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Les "forces de l'invisible" dans la vie sociopolitique au Cameroun : le cas de la localité de Boumnyebel


par Alain Thierry NWAHA
Université Yaoundé 2 (Soa) - D.E.A Science Politique 2008
Dans la categorie: Droit et Sciences Politiques > Sciences Politiques
   
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III INTRODUCTION GÉNÉRALE

Les anthropologues ont toujours manifesté un intérêt particulier à l'égard de la « sorcellerie » ou des forces de l'Invisible en général, au cours des siècles précédents. Mais de nos jours, comme le souligne Peter GESCHIERE, peu sont ceux qui accordent une vigilante attention aux transformations contemporaines des croyances et pratiques liées à ce phénomène. Le 20ème Siècle, plus précisément la période allant des années 1950 au début des années 1960, a constitué l'apogée des études anthropologiques de la sorcellerie en Afrique (GESCHIERE 1995 : 279). En effet, pendant cette période, l'anthropologie s'est contentée d'étudier la sorcellerie et ses implications sur la vie sociale et politique dans un contexte strictement local, en particulier à l'intérieur des villages (GESCHIERE 1995 : 19). Pour le cas spécifique, mais pas marginal, de l'Afrique, l'« anthropologie de la sorcellerie » a été marquée par une série de monographies effectuées en grande partie par des auteurs anglais et datant de la période précitée.

Dans le cadre du présent travail -- lequel se situe en droite ligne de l' « Anthropologie politique de la sorcellerie ou des forces de l'Invisible » --, nous avons essayé, par le truchement d'un peuple, les Basaa (notamment ceux de la localité de Boumnyebel), d'analyser les différentes implications (vivifiantes et funestes) des « forces de l'Invisible dans la vie sociopolitique au Cameroun ».

Toutefois, avant d'entamer réellement l'étude de ces différentes implications, il nous semble nécessaire de faire un travail préliminaire que nous subdivisons en sept (7) points essentiels à savoir : la problématique de l'étude (1) ; les hypothèses (principale et connexe) (2); la définition des concepts clefs (3) ; la revue de la littérature à l'aune des divers courants de pensées (4) ; le contexte ethnographique et géographique de l'étude (5) ; les techniques et méthodes de recherche utilisées (6); les différentes articulations de l'étude (7).

1. PROBLÉMATIQUE

P. M. HEBGA (1979 : 216), à propos des « phénomènes paranormaux », formulait déjà sa problématique ainsi qu'il suite :

« Notre problème est de savoir si les affirmations étranges de la sorcellerie et de la magie correspondent à la réalité extérieure, ou s'il s'agit de créations subjectives plus ou moins conscientes. Qui ne voit pas que la réponse à une question aussi difficile ne s'aurait être simple ? ».

En emboîtant le pas à cet auteur, nous pouvons souligner que sur le plan politique notamment, le problème de l'influence (positive et négative) des forces de l'Invisible se pose avec une plus grande acuité. Des rumeurs, des anecdotes et parfois des témoignages d'hommes politiques eux-mêmes, le confirment. Dans un contexte (local, national, et mondial) marqué par une instabilité inquiétante, on constate que les hommes politiques sont généralement dans l'incertitude et la crainte du lendemain. Rien d'étonnant alors que certains d'entre eux, même s'ils le contestent officiellement, n'hésitent plus à recourir aux forces de l'Invisible afin de tenter de maîtriser les jeux et les enjeux politiques. Les forces de l'Invisible ainsi sollicitées, finissent par être perçues comme de véritables « ressources politiques » (G. HERMET, B. BADIE, P. BIRNBAUM, P. BRAUD, 2001 : 279), mobilisables à volonté soit pour atteindre des objectifs funestes (la destruction des ennemis politiques par le biais de la sorcellerie), soit pour atteindre des fins plus nobles (la préservation de la Vie, la protection et le développement de la communauté et des membres qui la constituent) ou encore le maintien à des postes politiques, malgré les « menaces occultes ». À ce propos, P. GESCHIERE (1996 : 85-86) indique dans son article qu'au cours des années 1971 au pays Maka, la sorcellerie était omniprésente dans la vie politique. L'auteur écrivait alors :

« [...] il y avait une compétition féroce entre politiciens ambitieux pour monter dans la hiérarchie du parti, la seule voie d'ascension politique possible. Et ces confrontations violentes étaient généralement expliquées par des complots de sorcellerie -- pour lesquels les nganga jouaient un rôle clef ».

Par ailleurs, lors d'une interview qu'il avait bien voulu nous accorder au mois de Janvier 2009, le Sous-préfet de l'arrondissement de Ngok-Mapubi (dans lequel se trouve la localité de Boumnyebel, cadre de notre étude), M. NDONGO Luc nous confia ceci :

« Je suis dans la fonction publique depuis environ 20 ans. Avant de devenir Sous-préfet de Ngok-Mapubi, j'avais occupé ce poste à Kribi où j'avais pu entendre que des individus possédaient des « Mami-Water » (divinités des eaux) [...] Je ne peux pas nier que la sorcellerie existe et que des gens s'en servent pour nuire aux autres, puisque j'ai vu une de mes connaissances (un Sous-préfet) souffrir de ce que les tradi-praticiens appellent « Likang » (une « affection occulte » qui détériore les membres inférieurs)1(*). Mais, en ce qui me concerne, je crois au destin, au travail bien fait et à la force de la foi en Dieu. Chrétien catholique et pratiquant de mon état, il ne pourrait en être autrement. Par conséquent, attenter à la vie d'autrui, entrer dans une secte ou en communion avec des forces obscures pour conserver mon poste ou pour être muté, ne m'intéresse guère. Cependant, s'il arrivait que je souffre d'une maladie provoquée par des « sorciers », je n'hésiterai pas à aller consulter un « Mbombok »2(*) ou tout autre guérisseur traditionnel pour recevoir des soins adéquats, car les plantes médicinales qu'ils utilisent sont une création de l'Être suprême en qui je crois de tout mon être ».

