid, p.141.

* 1935 J. Poirier, S. Clapier-Valladon, P. Raybaut, op.cit., p.42-43. C'est nous qui soulignons.

* 1936 Ibidem. C'est nous qui soulignons.

* 1937 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.147.

* 1938 Ibid, p.149.

* 1939 R. Boudon, F. Bourricaud, « Déterminisme », Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, P.U.F., 1982, p.157-164.

* 1940 Pierre Bourdieu, op.cit., p.914.

* 1941 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.149.

* 1942 Ibid, p.142.

* 1943 Pierre Bourdieu, op.cit., p.910.

* 1944 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.142.

* 1945 Pour Gramsci, le terme praxis définit l'unité de la philosophie et de l'action pour autant que l'une et l'autre visent à la transformation du monde.

* 1946 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.143.

* 1947 Ibid, p.138.

* 1948 Ibid, p. 140-141.

* 1949 R. Ghiglione, B. Matalon, Les enquêtes sociologiques : théories et pratiques, Paris, Armand Colin, 1978, p.74.

* 1950 A. Mucchielli, Les méthodes qualitatives, Paris, Que sais-je ?, P.U.F., 1991, n°2591, p.30.

* 1951 G. Grunberg, E. Schweisguth, art.cit., p.138.

* 1952 Ibid, p.139.

* 1953 Béatrice Pouligny, « Faire la paix après un crime de masse : un défi pour l'analyse et l'intervention », colloque international « Des conflits en mutation ? », le 8 juin 2001, à l'université Paul Valéry-Montpellier III, texte de communication, p.7.

* 1954 Lors de notre première entrevue, Lahcène s'était mépris sur l'objet de celle-ci, l'assimilant a priori à une démarche de prospection dans le cadre de la mise en oeuvre d'un plan pour l'emploi.

* 1955 Jean-Claude, 31 ans, aide-soignant, que je rencontrerai quelques jours plus tard, se présentera à moi comme étant l'enfant de harki le plus diplômé vivant actuellement à Largentière.

* 1956 Article 1er de la loi de « concorde civile », chapitre 1 : « Dispositions générales ».

* 1957 Paul Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000, p.615.

* 1958 Olivier Abel, « Ce que le pardon vient faire dans l'histoire », Esprit, n°193, juillet 1993, p.65.

* 1959 Pour bénéficier des dispositions gracieuses contenues dans la loi de « concorde civile », les personnes visées doivent « aviser les autorités compétentes qu'elles cessent toute activité de terrorisme et se présenter à ces autorités » (art. 1er, chapitre 1 : « Dispositions générales ») ; elles sont également tenues de « faire une déclaration qu'elles attestent sincères de l'armement, explosifs, munitions et moyens matériels en leur possession et de les remettre aux autorités auxquelles elles se seront présentées, la même déclaration [devant] comporter, en outre, les actes qu'elles ont commis ou auxquels elles ont participé » (art. 8, chapitre 3 : « De la mise sous probation ») ; bien plus, seront éligibles au régime de la mise sous probation « les personnes qui se seront admises à participer, sous l'autorité de l'État, à la lutte contre le terrorisme » (art. 8, chapitre 3 : « De la mise sous probation »).

* 1960 Les personnes visées ne peuvent bénéficier des mesures contenues dans la loi que « dans un délai de six mois à compter de [sa] promulgation [celle-ci étant intervenue le 13 juillet 1999] » (art. 3, chapitre 2 : « De l'exonération des poursuites »).

* 1961 Petit Larousse, 1993, p. 863.

* 1962 Art. 6 de la loi de « concorde civile », chapitre 3 : « De la mise sous probation ».

* 1963 Témoignage cité in Florence Aubenas, « On change de rêve, pas de réalité », Libération, mercredi 15 septembre 1999, p. 10

* 1964 La question à laquelle étaient appelés à répondre les électeurs algériens était : « Etes-vous pour ou contre la démarche générale du président de la République visant à la réalisation de la paix et de la concorde civile ? ». Ce libellé met en balance non pas tant une manière de faire la paix (c'est-à-dire une manière de faire la paix parmi d'autres) que l'idée même de faire la paix, comme si celle-ci était instamment attachée à - ou était redevable de - l'avènement d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République algérienne. Florence Aubenas, qui rappelle que « seuls les partisans du oui ont été autorisés à faire campagne », note avec justesse que, « compte tenu de l'aspiration des Algériens à la paix et du libellé de la question », « ce référendum ressemble plus à un plébiscite qu'à une consultation démocratique » (« Un plébiscite pour le Président », Libération, jeudi 16 septembre 1999, p. 9).

