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Les commémorations du 11 novembre en Belgique francophone pendant l'entre-deux-guerres. Les cas de Bruxelles, Liège et Mons

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par Emeline WYNANTS
Université de Liège - Master en histoire 2012
  

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2.4.4. Conclusion

Pour conclure sur le Soldat Inconnu, nous pouvons dire que ce symbole a véritablement ancré les cérémonies commémoratives de l'entre-deux-guerres. Non seulement, il est le lieu privilégié de concentrations contestataires mais bien plus, il devient le lieu de passage obligé. Ainsi, quand délégation étrangère vient en Belgique, on l'oriente vers la dalle sacrée ; ou quandà la fin de la cérémonie religieuse deleur mariage, le Prince Léopold et la Princesse Astrid vont se recueillir sur cette même dalle,...Comme le montre Francis Balace, il suffit de consulter le Livre d'Or tenu au monument pour se rendre compte que se succèdent devant lui savants, conférenciers, artistes, nouveaux agents de la police bruxelloise, sportifs,... Personne ne peut y échapper. Se rendre sur la tombe de l'illustre Inconnu c'est, non seulement, rendre hommage aux combattants de la Grande Guerre mais aussi à la Belgique en tant que pays hôte.437(*)De plus, à partir de cette année 1922, les cérémonies du 11 novembre deviennent officielles et vont s'articuler autour de la Colonne du Congrès.

Symbole du passé et de l'avenir, le Soldat Inconnu doit forger une jeunesse patriote. Ce soldat peut aussi être vu comme l'expiation des survivants qui culpabilisent de l'être. Il faut remarquer que le symbole choisi pour la commémoration nationale est la figure du soldat mort laissant sur le côté les soldats vivants, les déportés politiques, les résistants,... (bien que plusieurs de ces derniers soient morts sous les balles de l'ennemi). Toutefois, comme le dit Stéphanie Claisse, la foule qui s'associe aux célébrations peut être prise comme la représentation du civil dans la guerre. Les civils furent aussi mis au centre des fêtes de la Victoire de 1919438(*), ce qui tend à montrer qu'ils ne sont pas totalement ignorés par le gouvernement qui prendra d'ailleurs diverses mesures en leur faveur.439(*)

Bien plus, le Soldat Inconnu symbolise l'unité belge comme l'a montré le discours royal. Mais en 1922, les partis politiques belges sont divisés entre la gauche et la droite. Le temps de l'Union Sacrée paraît bien loin. Ceci explique que très vite des mesures sont prises pour le protéger.

Le 13 novembre 1922, Adolphe Max fait afficher sur les murs de la ville de Bruxelles une proclamation de ritualisation : « Concitoyens,Un Soldat Inconnu repose depuis deux jours au pied de la Colonne du Congrès. En sa personne anonyme, la nation a voulu honorer l'abnégation de tous ceux qui, comme lui, se sont sacrifiés à la Patrie dans la guerre sanglante où furent mises en péril l'intégrité et l'indépendance même de la Belgique. La population de la capitale a témoigné, par son recueillement dans l'inoubliable manifestation du 11 novembre, la reconnaissance qu'elle garde à ces héros. Il ne faut pas qu'un tel hommage soit celui d'un seul jour. Le ministre de la Défense nationale a prescrit, au point de vue militaire, les marques de respect qui devront être, d'une manière permanente, rendue désormais à la tombe du Soldat Inconnu. Je demande à tous mes concitoyens de s'inspirer de cène pensée pieuse. Devant la sépulture de la place du Congrès, que toujours les hommes se découvrent et que les femmes s'inclinent, en s'associant au deuil des veuves, des mères, des soeurs et des enfants, dont nous avons vu, samedi, couler les larmes. Bruxelles, le 13 novembre 1922. Le Bourgmestre?Adolphe Max ».440(*) Ce ne sera pas la seule intervention du bourgmestre bruxellois en faveur du Soldat Inconnu. En effet, au cours des ans, la tombe n'est plus aussi sacrée, elle commence à faire partie du paysage, subit plusieurs dégradations441(*) et récupérations politiques442(*) ce qui conduit Adolphe Max à proclamer : « Voulant assurer le caractère de dignité et de recueillement dont doivent s'inspirer les hommages au Soldat Inconnu, M. Le bourgmestre Max a pris un arrêté conçu en ces termes : sauf en ce qui concerne les cérémonies officielles auxquelles assistent des membres du gouvernement ou des représentants de l'autorité, toutes les manifestations devant la tombe du soldat inconnu sont subordonnées à notre autorisation préalable. Ces manifestations ne pourront comporter ni musique, ni chants, ni discours. Sont interdites, place du Congrès, les prises de photographies destinées aux entreprises de publicité ou qui auraient pour but la constitution des éléments de films épisodiques ».443(*)