Toutes les déclarations mentionnées ci-dessus, attestent qu'il y a effectivement un problème d'envergure : celui du lien étroit entre la religion (« théurgie » et « goétie ») et la politique contemporaine. En effet, dans un contexte mondial marqué, sur le plan technologique des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication et sur le plan de l'« Invisible »3(*), par la contraction du temps et de l'espace, notre étude nous amène précisément à nous poser une question délicate, qui elle-même s'inscrit, comme nous l'avons déjà mentionné plus haut, dans une problématique beaucoup plus globale à savoir : le rapport entre la religion et la politique ou encore le « lien ombilical » entre le politique et le sacré. Pour revenir à la question dont la « tentative de réponse » a orienté notre travail, elle se décline comme suit :

Peut-on trouver, à Boumnyebel, une corrélation entre le recours aux forces de l'Invisible et la « réussite » sociopolitique ? Autrement dit, est-il possible de démontrer, à partir de l'exemple de Boumnyebel, que le recours aux forces de l'Invisible serait la cause de la « réussite » sociopolitique des Camerounais dans l'ensemble ? Serait-ce une absurdité en ces temps difficiles de croire et de dire que, en nous aidant nous-mêmes pauvres mortels, le « Ciel » (les « forces de l'Invisible ») saura opportunément nous porter assistance ?

2. HYPOTHÈSES DE TRAVAIL

À partir de nos enquêtes de terrain, nous avons pu noter que, de part leurs cultures et surtout compte tenu de leurs croyances aux « Ancêtres » et à l'Être Suprême, de nombreux Camerounais en général, les Basaa de la localité de Boumnyebel en particulier, sont convaincus que face aux nombreuses crises que traverse l'État « moderne » du Cameroun, l'ultime moyen de maîtriser les diverses recompositions internes, c'est de recourir aux forces de l'Invisible en se servant de la « Foi ». D'ailleurs, selon un « Vieux Sage » de cette localité :

« La Foi peut permettre de faire de grandes choses bonnes et de grandes choses mauvaises. Elle ne doit pas être comprise seulement au sens « fidéiste » qui tend à la réduire à un simple sentiment distinct de la raison, mais également et surtout comme une « force intérieure » qui permet d'entrer en communion avec des puissances supérieures ou inférieures (bonnes ou mauvaises) et dont l'usage (bénéfique ou maléfique) dépend de la pureté ou de la noirceur du coeur ».

À travers la « Foi » -- peu importe qu'elle repose sur la croyance aux forces bénéfiques ou aux forces maléfiques --, le recours aux forces de l'Invisible apparaît donc ici comme un atout majeur que seul le sot peut se permettre d'ignorer. Alors, il semble de plus en plus naturel, notamment au moment de pratiquer un jeûne rituel ou de participer à une cérémonie ancestrale, que : « de temps en temps, l'homme rompt le rythme habituel du quotidien pour se raccorder, par des rites, avec son Créateur et avec les forces supérieures afin de se ressourcer » (C. M. F.-NZUJI, 1993 : 152).

Au vu de tout ceci, notre hypothèse principale (la thèse principale de notre travail) est que les forces de l'Invisible ont eu dans le passé (notamment pendant la colonisation) et ont encore aujourd'hui un impact irréfragable sur la vie sociopolitique des Camerounais en général et des Basaa de Boumnyebel en particulier. Par ailleurs, en poussant l'analyse un peu plus loin, nous constatons que cet impact semble ambivalent, mieux est susceptible de susciter des dynamiques diamétralement opposées dans la mesure où : d'un côté, il peut être bénéfique pour les individus et la communauté (« théurgie »), tandis que de l'autre, il peut s'avérer désastreux pour ceux-ci (« goétie » ou sorcellerie). En outre, nous notons que depuis l'indépendance, la mobilisation surtout néfaste des forces de l'Invisible semble expliquer la dangerosité grandissante de l'environnement sociopolitique camerounais (hypothèse connexe).

3. DÉFINITION DES CONCEPTS

Au cours de notre étude, nous avons utilisé trois (3) concepts principaux qui, à notre sens, sont intimement liés. Il s'agit des « forces de l'Invisible » indissociables de la « religion » (« théurgie » et « goétie ») elle-même étroitement liée à la « vie sociopolitique » des Camerounais et des Basaa de Boumnyebel en particulier et d'une frange importante d'Africains en général (R. BUREAU, 1988 : 80-81)4(*).

· Les « forces de l'Invisible ».

Les « forces de l'Invisible » sont en fait, des forces occultes, c'est-à-dire, des « puissances » cachées, des « puissances qui se situent hors du champ de perception du commun des mortels »5(*) appelés « les innocents » ou « les simples », au sens de René BUREAU (1988 : 80-81). Mais ces forces sont connues, relativement maîtrisées et invoquées par « ceux qui savent » (les initiés).

Pour une meilleure compréhension, il nous semble important d'établir une distinction entre les types de « forces de l'Invisible » ou de « puissances supérieures ». Nous pouvons donc de façon schématique distinguer d'une part les « forces de l'Invisible bénéfiques » (Dieu, les génies bénéfiques de la nature, les ancêtres illustres...) et d'autre part les « forces de l'Invisible maléfiques » (Satan, les démons, les génies et esprits maléfiques de la nature...). Par conséquent, le recours ou la « communion » de l'homme avec l'un ou l'autre de ces deux types de « forces de l'Invisible » -- jamais les deux à la fois puisque « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l'un, et aimera l'autre ; ou il s'attachera à l'un, et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (MATTHIEU 6 : 24)6(*) -- passe par la pratique de la « religion » dans son sens générique : c'est le second concept de notre travail. 

· La « religion ».

De prime abord, nous pouvons noter que l'initiation qui permet de se familiariser avec les « forces de l'Invisible » est étroitement liée à la « religion », qu'elle soit traditionnelle ou venue « d'ailleurs »7(*) (c'est-à-dire d'Occident, d'Asie etc.). En effet, il convient de préciser d'emblée que les « forces de l'Invisible » constituent, à notre sens, un paramètre notable voire le plus important paramètre, s'il en est, de la « religion ». Autrement dit, la connaissance et la maîtrise des « forces de l'Invisible » ne sont possibles que dans le cadre de la « religion » entendue comme : « Ensemble de croyances et de dogmes définissant le rapport de l'homme avec le sacré » ou encore « Ensemble de pratiques et de rites propres à chacune de ces croyances »8(*).