* 1965 Propos recueillis par Florence Aubenas, art. cit.. Le colonel Baali Ali, l'un des porte-parole du M.A.O.L. (Mouvement algérien des officiers libres, voir infra), impute l'assassinat d'Abdelkader Hachani aux plus hauts responsables de l'état-major de l'A.N.P. : « En éliminant cet ultime "politique" du F.I.S., interlocuteur incontournable et dernière passerelle vers un règlement de fond de la crise, les jusqu'au-boutistes du pouvoir écartent toute perspective d'un règlement politique du conflit en consacrant des accords sécuritaires secrets »(Y.B. [anonyme] et Samy Mouhoubi, « Algérie : un colonel dissident accuse », Le Monde, samedi 27 novembre 1999, pp. 14-15).

* 1966 Le texte de la Charte est consultable à cette adresse : http://www.el-mouradia.dz/francais/infos/actualite/archives/chartereconciliation.htm.

* 1967 Il est un fait qu'un nombre grandissant de communes (de gauche surtout, mais aussi de droite) s'est associé à ces cérémonies au fil des années. Selon la FNACA, « des milliers de cérémonies se déroulent dans toute la France le 19 mars de chaque année », cérémonies auxquelles s'ajoutent « les très nombreux lieux de mémoire qui perpétuent cette date [dont 3'620 artères du 19 mars 1962 ; chiffre arrêté au 1er septembre 2005] ». La FNACA « demande au gouvernement de reconnaître officiellement le 19-mars comme Journée Nationale du Souvenir et du Recueillement, non fériée, non chômée, dédiée à la mémoire des 30.000 soldats français tombés en Afrique du Nord et à celle de toutes les victimes civiles ». Elle dit avoir le soutien de « 20.222 conseils municipaux, soit plus de 50% des communes, et agit auprès de chaque député pour qu'il dépose une proposition de loi afin que soit reconnue cette journée ». Selon la FNACA, « des milliers de cérémonies se déroulent dans toute la France le 19 mars de chaque année », cérémonies auxquelles s'ajoutent « les très nombreux lieux de mémoire qui perpétuent cette date [dont 3.620 artères du 19 mars 1962 ; chiffre arrêté au 1er septembre 2005] ». De même, pour l'ARAC, le 19-mars est « la seule date légitime pour la commémoration de la fin de la guerre d'Algérie ». Ce qu'elle justifie de la manière suivante : « Le 52ème Congrès de l'ARAC, réuni à Tremblay-en-France du 26 au 29 octobre 2005, exprime sa volonté que la commémoration du 19 Mars 1962, date du cessez le feu en Algérie, devienne une journée officielle entre les peuples Algériens et Français. Le 19 Mars 1962 est une victoire de la Paix pour laquelle, lors d'une référendum, 92% des citoyens de notre pays ont donné leur accord. De plus, le 19 Mars marque non seulement la fin officielle de la guerre et la mise en acte de la Paix, mais aussi la fin officielle de l'occupation coloniale et l'ouverture d'une ère de solidarité et de coopération entre notre peuple et le peuple Algérien. Toute commémoration de la fin de la guerre à une autre date n'a aucune référence historique et ne saurait se substituer au 19 Mars. Aussi, le 52ème Congrès National de l'ARAC appelle tous ses adhérents, tous les pacifistes, tous les partisans de l'amitié et de la solidarité avec le peuple Algérien, à être dans l'unité, massivement présents aux cérémonies commémoratives du 19 Mars 1962 ».

* 1968 Assassinats et enlèvements respectivement consécutifs de la guerre à outrance menée par l'O.A.S. contre les troupes régulières de l'armée française (et réciproquement) jusqu'à la mi-juin 1962 ; des débordements incontrôlés (à plus d'un titre, et notamment en raison de la passivité délibérée de l'armée française) du 5 juillet 1962 à Oran (où plusieurs centaines de pieds-noirs furent massacrés) ; consécutifs, enfin, des Saint-Barthélemy incessantes orchestrées par le F.L.N. à l'encontre des musulmans pro-français jusqu'au début de l'année 1963.

