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La production des biocarburants en picardie: quelles perspectives pour là¢â‚¬â„¢agriculture régionale?


par Christine Cheveau
Université Nanterre Paris X - Master de géographie 2006
  

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CONCLUSION

La production de biocarburants en France a débuté en 1992. Il s'agissait d'une production encore en partie expérimentale, nécessitant des volumes assez réduits. Dans ce cadre, la France a privilégié un développement de capacités de production de taille modeste, à partir d'usines déjà en activité, ce qui a permis de limiter les investissements nécessaires et de valoriser les savoir-faire existants.

Ce mode de développement a particulièrement favorisé la Picardie, région de grande culture, qui disposait d'une usine de trituration et de plusieurs distilleries de betteraves. De fait, cette région a construit une usine d'estérification à Venette et une distillerie de bioéthanol blé à Origny-Sainte-Benoîte. Plusieurs distilleries de betteraves déjà en activité ont également produit du bioéthanol.

La Picardie a également bénéficié de sa proximité avec le port de Rouen, où Diester industrie, premier opérateur de la filière biodiesel, a construit la seule usine de taille importante de l'ensemble des filières biocarburants, puisque la région a participé à l'approvisionnement en colza de cette unité.

Les besoins générés par ces diverses usines ont mené les exploitants agricoles picards à développer des cultures destinées aux trois différentes filières de production (biodiesel, bioéthanol blé, bioéthanol betteraves). Cependant, en 2004-2005, au début du plan de relance gouvernemental de la production de biocarburants en France, les surfaces cultivées pour la production de biocarburants étaient encore marginales, même dans une région comme la Picardie : les surfaces contractualisées en colza, blé et betteraves « industrielles » ne représentaient que 3% des terres arables de la région en 2003 et 4% en 2005. Les productions contractualisées à destination des biocarburants étaient limitées par la raison même qui avait poussé le monde agricole en 1992 à réclamer l'ouverture de ce nouveau débouché, puisqu'elles étaient conçues dès le départ pour permettre la mise en culture des terres que la réforme de la PAC obligeait à geler. Il s'agissait ainsi d'une production atomisée, vendue à un prix inférieur aux cultures « alimentaires ».

Parmi les trois filières, celle du colza était présente sur la majeure partie du territoire régional, celle des betteraves sur l'ensemble des bassins de production traditionnels de cette culture, alors que celle de blé était développée essentiellement dans l'est de la région. Cette différence était due à des volumes différents à produire, mais aussi à des modes d'organisation distincts. Alors que les filières colza et betteraves ont privilégié un mode d'organisation permettant théoriquement à l'essentiel des agriculteurs de pouvoir cultiver du colza « industriel » et à la majeure partie des planteurs de pouvoir produire de la betterave à destination des biocarburants, même s'ils étaient physiquement éloignés d'une usine d'estérification ou d'une distillerie, la filière céréalière a à l'inverse choisi une approche plus locale, liée à la proximité physique d'une usine.

Depuis 2005, la France, suite à l'adoption par l'Union européenne de sa directive sur le développement des biocarburants, a relancé la croissance de sa production de biocarburant d'une façon importante. Pour cela, plusieurs projets d'usines de forte capacité ont été agréés.

La Picardie semble moins favorisée qu'en 1992-93 pour l'implantation d'usines de production de biocarburants sur son territoire. Avec le développement d'unités de production de plus grande échelle, son principal handicap est de ne pas être une interface majeure entre zone de production agricole et raffineries de pétrole. De fait, Tereos, groupe coopératif de la région, a décidé de démanteler son unité de bioéthanol blé d'Origny-Sainte-Benoîte et de construire sa nouvelle usine près de Rouen. La Picardie continue cependant de bénéficier de la préexistence d'usines, dans la mesure où le développement de la production de biocarburants en France se fait toujours en partie par la saturation des capacités existantes dans les distilleries et par la mise en valeur des unités déjà en activité. Son usine d'estérification de Venette doit ainsi doubler sa production, une nouvelle distillerie de betteraves de grande capacité doit voir le jour à Origny-Sainte-Benoîte, les distilleries de betteraves d'Eppeville et de blé de Nesle prévoient une saturation, et même peut-être une augmentation de leurs capacités de production.

De plus, de nouvelles perspectives de débouchés s'ouvrent pour la région. Comme dans l'ensemble de la France, des circuits courts pour l'huile végétale pure émergent. Ils sont conçus par les exploitants pour réduire leurs coûts d'approvisionnement grâce à l'utilisation de l'huile mais aussi des tourteaux de colza et/ou pour augmenter la valeur ajoutée à la ferme de la production de colza par la vente d'huile carburant. Ce type de circuit devrait cependant moins intéresser la Picardie que les grandes régions de polyculture-élevage, vu l'importance de la production de tourteaux dans ce mode de valorisation des graines de colza. Par ailleurs, avec la directive européenne sur le développement des biocarburants, ce n'est pas seulement la France qui s'est engagée dans une rapide croissance de la production de biocarburants, mais l'ensemble de l'U.E. Ce développement pourrait ouvrir des débouchés non négligeables pour la production agricole picarde, en particulier en direction de la Belgique proche. Le plan de développement des biocarburants belge et les ambitions de ses industriels nécessitent en effet pour ce pays une importation conséquente de graines oléagineuses et de blé.