Dans son analyse du concept de « religion », E. WONYU (1975 : 31-32) indiquait déjà ce qui suit :

« Religion vient de Religare : lier, relier [en conséquence] L'essentiel d'une religion, schématiquement est le rapport que cette chose, ce lien, établit pour ses fidèles avec le sacré [c'est pour cette raison que] Ce rapport est organisé dans un système de croyances et des pratiques et dans l'institution d'une communauté des membres. Ici apparaît le double type de relations :

a) d'une part, relation des fidèles avec le « numen »9(*)

b) d'autre part, relation des fidèles entre eux.

On entrevoit dès lors, grâce à ce double rapport, la dépendance réciproque qui doit en résulter, la foi étant renforcée par la communion des fidèles et celle-ci voyant son intensité dépendre de l'expérience que les membres ont du Divin [ou du Malin]10(*) ».

Par ailleurs, LABURTHE TOLRA cité par L. KAMGA (2008 : 36) considère, opportunément avec A. LEROI GOURHAN et de façon plus explicite, la « religion » comme « un système organisé de mythes et de rites destinés à établir d'une manière permanente des relations entre l'homme et les puissances de l'invisible (ancêtres et esprits) dans l'intérêt de la communauté ». C'est d'ailleurs cet ensemble de croyances, de dogmes, de rites et de pratiques qui cristallisent la très grande diversité des « forces de l'Invisible », mais également des religions elles-mêmes. En effet, chaque religion mentionne et fait appel à un type ou à des types particuliers de « forces cachées ». Ainsi, pour les religions monothéistes (Catholicisme, Protestantisme, Islam...), la « Force Invisible » par excellence est Dieu ou « Allah », même si ces religions reconnaissent que Dieu peut agir à travers des intermédiaires spécifiques. Quant aux religions dites polythéistes et aux religions traditionnelles africaines, elles conçoivent que l'univers est habité par plusieurs forces distinctes et antagonistes au sommet desquelles se trouve « l'Être Suprême » ou la « Force Suprême » (le « Tout Puissant », celui qui peut tout écraser, au sens de E. WONYU). En effet, comme le souligne Clémentine MADIYA FAÏK-NZUJI (1993 : 89) à propos de « l'homme religieux africain » :

« La répétition des rites et le maintien des cultes où interviennent les symboles expriment la profonde conviction que l'entière réalité est force, action de force, interaction des forces et expérience de force, que l'univers est né d'une Force première qui a répandu un peu d'elle-même sur tout ce qu'elle a généré, dans l'espace et dans le temps, que chaque créature qui se déploie dans ce temps et dans cet espace ayant reçu de cette force, étant devenue elle-même une force, peut lui servir d'intermédiaire ».

En effet, l'Africain traditionnel croit que, dans sa grande magnanimité, la Force primordiale (Dieu) « estima qu'il était bon pour les hommes d'être protégés par tous, c'est-à-dire par lui-même, par les génies de la nature et par les morts devenus les ancêtres » (C. M. FAÏK-NZUJI, 1993 : 125). Et ceci se comprend mieux lorsqu'on garde à l'esprit que l'une des aspirations fondamentales des sociétés africaines traditionnelles « est la communion de la personne avec ses semblables et avec les puissances supérieures » (C. M. F.-NZUJI, 1993 : 128).

Dans le même ordre d'idées (et surtout pour établir une dichotomie fondamentale entre les « religions de type théurgique » et les « religions de type goétien »), nous convenons avec Léon KAMGA (2008 : 36) que l'athéisme étant, en général, un concept inconnu partout en Afrique noire, chaque fils du Cameroun (du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest) est un peu magicien. Le terme « magie »11(*) que nous remplaçons par convenance ici par celui de « religion », peut s'appréhender suivant deux (2) acceptions selon le dictionnaire français Le Petit Larousse Illustré (2004) : d'une part, il renvoie à la « théurgie » et d'autre part, à la « goétie ». Ainsi la « théurgie » (du grec theourgia, de theos, dieu, et ergon, action) est-elle comprise comme une « pratique occultiste visant à communiquer avec les bons esprits, à utiliser leurs pouvoirs pour atteindre Dieu ». Cette dernière s'oppose à la « goétie » (du grec goêteia, sorcellerie) qui, quant à elle, est également une pratique occultiste à la seule différence qu'elle fait « appel aux esprits du mal »12(*).

S'agissant globalement des « religions de type goétien » notamment la « sorcellerie », l'on note en effet qu'au 18ème Siècle par exemple, les Encyclopédistes définissaient déjà cette dernière comme « une opération magique honteuse ou ridicule, attribuée stupidement par superstition à l'invocation et au pouvoir des démons ». Plus prudemment, les rédacteurs du Dictionnaire de Trévoux, notaient quant à eux que l'adepte de la goétie ou sorcier est :

« Celui qui selon l'opinion commune, a communication avec le Diable, et qui fait plusieurs choses merveilleuses par son recours. On tient que les sorciers vont à des assemblées nocturnes qu'ils nomment Sabbat, qu'ils y adorent le diable, qu'ils ont une marque qui rend la partie insensible [...] On ne doit punir ceux qu'on accuse d'être sorciers que lorsqu'ils sont dûment convaincus de maléfices, de quelque manière qu'ils l'aient fait ».

De notre point de vue, les définitions de la « sorcellerie » ci-dessus ne nous semblent pas pertinentes et ne rendent pas vraiment compte des souffrances qu'endurent les personnes victimes de pratiques démoniaques. C'est donc à juste titre que nous partageons plutôt le point de vue de J. PALOU (2002 : 123) lorsqu'il souligne que le terme « sorcellerie » renferme plusieurs acceptions. On appelle, dit-il :

« Sorcellerie ce que l'on ne comprend pas13(*) (« il y a de la sorcellerie là-dessous, dit l'expression populaire). Sorcellerie ce qui vous fait trouver le trésor convoité. Sorcellerie ce qui vous fait gagner le plaisir escompté. Sorcellerie ce qui vous fait posséder l'amour désiré. Sorcellerie ce qui vous fait détruire le bétail envié. Sorcellerie ce qui vous fait périr l'ennemi détesté. Sorciers ou sorcières celui ou celles qui vous procurent tout le bien ou tout le mal que l'on souhaite ».

Par ailleurs, il nous semble important, pour éviter toute amalgame, de préciser avec J. PALOU (2002 : 33) que : « le sorcier est par définition celui qui jette sur les hommes et les animaux des charges maléfiques. Il passe souvent pour un guérisseur, ce qu'il n'est point et qu'il prétend être quand on l'accuse ».

