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Transition démocratique dans le monde arabo-musulman : le cas de la Tunisie

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par Mourad Ben Abdallah
Université de Genève - licence ès sciences politiques 2006
  

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3. Méthode

En suivant le modèle théorique articulé antérieurement, l'optique méthodologique choisie est basée sur la confrontation entre ce modèle sur la transition des régimes autoritaires arabes vers des régimes démocratiques et le contexte culturel, économique, politique et diplomatique de la société tunisienne d'aujourd'hui. La recherche s'effectuera de la manière suivante :

Dans un premier temps, il s'agit de rechercher les indicateurs permettant d'évaluer le niveau de démocratie en Tunisie. Les indicateurs des libertés politiques et civiles13(*), d'une part, et ceux et de la presse14(*), d'autre part, qui sont construits chaque année par l'ONG américaine Freedom House pour l'ensemble des pays du monde, peuvent constituer une base de départ pour se donner une idée des conditions prévalant en Tunisie sans pour autant s'attacher strictement au classement numérique dont la pertinence peut être sujette à critique15(*). En effet, il peut être difficile de saisir ce qu'un point de différence entre deux États peut signifier dans ce cas de figure. Toutefois, les données indiquent que la Tunisie fait partie de la catégorie « non-libre » (not free), ce qui irait dans le sens des critiques formulées envers le régime tunisien. Dans un second temps, il s'agit d'analyser, au regard de l'approche théorique proposée, la situation tunisienne en rapport avec les quatre dimensions définies par les hypothèses de travail. Dans un troisième et dernier temps, il s'agit de tirer les conclusions de cette analyse afin de déterminer pourquoi la Tunisie n'a pas atteint le statut de pays démocratique et quels enseignements le cas tunisien peut apporter dans le cadre de la théorie générale sur la démocratisation du monde arabo-musulman.

4. Dimension culturelle

4.1. Culture politique

La culture politique du monde arabo-musulman est souvent définie par la concentration du pouvoir aux mains d'un seul homme. Certes, l'institution du califat des premiers temps de l'ère islamique disposait, en tant qu'héritière du prophète Mahomet, d'une autorité religieuse mais également politique. Elle a ainsi laissé derrière elle la conception d'un dirigeant choisi, non pas pour ses qualités propres, mais par sa position au sein de la société. Son pouvoir était alors très étendu car reposant en dernier ressort sur lui seul et non sur d'éventuelles règles qu'il pouvait interpréter à sa guise16(*). Toutefois, l'essentialisation de la culture islamique, qui posséderait par sa nature même une culture de l'autoritarisme, cache en réalité les évolutions et les débats qui traversent l'islam au cours des siècles17(*). Il convient ainsi de rappeler que l'institution religieuse du califat a rapidement été différenciée du pouvoir politique temporel sans pour autant couper les liens d'interaction entre ces deux acteurs18(*). Pourtant, le pouvoir politique de cette région du monde est longtemps resté caractérisé par des systèmes de type monarchiques, ce qui fut par ailleurs le cas ailleurs dans le monde. Or, aujourd'hui, malgré le passage de certains régimes, dont la Tunisie, au système républicain, une « culture » de l'autoritarisme semble demeurée. Certains la désignent aujourd'hui sous le terme de « néo-patriarcat », version moderne du « sultanat patriarcal »19(*), qui consiste en une primauté des réseaux personnels, structurés autour du leader, sur le rôle des institutions formelles20(*) qui demeurent plus faibles. Pourtant, il n'est pas l'exclusivité du monde arabo-musulman et peut se retrouver dans d'autres régimes autoritaires de par le monde.

Il ne faut donc pas considérer que le « néo-patriarcat » est une institution fondée dans la culture arabo-musulmane ou tunisienne en particulier. Car cette persistance du « néo-patriarcat » a été influencée par l'histoire coloniale de la Tunisie. En effet, le protectorat français (1881-1956) a renforcé la dépendance de la société à l'égard de l'État en raison du fait que la modernisation économique a été la prérogative exclusive du pouvoir colonial et n'a pas impliqué les notables locaux21(*). Dans le même temps, la nature du mouvement de libération nationale qui se met en place au début du XXe siècle participe de la légitimation de cette même concentration du pouvoir. Car il s'agissait alors de fédérer la « diversité sociale tunisienne », marquée par les différences croissantes entre régions et entre groupes sociaux dont aucun ne parvenait à s'imposer sur la scène politique. Ce phénomène était renforcé par la politique économique du protectorat qui différenciait la Tunisie « utile » du reste du territoire. Or, cette fracture connut son paroxysme dans les années 1950 avec la rivalité entre les élites formées en Europe et rassemblées autour d'Habib Bourguiba, le leader du parti nationaliste du Néo-Destour, et celles plus conservatrices autour de son rival Salah Ben Youssef. Cet antagonisme prit une tournure violente qui eut pour conséquence de définir de façon restrictive les conditions de l'accès au jeu politique22(*) en confrontant des interprétations de la trajectoire historique du pays diamétralement opposées23(*). En fin de compte, Bourguiba parvint à s'imposer rapidement grâce aux réseaux qu'il avait réussi à bâtir au cours des décennies précédentes, son prestige étant accentué par la désagrégation de l'ordre ancien (marqué par l'abolition de la monarchie) et le faible degré d'institutionnalisation du nouveau système politique24(*). Dès lors, dans l'optique des élites politiques bourguibiennes, l'option d'un parti au service du leader et rassemblant toutes les couches sociales s'inscrivait dans le projet de construction de l'unité nationale et de marche vers le développement25(*). Car, elles considéraient le peuple tunisien comme l'incarnation de la nation et le parti nationaliste comme l'incarnation du peuple, la fusion entre parti et nation n'en devenant que plus logique26(*). En conséquence de quoi, le dirigeant et le système, forgés par la culture universaliste française, devenaient les « détenteurs de la vérité » sur la société, qui se trouvait infantilisée, et sur les moyens à mettre en oeuvre pour la développer27(*). Car, selon eux, le peuple tunisien est faible et divisé sauf lorsqu'il passe sous leur « direction éclairée »28(*).