* 1969 Valéry Giscard d'Estaing, le 19 mars 1980.

* 1970 François Mitterrand, le 24 septembre 1981.

* 1971 Le député socialiste Jean Le Garrec, alors président de la Commission des lois de l'Assemblée nationale, assurait ainsi que « le 19 mars n'avait pas vocation à célébrer une victoire ou une défaite mais simplement à marquer un temps du souvenir ».

* 1972 Smaïl Boufhal, Président de Génération Mémoire Harkie, élu socialiste ; Aziz Méliani, Ancien Adjoint au Maire socialiste de Strasbourg, ancien Vice-Président de la « commission Rocard » pour les Harkis ; Hocine Chérif, ancien élu socialiste à Montpellier, Président d'association ; Said Mérabti, Ancien conseiller municipal socialiste à Vitrolles ; Amar Assas, militant Vert, Président d'association ; Hamlaoui Mekachera, ancien Délégué à l'Intégration (Gouvernement Juppé) ; Messaoud Kafi, Président National de l'UNAS ; Abdelkrim Klech, Président du Collectif Justice pour les Harkis ; André Wormser, Président du CNMF, ancien Président du CRIF ; Rabah Khélif, Président National de l'UNACFM ; Daniel Abolivier, Président National des anciens des SAS ; M. Dalloz, Président National de l'UNAC (Union Nationale des Anciens Combattants) ; William Bénéjean, Président national de l'ANFANOMA ; Mohand Hamoumou, Professeur,  Docteur en sociologie, Président de l'Association Justice, Information, Réparation (A.J.I.R.), auteur d'ouvrages sur la guerre d'Algérie et les Harkis ; Jean-Jacques Jordi, historien, auteur d'ouvrages sur l'Algérie et les Rapatriés.

* 1973 Smaïl Boufhal, Président de Génération Mémoire Harkie, élu socialiste ; Aziz Méliani, Ancien Adjoint au Maire socialiste de Strasbourg, ancien Vice-Président de la « commission Rocard » pour les Harkis ; Hocine Chérif, ancien élu socialiste à Montpellier ; Said Mérabti, Ancien conseiller municipal socialiste à Vitrolles ; Amar Assas, militant Vert ; André Wormser, Président du CNMF, ancien Président du CRIF ; Rabah Khellif, Président National des Anciens Combattants Français Musulmans ; Jean-Jacques Jordi, historien, auteur d'ouvrage sur la guerre d'Algérie et sur les rapatriés ; Mohand Hamoumou, Docteur en sociologie, Président de l'Association Justice, Information, Réparation (A.J.I.R), auteur d'ouvrages sur la guerre d'Algérie et les Harkis.

* 1974 Voir notamment Frédéric Rouyard, « La bataille du 19 Mars », in Jean-Pierre Rioux, La guerre d'Algérie et les Français, Paris, Fayard, 1990.

* 1975 Olivier Abel, « Ce que le pardon vient faire dans l'histoire », Esprit, n°193, juillet 1993, p.63.

* 1976 L'opposition de droite a notamment invoqué les massacres de harkis pour refuser d'adopter la date du cessez-le-feu du 19 mars comme celle de la journée du souvenir.

* 1977 Ainsi, selon la FNACA, « les cérémonies du 19 mars 2006 ont connu un succès d'affluence considérable dans tout le pays. Des milliers de cérémonies locales et départementales ont rassemblé les anciens combattants en Afrique du Nord et la population, en présence des élus locaux ». Toujours selon la FNACA, à Paris, notamment, « près de 4.000 personnes (dont M. Bertrand Delanoé, maire de Paris), précédées de plus de 400 drapeaux, ont remonté les Champs Elysées pour participer à la cérémonie de l'Arc de Triomphe où la FNACA a ravivé la flamme au tombeau du Soldat Inconnu ».

* 1978 Olivier Abel, « Ce que le pardon vient faire dans l'histoire », Esprit, n°193, juillet 1993, p.62-63.

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