C'est donc à partir de toutes ces considérations, que nous avons cru judicieux de considérer d'une part que : toutes les religions (traditionnelles, polythéistes, « importées », monothéistes etc.) qui visent comme but ultime « atteindre Dieu », doivent être perçues comme des « théurgies » par ce fait même. Tandis que, d'autre part, toutes celles qui se concilient les forces du mal dans le but de nuire à autrui ne sauraient être perçues logiquement qu'en termes de « goéties ».

Une lecture attentive des évènements contemporains montre d'ailleurs que les « forces de l'Invisible » bénéfiques et maléfiques mobilisées respectivement dans les « religions théurgiques » et dans les « religions goétiennes », ont un impact indéniable sur la « vie sociopolitique » des Africains et des Camerounais en général ainsi que des Basaa de Boumnyebel en particulier.

· La « vie sociopolitique ».

Le troisième et dernier concept cardinal de notre étude est celui de « vie sociopolitique ». Ici, il renvoie à l'ensemble des activités, « apolitiques » et « politiques » menées par les habitants de Boumnyebel en particulier et les Camerounais en général. Nous considérons comme « apolitiques » toutes les activités qui n'ont pas directement trait à la conquête, à la conservation, à l'exercice et à la transmission du pouvoir politique telles que : le commerce (vente de produits vivriers issus des travaux champêtres, de boissons alcoolisées...), le football, l'enseignement, l'activité musicale... Ces « activités apolitiques » font partie de ce que nous nommons ici la « vie sociale des simples citoyens », c'est-à-dire, ceux qui ne visent pas le pouvoir politique, mais cherchent toutefois, à l'instar des acteurs politiques, des « voies » et « moyens » (nobles ou funestes) pour gagner et préserver leur vie. En effet, il convient de mentionner ici que le recours aux forces de l'Invisible influe négativement et positivement d'une part, sur la vie sociale des « simples » citoyens et d'autre part, sur le jeu politique des « acteurs politiques » dans leur lutte incessante pour la conquête et la conservation du « pouvoir politique »14(*). Il est possible de croire, comme le soulignait, M. MAYACK Isaac, Vice-président de la sous- section RDPC15(*), lors d'un entretien qu'il nous a accordé au mois de Janvier 2009, que : « la vie sociopolitique locale à Boumnyebel est moins dangereuse par rapport à celle des grandes villes, notamment Yaoundé, la capitale politique, où des rumeurs de pratiques sectaires exacerbent les tensions entre les acteurs politiques ». Mais une dangerosité réduite par comparaison, n'implique pas une absence de danger. D'ailleurs à ce propos, le chef de canton de Ngok-Mapubi, MADING Joseph indiquait, pour notre gouverne, qu'il avait subit à deux (2) reprises une attaque occulte du type « Nson » (charge maléfique des sorciers qui, au mieux rend malade, au pire entraîne la mort de la victime)16(*). Dans la même optique, L'anthropologue P. ERNY (2001 : 266), à la suite de C. COULON et de P. GESCHIERE note en outre que malgré l'urbanisation, l'éducation scolaire, le progrès technique et l'acheminement vers une mentalité « moderne », on constate, en Afrique, non pas une diminution des affaires de sorcellerie, mais plutôt une recrudescence de ces croyances.

De notre point de vue, nous considérons que les forces de l'Invisible exercent une influence ambivalente et contradictoire sur la vie sociopolitique des Camerounais en milieu local (comme à Boumnyebel par exemple) et en milieu urbain (Léon KAMGA, 2008 : 84)17(*).

4. LA REVUE DE LA LITTÉRATURE

De nombreux auteurs, comme nous l'avons déjà mentionné, ont effectué de colossaux travaux sur l'influence des forces occultes sur la vie sociopolitique des Hommes, notamment sur les relations que le politique entretient avec le religieux ou les religions (« théurgies » et « goéties »). Deux (2) principaux courants de pensée antagonistes, à notre sens, semblent se dégager dans cette immense littérature.

Selon le « Premier Courant », les forces de l'Invisible, notamment les pratiques de « sorcellerie », ne sont que des superstitions, des chimères dangereuses consubstantielles à l'ignorance. Les auteurs qui s'inscrivent dans ce « Courant » considèrent tous que parler ou accorder un quelconque intérêt, a fortiori, avoir peur de ce que l'on nomme « sorcellerie » ou « magie » relève de l'obscurantisme le plus exacerbé puisqu'un esprit qui se veut « rationnel » et excellent de part son instruction, ne saurait admettre sérieusement de telles fadaises. Au sein de ce courant nous avons, entre autres, C. RIVIERE, C. LANCELIN, M. TOWA etc. C'est ainsi qu'aux yeux de Claude RIVIERE (2003 : 122) par exemple : « L'adhésion moderne à la magie ou bien à la parapsychologie entraîne tout un ensemble de croyances et de superstitions : maisons hantées, lévitations ou réincarnation, toutes les certitudes parapsychologiques étant inflationnistes par syncrétisme ». Dans son ouvrage18(*) Charles LANCELIN estime pour sa part que de part son essence même, la sorcellerie « dont l'ignorance ambiante forme la base naturelle », ne peut évoluer que dans un « milieu peu éclairé », la population des campagnes : ce n'est donc pas à la ville que se rencontre le véritable sorcier, « c'est aux champs... ». Quant au philosophe camerounais, Marcien TOWA, c'est une lapalissade pour un « penseur sérieux » de dire que sur le plan de la « raison cartésienne » : « la sorcellerie, c'est de l'irrationnel le plus répugnant »19(*).

Toutefois, les propos des auteurs susvisés ne nous semblent pas pertinents eu égard aux multiples manifestations occultes funestes observées ça et là et aux ravages que la sorcellerie cause de nos jours dans nos campagnes et surtout dans nos villes modernes. En effet, les maladies mystiques telles que les Nson ou encore le Likang, ne sont nullement de simples vues d'un esprit « irrationnel » ou empreint d'obscurantisme « campagnard », mais des faits qui s'inscrivent dans un autre type de « rationalité » inhérente à une réalité impitoyable : celle de notre époque.