De ce fait, une fois l'indépendance proclamée le 20 mars 1956, l'élite politique proclama le régime républicain le 25 juillet 1957 et adopta en 1959 la nouvelle constitution, un modèle politique centralisateur inspiré de la jeune Ve République de l'ex-colonisateur mais aussi du système présidentiel américain29(*). Cette alchimie entre un modèle formé par l'histoire politique, plus que par la culture, tunisienne et un modèle occidental enseigné aux nouvelles élites politiques produisit un système qui « ne laisse qu'une place minoritaire à la circulation des élites et à la prise en compte des revendications sociales »30(*). De ce fait, et au vu de l'expérience malheureuse de Ben Youssef, la stratégie des opposants au régime devint binaire : soit accepter de faire partie de celui-ci et intégrer l'entourage du président pour espérer obtenir une partie, généralement symbolique, du pouvoir31(*), soit se retirer du jeu politique officiel et considérer le régime comme immuable. Seule la défense des intérêts personnels dans le système apparaissait alors comme possible puisque le système ne semblait pas pouvoir être changé de l'extérieur.

C'est cette configuration, qui demeure partiellement aujourd'hui, que tente de définir Hamadi Redissi, au travers d'une approche constitutionnaliste, comme une « tyrannie élective »32(*). Ce système d'allégeance au dirigeant perçoit ainsi la contestation de sa personne ou de sa politique non comme une critique acceptable mais comme une remise en cause de l'État qu'il incarne33(*). Car, de par la confusion entre État et société, tout reproche est assimilé à « de la diffamation et à des attaques contre la stabilité et la prospérité de la nation »34(*). Ainsi, ce n'est pas la culture arabo-musulmane voire tunisienne qui concentre le pouvoir aux mains d'un groupe ou d'un homme. Selon Seymour Martin Lipset, c'est l'autonomie du « sous-système politique » qui expliquerait la durabilité du régime malgré les transformations de la société tunisienne35(*), car les groupes sociaux tunisiens n'ont jamais eu la capacité de pouvoir s'organiser de façon autonome36(*). Donc, leurs intérêts ne pouvaient que passer par les canaux du parti qui irriguaient l'ensemble de la société37(*). Les conditions de participation aux élections, en particulier présidentielles, ne permettaient alors qu'au seul président en place de se présenter, limitant l'accès aux plus hautes sphères de l'État à d'autres groupes que celui formant l'élite politique issue de la lutte pour l'indépendance38(*). Dans cette perspective, la concentration du pouvoir n'est pas un frein à l'instauration de la démocratie en Tunisie. Car elle n'est pas le résultat d'une culture politique endogène mais bien la conséquence des contingences historiques propres à la situation tunisienne et qui peuvent donc changer dans le futur. Car, la démocratie est aujourd'hui l'idéologie qui domine les discours politiques arabes39(*) en général et tunisiens en particulier, et une « réelle crise de l'autoritarisme » existerait en Tunisie et plus généralement au Maghreb40(*). Elle ne concernerait pas exclusivement le contrôle des institutions mais bien plutôt la définition de la conception même de la structure sociopolitique nationale41(*). Or, le régime bourguibien s'étant appuyé sur une vision moderniste de la société, c'est un système autoritaire « occidental » qui était alors remis en cause42(*), car, dans ce cas précis, la modernisation bourguibienne avait conduit à un régime autoritaire et non à l'instauration de la démocratie43(*). La contestation se fit donc non pas dans une perspective libérale mais au travers du prisme islamiste44(*) comme le confirme son principal leader Rachid al-Ghannouchi dans un article datant de 198045(*). Mais pour Robert Malley46(*), la démocratisation ne deviendra possible qu'après avoir, au préalable, résolu ce qu'il appelle des « questions fondamentales », c'est-à-dire les règles du jeu acceptables par toutes les parties et garantissant le respect de chacun des acteurs. La signature des « pactes nationaux » en est une illustration47(*). Dans le cas contraire, une éventuelle démocratisation ne pourrait être vue que comme un moyen de stabiliser le système48(*) en tentant de lui redonner une légitimité perdue auprès de sa population suite aux difficultés économiques et sociales rencontrées dans le cadre du processus de mondialisation.