Cette adoption du concept du Soldat Inconnu et les différentes manifestations y référant nous permettent aussi de réfléchir sur la notion de « devoir de mémoire » que nous avons expliquée dans la première partie.444(*) En effet, outre le rappel des hauts faits des armées belges et alliées, l'hommage rendu aux morts - dont celui du Soldat Inconnu est à notre sens, l'ultime forme- est bien représenté et est particulièrement présent dans l'esprit des contemporains. Le Souverain, lors de son discours de l'inhumation, en donne un bon exemple : « Cette défense de l'indépendance et de la liberté de son propre développement impose à une nation de grands devoirs. Si elle s'y soustrait, elle compromet sa sécurité et son avenir. En voyant ces Belges de toutes les provinces et de tout rang social, qu'une même pensée unit spontanément dans l'accomplissement d'un pieux devoir, je sens qu'il n'en sera jamais ainsi et que jamais ne se perdra le souvenir des jours tragiques que la Patrie vient de traverser, des douleurs stoïquement supportées, de tant d'existences sacrifiées au maintien de nos libertés». 445(*) Mais le Roi n'est pas le seul à en être conscient. En effet, nous avons pu lire à plusieurs reprises des idées similaires dans la presse.Le Journal des Combattants rapporte l'ordre du jour de la Fédération Nationale des Combattants qui : « {...} Décide d'inviter ses 856 sections à participer à cette cérémonie par devoir sacré et par gratitude fraternelle envers notre camarade anonyme mort au champ d'honneur »446(*). Le Journal de Liège enjoint les passants au souvenir, en donnant la parole au Soldat Inconnu : «Mais ces morts que nous glorifions, ont le droit de nous dire notre devoir {...}  Frères, nous sommes morts pour que l'humanité ne revoie plus les horreurs de la guerre. Frères, nous sommes morts pour que le monde soit plus juste, plus fraternel. Frères, nous sommes morts pour le salut et la grandeur de la Patrie. A vous d'agir en sorte que notre sacrifice n'ait pas été inutile... Que la conscience de chacun réponde »447(*). Par ces quelques citations, nous pouvons voir que bien que ne l'exprimant pas en termes de « devoir de mémoire », la commémoration des morts et victimes de la guerre est ressentie comme une obligation.

* 437BALACE F., « Le soldat inconnu belge : du lieu de mémoire au lieu d'affrontement », in COCHET F. et GRANDHOMME J-N. (dir.), Les Soldats Inconnus de la Grande Guerre : La mort, le deuil, la mémoire, Paris, SOTECA, 14-18 Editions, 2012, p.388.

* 438CLAISSE S., Ils ont bien mérité de la patrie! Monuments aux soldats et aux civils belges de la Grande Guerre, mémoire(s) et reconnaissance (1918-1924), Thèse de doctorat en Histoire, inédit, Louvain-la-Neuve, année académique 2005-2006, p.169.

* 439 Décoration civique, Création d'un office central Belge pour les prisonniers de guerre, réparations à accorder aux victimes civiles de la guerre,...

Cf., Annexe n°1.

* 440Le Soir, 14 novembre 1922, p.1

* 441 En passant du graffiti au coup de pioche, à la dégradation par l'urine.

Nous n'avons pas trouvé les dates précises pour ces différents faits, ils sont relatés dans un article du journal Le Peuple. (Le Peuple, 29 juillet 1929, p. 3).

* 442 Nous pouvons notamment parler de l'attentat orchestré par un italien de Belgique contre le prince italien futur époux de la princesse Marie-Josée (L'indépendance Belge, 25 octobre 1929, p.1 ; ADRIAENSSEN A., Marie-Josée, Bruxelles, Luc Pire, 2001, p.67-70) ou encore de l'événement du 9 février 1926. A cette date, une foule composée d'officiers en civils, d'anciens combattants et de membres des ligues nationalistes de droite se forme pour conspuer et cracher sur le Premier Ministre Prosper Poulet suite à la remise au Musée de l'Armée des drapeaux des régiments dissous dans la foulée de Locarno. Pierre Nothomb tente d'amener cette foule jusqu'au Parlement. Nothomb et ses fidèles s'étaient massés autour de la dalle sacrée en attendant une reprise de l'agitation. Ils finiront toutefois par se disperser (BALACE F., « Le soldat inconnu belge : du lieu de mémoire au lieu d'affrontement », in COCHET F. et GRANDHOMME J-N. (dir.), Les Soldats Inconnus de la Grande Guerre : La mort, le deuil, la mémoire, Paris, SOTECA, 14-18 Editions, 2012, p. 379 ; FRANÇOIS A., La mentalité de l'ancien combattant de la Grande Guerre, en Belgique francophone, 1918-1940., Mémoire de licence en Histoire, inédit, Université Libre de Bruxelles, année académique 1997-1998, p. 29-30)

* 443L'Indépendance Belge, 23 janvier 1929, p.1. Cette décision avait été prise au Conseil des Ministres du 7 janvier 1929 (ARCHIVES GÉNÉRALES DU ROYAUME, Conseil des ministres, procès-verbal, séance du 7 janvier 1929, p.15).

* 444 Cf. Page n°29-30.

* 445 Discours royal d'Albert 1e reproduit dans MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NATIONALE, DIRECTION DE L'ÉDUCATION DES FORCES ARMÉES, La Colonne du Congrès et le Soldat Inconnu, Bruxelles, Institut géographique militaire, 1957, p.61

* 446Le Journal des Combattants, 12 novembre 1922, p.3

* 447Le Journal de Liège, 12 novembre 1922, p.1

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