Le « Second Courant de pensées » quant à lui, se place aux antipodes du premier. Ce « Courant », défend la thèse selon laquelle : les forces de l'Invisible et leurs usages bénéfiques (théurgie) ou maléfiques (sorcellerie), doivent être pris au sérieux tant sur le plan social que sur celui du jeu politique (et surtout sur celui-ci). Ce « Deuxième Courant », dans lequel nous nous inscrivons volontiers, semble être plus prolifique par rapport à celui mentionné précédemment. Laissons parler quelques auteurs.

EVANS-PRITCHARD Edward Evan (1972) soulignait déjà dans le mot introductif à son immense ouvrage, que chez les Azandé c'est surtout par la « magie », précisément par le recours à la « magie bénéfique » que les autorités politiques traditionnelles (le chef, le roi et les princes) luttaient contre la « sorcellerie » afin d'assurer et de consolider la cohésion sociale.

À la suite du maître EVANS-PRITCHARD, des auteurs tels que Ibrahim MOUICHE (2005 : 378), C. COULON (1991 : 88), OTAYEK et TOULABOR (1990 : 109) ou encore un P. GESCHIERE (1995 : 8-9) sont tous convaincus que les pratiques maraboutiques ou fétichistes, les croyances et représentations associées à la sorcellerie demeurent au centre des interprétations de ce qui dérange ou déroge à l'ordre des choses. En fait, pour I. MOUICHE comme pour les autres auteurs de ce « Courant », le « retour » spectaculaire du « religieux » ou encore la permanence et le renouvellement en Afrique, des discours associés à la « sorcellerie » constituent une tentative, pour les populations en général et pour les acteurs politiques en particulier, de maîtriser les perpétuels changements de l'environnement contemporain.

Abondant dans le même sens dans son analyse de l'évolution de la sorcellerie au fil des siècles en Occident, Jean PALOU (2002 : 3) souligne que « la sorcellerie est une imploration constante, dans le Monde occidental, aux survivances des dieux du paganisme. Elle est aussi une protestation conséquente aux religions dominantes : catholicisme ou religion réformée ». L'auteur poursuit en disant que l'Homme « tremblant devant les forces naturelles essaie de les dominer et de se les asservir. Il conjure le Mal. Au besoin il s'en servira à l'égard de son prochain, par haine ou [...] par amour ». Il est important de mentionner avec J. PALOU que les guerres de religions ont fait du 16ème Siècle, une époque terrible au cours de laquelle, les « procès de sorcellerie » étaient relevés dans toute l'Europe, notamment en Allemagne et en France. J. PALOU (2002 : 45-46) nous fait comprendre que le Moyen Âge est non seulement l'époque de la « Foi chrétienne » la plus vive, mais également le temps de la relative tolérance de la « sorcellerie ». Quant au 17ème Siècle, c'est l'époque à la fois de la « raison triomphante » et « des bûchers les plus nombreux et les plus fournis de sorciers et sorcières ». Le 18ème Siècle pour sa part, est une période tout à fait particulière. En effet, J. PALOU (2002 : 108) souligne que « si, comme le dit Michelet, Satan avait triomphé au XVIe Siècle, l'Ère des Lumières (18e S) allait porter un coup sensible au Prince des Ténèbres ». En effet, la « sorcellerie » apparaît au 18ème Siècle en Europe sous les traits du « charlatanisme où le sorcier semble perdre les pouvoirs terribles qu'on lui prêtait auparavant, pour devenir une espèce de jongleur narguant de pauvres dupes ». À cette époque, François Marie AROUET (VOLTAIRE) écrivait d'ailleurs20(*) que : « Rien n'est plus ridicule que de condamner un vrai magicien à être brûlé ; car on devrait présumer qu'il pouvait éteindre le feu et tordre le cou à ses juges ». Même dans notre contexte actuel, il est très difficile de traduire un « sorcier » (ou un homme accusé de sorcellerie) devant les tribunaux, car il y a toujours un risque de manipulation de l'entourage. Cette difficulté a d'ailleurs été relevée par P. GESCHIERE dans son étude des procès de sorcellerie dans l'Est du Cameroun (Bertoua).

Quant à l'historien A. MBEMBE (Challenge Hebdo, n° 79 (Juillet 1992 : P.9), il propose que compte tenu du rôle des « forces de l'Invisible » dans les rapports de pouvoir, il devient nécessaire d'élaborer « d'autres langages sur le pouvoir ».

Par ailleurs, quand J.- F. BAYART (1989) parle de « la politique du ventre », il souligne pertinemment que cette expression renvoie aux nécessité de la « survie » et de l'« accumulation », ainsi qu'à des représentations culturelles complexes, notamment celles liées au « monde de l'Invisible » et de la « sorcellerie ».

À partir de ces travaux antérieurs d'une très grande richesse, nous avons essayé (en nous inscrivant dans le « Second Courant » susvisé), de ressortir dans notre étude, l'influence des « forces occultes » sur la « vie sociopolitique » telle qu'elle se présente au Cameroun en nous servant, notamment, du cas de la localité de Boumnyebel. En fait, ce qui à la fois rapproche et différencie notre étude des travaux susvisés, c'est que : notre étude se situe dans le cadre de ce que P. GESCHIERE appelle « anthropologie de la sorcellerie » ou « anthropologie des forces de l'Invisible » -- c'est-à-dire, une étude scientifique permettant d'analyser et de comprendre, autant que possible, les affinités qui existent ou qui peuvent exister notamment entre « politique » et « religion » ; « le politique » et « le Divin » ; « le politique » et « le Malin » : le terme « religion » devant donc être appréhendé dans un sens large qui inclut à la fois, le recours à la « théurgie » et à la « sorcellerie » dans le jeu politique --, d'une part (c'est le rapprochement). Et d'autre part, notre étude vise à ressortir les implications de l'usage des « forces de l'Invisible » dans un contexte géographique et surtout culturel particulier : le contexte local du village de Boumnyebel situé en plein pays basaa.