* 13 FREEDOM HOUSE, « Country Report - Tunisia », Freedom in the World, http://www.freedomhouse.org/template.cfm?page=22&year=2005&country=6850, consulté le 11 janvier 2006

* 14 FREEDOM HOUSE, « Freedom of the Press - Tunisia », Freedom of the Press, http://www.freedomhouse.org/template.cfm?page=16&year=2005&country=6850, consulté le 11 janvier 2006

* 15 CAMAU, Michel et GEISSER, Vincent, op. cit., p. 35-36

* 16 DELHOMME, Célia, Structures et dynamiques du champ politique tunisien contemporain. Reconstructions historiques et approches sociologiques, éd. Université de Genève (Faculté des sciences économiques et sociales), Genève, 2004, p. 36

* 17 EICKELMAN, Dale F., « Muslim Politics. The Prospects for Democracy in North Africa and the Middle East », in ENTELIS, John P. [édité par], Islam, Democracy, and the State in North Africa, éd. Indiana University Press, Bloomington, 1997, p. 18

* 18 CAMAU, Michel et GEISSER, Vincent, op. cit., p. 73-74

* 19 Ibid., p. 83

* 20 CHOUIKHA, Larbi, « Autoritarisme étatique et débrouillardise individuelle. Arts de faire, paraboles, Internet, comme formes de résistances, voire de contestation », in LAMLOUM, Olfa et RAVENEL, Bernard, La Tunisie de Ben Ali. La société contre le régime, éd. L'Harmattan, Paris, 2002, p. 198

* 21 CAMAU, Michel et GEISSER, Vincent, op. cit., p. 46-50

* 22 Ibid., p. 140

* 23 Ibid., p. 143

* 24 Ibid., p. 79

* 25 MAYORAZ, Éric-Alain, Parti-État. Approche au travers des cas de la Tunisie et de la Côte d'Ivoire, éd. Institut universitaire des hautes études internationales, Genève, 1989, p. 52

* 26 DELHOMME, Célia, op. cit., p. 47-49

* 27 CAMAU, Michel et GEISSER, Vincent, op. cit., p. 110

* 28 Ibid., p. 120

* 29 MAYORAZ, Éric-Alain, op. cit., p. 18

* 30 DELHOMME, Célia, op. cit., p. 105

* 31 LUCIANI, Giacomo, op. cit., p. 202

* 32 REDISSI, Hamadi, « Qu'est-ce qu'une tyrannie élective ? », Jura Gentium, Centre for Philosophy of International Law and Global Politics, http://dex1.tsd.unifi.it/juragentium/common/redissi.htm, consulté le 10 décembre 2005

* 33 CAMAU, Michel et GEISSER, Vincent, op. cit., p. 144-145

* 34 DELHOMME, Célia, op. cit., p. 44-45

* 35 CAMAU, Michel et GEISSER, Vincent, op. cit., p. 51

* 36 Ibid., p. 54

* 37 Ibid., p. 130-131

* 38 MAYORAZ, Éric-Alain, op. cit., p. 63

* 39 EL-AZMEH, Aziz, op. cit., p. 233-234

* 40 VOLL, John O., « Sultans, Saints and Presidents. The Islamic Community and the State in North Africa », in ENTELIS, John P. [édité par], Islam, Democracy, and the State in North Africa, éd. Indiana University Press, Bloomington, 1997, p. 1

* 41 Ibid., p. 3

* 42 Ibid., p. 4

* 43 Ibid., p. 5

* 44 Ibid., p. 8

* 45 Ibid., p. 14

* 46 MALLEY, Robert, « Les élections doivent être l'aboutissement d'un processus », L'Express, 22 septembre 2005, http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/mondearabe/dossier.asp?ida=435010, consulté le 21 décembre 2005

* 47 LECA, Jean, « La démocratisation dans le monde arabo-musulman. Incertitude, vulnérabilité et légitimité », in SALAMÉ, Ghassan [sous la dir. de], Démocraties sans démocrates. Politiques d'ouverture dans le monde arabo-musulman et islamique, éd. Fayard, Paris, 1994, p. 36

* 48 FERRIÉ, Jean-Noël, « Ces régimes ne mèneront pas le processus à son terme », L'Express, 22 septembre 2005, http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/mondearabe/dossier.asp?ida=435013, consulté le 21 décembre 2005

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"Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée"   François de la Rochefoucauld