L'exemple de la Picardie montre que, pour une région qui continue de développer les trois différentes filières de production de biocarburants, les surfaces mobilisées devraient devenir significatives, puisque les diverses cultures contractualisées en jachère industrielle ou ACE à destination des biocarburants pourraient rapidement représenter au moins 10% des terres arables de la région.

Ce développement se fait suivant un mode d'organisation des diverses filières proche de celui mis en place depuis 1992. La filière colza privilégie une mobilisation de tous les producteurs afin de réussir à couvrir l'essentiel des besoins des usines du pays par du colza français. La filière betteraves favorise toujours une répartition des contrats entre l'ensemble des planteurs, même si les différences de développement de l'activité éthanol au sein des divers groupes industriels engendrent des disparités fortes entre les planteurs appartenant à des groupes distincts. La filière blé - ou plutôt les filières blé demeurent dans une logique plus locale et concurrente, même si une usine comme celle de Lillebonne nécessite un bassin d'approvisionnement nettement plus large qu'une unité de la taille de l'usine de bioéthanol blé d'Origny-Sainte-Benoîte.

De fait, alors que le colza « industriel » devrait se développer d'une façon accélérée sur une grande partie du territoire picard, même dans des zones qui avaient jusque là peu développé la culture de colza, et que la plupart des planteurs ont accès à des contrats de betteraves à destination des biocarburants, les surfaces contractualisées par la future usine de Lillebonne demeureront localisées pour la Picardie essentiellement dans l'Aisne et l'est de l'Oise. Ceci est paradoxal dans la mesure où les agriculteurs de la région les plus proches géographiquement de l'usine sont dans la Somme et l'ouest de l'Oise. Cependant, une partie des exploitants picards cultivent du blé transformé en éthanol, mais sans le savoir, car la distillerie de Nesle est approvisionnée par des farines issues de blé non contractualisé dans le cadre de la jachère industrielle ou de l'ACE.

Par ailleurs, le développement des biocarburants dans la région comporte encore de nombreuses inconnues37(*), dont la part que cette région réussira à conquérir sur les marchés qui s'ouvrent pour le colza et le blé avec la multiplication des usines dans les divers pays de l'Union, et en particulier sur le marché belge. Si la Picardie, qui est traditionnellement moins productrice de colza que d'autres régions, participera peut-être relativement peu à l'approvisionnement en graines oléagineuses de la Belgique, elle peut par contre vouloir exporter une partie importante de sa production de blé vers les usines de bioéthanol de ce pays.

Au niveau des assolements, la région, qui n'était pas grande productrice de colza, devrait connaître une réduction notable de la sole de pois et d'une partie de la sole de céréales à paille au profit d'une augmentation significative de la sole de colza.

Cependant, le développement de la production de biocarburants n'est pas une révolution pour les agriculteurs picards : si les surfaces contractualisées en jachère industrielle ou ACE sortent de la marginalité, elles n'en demeurent pas moins limitées, et l'essentiel des cultures de blé et de betteraves qui vont y être consacrées existaient déjà, ainsi qu'une partie des cultures de colza. De plus, une part de l'approvisionnement des usines se fait et se fera de façon « invisible » pour les exploitants agricoles, dans la mesure où certaines unités ne passent pas de contrats de jachère industrielle ou ACE, mais achètent sur le marché des grains dits à tort « alimentaires ».

En fait, le développement des biocarburants est aujourd'hui un enjeu important pour le monde agricole surtout par l'impact qu'il peut avoir sur les cours des diverses productions, et donc sur les marges dégagées, en particulier dans une région spécialisée dans les grandes cultures comme l'est la Picardie. Si cet impact semble faible pour la betterave, il parait pouvoir être non négligeable pour le blé, et même important pour le colza, surtout tant que le biodiesel demeure un marché « captif » pour l'huile de colza. Estimer plus précisément le poids de la croissance de la production de biocarburants sur les évolutions de prix des marchés européens et internationaux des diverses matières premières agricoles concernées nécessiterait une analyse approfondie, qui dépasse le sujet de ce mémoire, mais qui serait nécessaire pour appréhender réellement quelles sont les perspectives qu'offre le développement des biocarburants à l'agriculture picarde.

La question de la durabilité de ce développement se pose cependant. Les biocarburants se développent aujourd'hui pour le monde agricole comme une tentative de réponse à la tendance baissière des marchés des matières premières agricoles au niveau international. Mais l'émergence de nouveaux débouchés alimentaires solvables pourrait inverser cette tendance : l'agriculture choisira-t-elle alors de continuer à produire des biocarburants à un coût de production plus élevé, quitte à ne pas répondre à la demande alimentaire ?

Juillet 2006

(Condensé réalisé en novembre 2006)

* 37 L'union de coopératives créée en octobre 2006 pour l'approvisionnement de l'usine Cristanol de Bazancourt regroupe certaines coopératives de la région Picardie, dont NORIAP. Cette information n'était pas encore connue à la date de fin de rédaction de ce mémoire. De fait, paradoxalement, l'est de la région Picardie participe au projet de Lillebonne, alors que l'ouest s'engage dans le projet de Bazancourt. Nettement, les choix d`alliance des divers organismes stockeurs ne sont pas fonction de leur proximité géographique avec les usines de bioéthanol, ce qui est rendu possible par le système de « transferts » de grains issus de jachère industrielle ou ACE.

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