5. LE CONTEXTE ETHNOGRAPHIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE L'ANALYSE

Avant d'aller plus loin dans la présentation du cadre de notre étude, il est nécessaire pour nous d'essayer d'apporter un ou des justificatifs sur le choix de Boumnyebel comme cas « idiographique »21(*) de l'analyse de l'influence des « forces occultes » au Cameroun. En fait, nous avons choisi Boumnyebel comme « étude de cas » notamment pour deux (2) raisons majeures : la première tient du fait que, Boumnyebel, à travers la figure de UM NYOBE, a été l'une des localités de notre Pays où le nationalisme camerounais s'est développé et enraciné dans le coeur des patriotes, notamment, des patriotes basaa. La seconde raison découle du fait que, pendant la lutte armée pour le « Kundè » (la « Réunification » et l'« Indépendance ») dans le « maquis », les patriotes basaa, afin d'équilibrer quelque peu le rapport de force militaire qui leur était défavorable, tout en évitant de se faire physique éliminer trop tôt, avaient grandement fait usage des « techniques issues de la manipulation de l'Invisible »22(*).

À partir de là, que peut-on dire des origines du terme « Basaa », peuple occupant en majorité le village de Boumnyebel ?

Selon E. WONYU (1975 : 13-15), ce terme est le nom générique égyptien donné aux « Adeptes » du culte de la déesse « UM » (déesse de la guérison et de la danse). Certains Basaa du Cameroun continuent encore à vénérer cette divinité appelée « Um Nkoda toii ». Les Basaa, il faut ce le rappeler, en bons Bantous, accordent une attention toute particulière à la danse et la chasse. En effet, les peuples qui parlent les langues bantu en général « ont su se servir de ces langues, les leurs, pour dire et affirmer leur vie de chasseurs, de pêcheurs, d'agriculteurs, de narrateurs, de métaphysiciens » (T. OBENGA, 1989 : 13). L'auteur (T. OBENGA) ajoute également que l'ensemble des peuples Bantu23(*) possède une expérience sociale longue de trois (3) millénaires. Pour marquer cette longue histoire, les Basaa, malgré leurs divisions internes (nous y reviendrons quand nous parlerons des sous-familles), disent eux-mêmes : « Di nlôl likôl », c'est-à-dire, « nous venons de l'Est ». Le Basaa est en fait un « éternel migrant ». Parti de l'Égypte pharaonique, il a migré vers le Cameroun et s'est installé sur la partie du territoire de ce pays comprise entre la savane et l'Océan Atlantique. Abondant dans le même sens Mgr. Thomas MONGO24(*), à propos de Ngok Lituba (petit territoire de la savane situé à Babimbi, dans le département de la Sanaga-Maritime) écrivait :

« D'importants mouvements de populations vraisemblablement originaires du Haut-Nil et qui, se dirigeant vers l'ouest, auraient séjourné quelques temps dans les régions du Mandara, d'où elles descendirent ensuite vers le Sud-Cameroun, empruntèrent une savane herbeuse à peine ondulée avec de place en place, quelques îlots forestiers à travers laquelle circule la rivière Liwa, affluent de droite de la Sanaga, au bord de laquelle rivière se trouve, à 150 km d'Edée, le « Rocher percé ou Ngok Lituba, traditionnellement connue de tous les Basaa et Besoo ou Sow du Cameroun comme étant leur origine ethnique ».

Par ailleurs, malgré les vagues successives de migrations tous azimuts et de subdivisions familiales, plusieurs souches de Basaa sont restées au berceau (Ngok Lituba) : ce sont les populations du pays dit Babimbi, dans lequel se trouve « le rocher percé » ou « Ngok Lituba ». Les Basaa du « berceau » (Ngok Lituba), ont conservé, selon E. WONYU (1975 : 21-22), certains usages et coutumes qu'on peut qualifier d'un peu plus authentiques, par rapport à ceux observés par exemple à Makak, Douala, ou Yabassi. Pour l'auteur, cela peut s'expliquer par le fait que : jouissant d'une supériorité guerrière, les Basaa, en assimilant les populations conquises25(*) par les armes, ils ont dû « copier » certains usages rencontrés ; ces derniers étant dus en grande partie aux « mariages mixtes », ce qui, on peut s'en douter ne manqua pas de créer des dislocations dans la « longue chaîne ancestrale ». En effet, le mariage mixte est un phénomène nouveau pour le Basaa de l'époque. Se marier en dehors du cercle linguistique n'était pas vu d'un bon oeil dans la société traditionnelle basaa. E. WONYU (Op. Cit.), souligne à ce propos : « On peut dire jusqu'ici qu'un authentique Basaa épouse toujours une authentique Basaa. Les règles relatives à cette institution étant d'ordre religieux, il était vraiment peu digne d'aller au-delà des interdits, étant donné que la société Basaa était une société à castes ».

L'arrivée des Européens26(*) sur la côte Atlantique va exacerber ce « syncrétisme ». Les Basaa « vont désormais connaître d'autres vérités que les leurs, confronter leur conception de la société avec celle des autres, surtout des étrangers non africains » (E. WONYU, Op. Cit.). Des divisions vont aller crescendo et favoriseront davantage l'émergence de sous-familles qui, sans renier véritablement l'« Ancêtre fondateur de la lignée » ou « Mbot bôt » (WONYU, 1975 : 35), vont essayer de se démarquer des autres et occuperont, pour l'essentiel le terroir nommé le « Groupe Basaa »27(*) où se situe Boumnyebel.

Boumnyebel est une localité de la province du centre, dans le département du Nyong et Kellé (voir la carte de ce département au début de l'introduction générale) et dans l'arrondissement de Ngok-Mapubi (le « rocher lumineux »). C'est en fait un village en plein « pays basaa » (« Lon i Basaa »)28(*). Rappelons que le peuple basaa constitue l'un des maillons de la grande famille bantoue localisé dans plusieurs pays au Sud du Sahara29(*). Mais c'est principalement au Cameroun (au coeur de la forêt équatoriale) que le peuple basaa forme sa plus grande concentration30(*). Il est important de souligner ici que les Basaa, les Mpo'o et les Bati sont tous issus d'une même lignée ancestrale, c'est-à-dire que malgré les divisions historiques -- dues entre autres aux multiples migrations et métissages -- qui se sont créées, la majorité des Basaa sont plus ou moins conscients d'appartenir à un même lignage : ce sont donc des frères et soeurs qui descendent tous du « Mbot bôt » (l'Ancêtre fondateur). Aujourd'hui, à travers des associations telles l'Association des Basaa-Mpo'o-Bati, des efforts sont effectués afin de transcender ces divisions d'orientations, de pensées, de langage31(*). La « Grande Famille » (Basaa-Mpo'o-Bati) regroupe en son sein plusieurs « Familles » et « Sous familles » ou « sous groupes de familles » si l'on veut employer un terme anthropologique plus générique. En fait, des subdivisions sont si nombreuses qu'essayer de les confiner dans des notions de tribu ou de clan relèverait d'une véritable gageure et manquerait de pertinence. À ce sujet, monsieur MAYACK Isaac (Vice-président de la sous-section RDPC de Boumnyebel...) mentionnait d'ailleurs en Janvier 2009 (lors de notre entrevue) : « Quand il s'agit de parler des multiples familles et sous-familles du peuple Basaa, les concepts scientifiques occidentaux de tribu ou de clan tendent à devenir inopérants, et les utiliser embrouille plus que n'éclair ces subdivisions internes dues à l'histoire ».

Ceci étant dit, l'on peut donc distinguer au Cameroun :

La Famille « Bikok » composée de 9 sous-familles.

La Famille « Babimbi » composée de 63 sous-familles (telles «Ndog

Ngônd »...).

La Famille « Likol » composée de 22 sous-familles (telles « Log Baég »...).

La Famille « Mpo'o » composée de 13 sous-familles.

La Famille « Basaa ba Douala » (les Basaa de Douala) composée de 26

sous-familles.

Les « autres Familles » comprennent 4 sous-familles32(*).

Lors d'un entretien qu'il a bien daigné nous accorder en Janvier 2009, le Chef de 3ème degré de Boumnyebel, monsieur EOCK Simon, nous confiait que :

« Le grand village qui porte aujourd'hui le nom de Boumnyebel et qui a connu un rayonnement national et international grâce à la personne de UM NYOBE33(*), fut fondé à l'époque allemande par son grand aïeul NYEBEL qui, lui-même, était originaire d'un petit village nommé Song-Djop ».

Selon le Chef EOCK Simon et le conseiller à la commune rurale de Ngok-Mapubi MAYACK Isaac, Boumnyebel présenterait les limites géographiques suivantes :

« Au Nord, il est limité par l'axe Ngok-Bassong et la rivière Song-Makouè. Au Sud, les limites sont constituées par la route d'Éséka et la rivière Kellé. À l'Est, nous avons l'axe lourd Douala-Yaoundé et la rivière Maholè. À l'Ouest, le village est limité par la rivière Djogui ».

Le Chef EOCK S. précisa également au cours de l'entretien que : « Boumnyebel regroupait en son sein deux (2) principales chefferies : la chefferie de Boumnyebel elle-même (dont il est le Chef) et la chefferie de Boumnyebel-Likanda qui est le siège des institutions du Canton Pouguè-Djouèl dans l'arrondissement de Ngok-Mapubi ». Le Canton Pouguè-Djouèl, il est important de le souligner, est dirigé par un Chef de canton le nommé MADING Joseph qui nous a aussi accordé un entretien. Ajoutons aussi ici avec le Sous-préfet de l'arrondissement de Ngok-Mapubi, M. NDONGO Luc, que Boumnyebel ne constitue qu'une chefferie de 3ème degré parmi les dix-sept (17) autres chefferies du même type.

Cette chefferie de 3ème degré (Boumnyebel) est, pour l'essentiel, peuplée de Basaa. Plusieurs « Sous-familles » de la « Grande Famille Basaa-Mpo'o-Bati » y vivent notamment les Ndog Ngônd (sous-famille à laquelle appartient le Chef EOCK S.) et les Log Baég (sous-famille d'appartenance du Chef de canton MADING J.). Précisons ici que la sous-famille Ndog Ngônd est l'une des 63 « Sous-familles » de la « Famille Babimbi » (mentionnée plus haut), et la sous-famille Log Baég est comprise dans les 22 « Sous-familles » de la « Famille Likol ».

À ce niveau, nous pouvons retenir qu'en dépit de ces multiples divisions internes et des évènements historiques parfois très douloureux, à l'instar de colonisation occidentale, qu'ils ont vécu, les Basaa (pour l'essentiel) n'abandonneront pas totalement leur religion traditionnelle34(*) (notamment pendant la colonisation), mais vont, en essayant de dépasser leurs pseudo-différences, chercher à se regrouper et à adapter cette « religion commune » aux nouvelles croyances venues d'Occident. C'est ainsi qu'aujourd'hui, on peut par exemple noter que : les Basaa de Boumnyebel croient en Dieu (« Hilôlômbi ») soit à travers les « Ancêtres » ou « Bagwal », soit par l'entremise de Jésus-Christ, Fils de Dieu. On assiste ainsi à une sorte « d'accumulation » de croyances et de modes d'actions sociopolitiques (« visibles » et « invisibles ») au Cameroun en général et à Boumnyebel en particulier.

6. CONSIDÉRATIONS MÉTHODOLOGIQUES

Pour mener à bien notre travail de recherche, nous nous servons d'une part, des techniques de recherche et d'autre part, nous recourrons à deux (2) approches méthodologiques à savoir : la méthode historique et l'interactionnisme.

6.1. Les techniques de recherche

S'agissant des techniques de recherche, nous avons notamment recours aux « techniques documentaires » et aux « techniques vivantes »35(*).

* 1 Pour plus amples explications, voir 2ème Partie, Chapitre 3, Section 1, Paragraphe 1 (« L'hostilité exponentielle de l'environnement social »).

* 2 Dans la société traditionnelle Basaa, le « Mbombok » est le prêtre, le guérisseur et le devin par excellence. Voir le Chapitre 1 pour plus de détails.

* 3 Soulignons qu'il semble que, sur ce second plan, il ne s'agisse pas réellement d'une innovation en la matière, mais d'une accentuation du phénomène (ladite contraction). Le « Mbombok A. » nous disait d'ailleurs que les « esprits » n'ont pas attendu ces nouvelles technologies pour être maîtres du temps et de l'espace : « Dans le monde Invisible, disait-il, le temps et la distance physique importent peu, puisque tous les déplacements astraux sont instantanés, c'est-à-dire, obéissent à la volonté spirituelle. Par exemple, je veux aller à Douala alors que je suis à Boumnyebel ; dès que cette pensée traverse mon esprit, j'y suis à l'instant même ».

* 4 L'auteur mentionne qu' : « au sud du Sahara, en effet, vie sociale, culture et religion sont intimement mêlées [...] La plupart des mythes encore conservés dans les mémoires posent, au point de départ de l'humanité, la transgression d'un interdit, à la suite de laquelle le créateur se retire [...] On ne recourra à lui que dans des situations très graves. Restent en place, sur la scène du monde, l'ancêtre suprême, sorte d'hypostase de Dieu, parfois accompagné de plusieurs jumeaux, et une multitude d'êtres, invisibles à l'homme, qui constituent ce que Gabriel Le Bras appelait « la démographie de l'au-delà » [...] Chaque rituel est, en quelque sorte l'occasion de reconstituer l'ordre, toujours menacé, de ce monde. On a appelé le « do ut des » (« je te donne pour que tu me donnes » ce commerce permanent des hommes avec les êtres auxquels ils font allégeances ».

* 5 Propos du « Mbombok A. » au cours de l'entretien de Septembre 2008.

* 6 Louis SEGOND (1975).

* 7 Concept que nous empruntons de l'ouvrage de Luc SINDJOUN (2002). Selon cet auteur il n'y a pas que l'Etat qui ait été importé d'occident et introduit en Afrique, il y a aussi les religions occidentales qui ont, d'ailleurs, été introduites en Afrique avant l'érection de l'Etat.

* 8 Le Petit Larousse Illustré, 2004.

* 9 Notion philosophique complexe qui s'entend par opposition au « phénomène » (à ce qui se laisse facilement voir ou observer). Ici, elle peut être comprise comme l' « Invisible » ou Dieu.

* 10 Ces notations sont faites par nous.

* 11 « Ensemble des pratiques visant à s'assurer la maîtrise des forces invisibles, immanentes à la nature ou surnaturelles, et à les faire servir aux fins qu'on se propose ».

* 12 Source Le Petit Larousse Illustré, 2004.

* 13 Il arrive aussi qu'on appelle « politique » ce qui nous paraît abscons.

* 14 Nicolas MACHIAVEL conseillait, ne l'oublions pas, au dirigeant politique de ne reculer devant aucun « moyen » adéquat, pourvu qu'il soit utilisé avec discernement.

* 15 Parti politique au pouvoir au Cameroun. Pour plus de détails voir le Chapitre 2 de la 1ère Partie de ce travail.

* 16 Voir le Chapitre 3 de la 2ème Partie.

* 17 Selon l'auteur, « Les vivants [les « simples citoyens » et les « acteurs politiques »] sont, dans leur commerce quotidien [dans leurs activités respectives] avec leurs semblables au contact avec les esprits positifs et négatifs. Certains esprits négatifs sont supposés détenir la faculté de capter l'énergie et la chance des autres. On se retrouve ainsi devant certaines victimes innocentes qui marchent à la traîne de la société alors que tout semblait les prédestiner au peloton de tête ».

* 18 Cité par J. PALOU (2002 : 48-49).

* 19 Cité par Ludovic LADO in Ébénézer NJOH-MOUELLÉ et Émile KENMOGNE (2006 : 384). 

* 20 Cité par J. PALOU, Op. Cit., P.110.

* 21 M. GRAWITZ (2001 : 355).

* 22 Voir le Chapitre 2 de la présente étude.

* 23 Selon T. OBENGA (1989 : 7) « Le berceau primitif immédiat et commun à tous les peuples bantu est désormais fixé avec sûreté dans la région comprise entre le Nigéria oriental et le Cameroun occidental, celui des Grassfields ».

* 24 Mgr. T. MONGO cité par E. WONYU (1975 : 10).

* 25 E. WONYU (1975 : P.21) en se servant des notes de Mgr. Raponda WALKER du Gabon, souligne que entre 500 et 1500 de notre ère, les forêts Babimbi, Édéa, Yabassi et Kribi étaient peuplées par des Fang ou Bulu qui furent chassés par des « sauvages guerriers » de MODE SOP et BILONG BI NLEP. Dans la tradition orale des Basaa, dans leurs chansons de geste, ils racontent eux-mêmes comment ils chassèrent les « Libii » (Fang) des forêts de Sakbayémé, Makak et Kribi.

* 26 Les portugais, avec le marin FERNAO DO PO, sont les premiers Européens qui débarquèrent sur cette côte en 1472.

* 27 Voir au début de cette introduction générale, la carte du même nom.

* 28 Voir au début de l'introduction la carte de localisation des Basaa au Cameroun (le groupe Bassa). Sur cette carte on remarque que : les Basaa sont délimités au Sud par les groupes Ngumba et Evuzok ; à l'Est par les Ewondo ; au Nord-Est par les Eton et les Yambassa ; au Nord par les Bandem et les Nyokon ; à l'Ouest et au Nord-Ouest notamment par les Bakweri, les Balong, les Bakossi, et les Bakaka ; et au Sud-Ouest par les Douala et les Malimba.

* 29 On trouve certaines couches de population qui portent le nom Basaa au Libéria, en Sierra Léone, au Togo (Nord), au Nigéria, au Zaïre, en Mozambique et au Kenya (E. WONYU : 1975 : 22). En fonction de la distance et du contexte sociopolitique qui les séparent des couches restées au Cameroun, on peut penser que les liens sont tenus, mais la pensée d'appartenir au même lignage (celui de l'Ancêtre fondateur) semble demeurer dans quelques esprits.

* 30 Extrait du cite Internet consacré au peuple Basaa : http : www.litenlibassa.com.

* 31 Sur le plan du langage par exemple, malgré quelques variations dans la prononciation ou dans le lexique, l'on admet que les Basaa, Mpo'o et les Bati parlent tous la langue Basaa, sont localisés dans le « groupe basaa » et essaient tant bien que mal de coexister en ressoudant les liens familiaux qui se sont quelque peu distendus avec le temps.

* 32 Idem.

* 33 UM NYOBE, nationaliste camerounais et pilier de l'U.P.C d'avant l'indépendance (voir le 2ème chapitre de la 1ère Partie de cette étude), est précisément né à Song-Peck, un petit village situé à quelques kilomètres (6 à 9 km environ) à l'intérieur de Boumnyebel.

* 34 L'Animisme que WONYU appelle le « Nyambéisme », de « Nyambè » ou « Hilôlômbi » (Dieu), chez les Basaa.

* 35 Madeleine GRAWITZ (2001 : 496-498).

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