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Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse
Faculté des Sciences Juridiques Economiques et
Sociales
L'utilité des peines privatives de
liberté pour les peines criminelles.
Les peines de prison prononcées en France pour les
infractions criminelles remplissent-elles effectivement leurs
rôles ?
Paul-Roger GONTARD
- Maîtrise Carrières Judiciaires -
Sous la direction de Madame Béatrice CHAPLEAU
- Juin 2007 -
« Ce travail est dédié à
tous ceux qui oeuvrent quotidiennement dans le sens d'un progrès
humaniste. »
Remerciements :
à l'équipe pédagogique et à
l'administration de la Faculté des Sciences Juridique, Economique et
Politique de l'Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, et plus
particulièrement pour leur disponibilité :
à Madame Béatrice CHAPLEAU, ma directrice de
mémoire, pour son écoute dans l'élaboration de ce
travail.
aux Doyens Martine LE FRIAN et Pierre FRESSOZ pour la richesse de
nos entretiens.
à Gilles CAPELLO, directeur de la prison du Pontet, et
Brigitte DANY, directrice adjointe de la prison de Casabianda, pour l'ouverture
et la sincérité dont ils ont su faire preuve.
à tous ceux, nombreux, qui ont accepté de
m'accorder quelques minutes, ou une après midi, pour m'enrichir de leurs
expériences et partager avec moi leur conviction sur la question
pénitentiaire.
à Coralie, ma compagne, pour son courage et sa patience
dans la vie ... et dans son aide de correction.
à ma famille, toujours présente, pour rendre la vie
et le travail plus facile à vivre.
« L'Université n'entend donner aucune
approbation ou imputation aux opinions émises dans ce mémoire.
Ces opinions doivent être considérées comme propre à
l'auteur. »
« La sanction pénale est le
complément de la loi.
L'application effective de la peine aux coupables est
l'accomplissement de la justice sociale. »
Pellegrino ROSSI, Traité de Droit
Pénal, 1825
« Le détenu est sous l'oeil du gardien, le
gardien sous l'oeil du directeur, la prison sous l'oeil du
peuple. »
Jeremy Bentham, le Panoptique, 1786
« Celui qui
ouvre
une
porte
d'
école,
ferme
une
prison. »
Victor HUGO
Sommaire
SOMMAIRE
5
INTRODUCTION
7
- PARTIE I - BILAN DES PEINES CRIMINELLES
FRANÇAISES, BILAN MÉDIOCRE
12
TITRE 1 : LA PRISON PROTÈGE PARFOIS DU
CRIME
13
Chapitre 1 : Une obsession, la
neutralisation de tous les dangers
14
Section 1 : Ecarter pour protéger
15
§ 1 Isoler entre quatre murs
15
§ 2 Isoler des Hommes
19
Section 2 : Discipliner pour
éduquer
22
§ 1 Rendre plus sûr le prisonnier
22
§ 2 Rendre plus sûre la
société
26
Chapitre 2 : Un échec, une seule
prison pour tous les dangers
34
Section 1 : La prison et la criminalité
de raison
34
§ 1 La criminalité crapuleuse
35
§ 2 La criminalité
idéologique
37
Section 2 : La prison et la criminalité
psychiatrique
41
§ 1 Criminel et dangereux
41
§ 2 Criminel, dangereux et en prison.
44
TITRE 2 : LA PRISON SERT RAREMENT LE
PRISONNIER
48
Chapitre 1 : Un oubli, les blessures des
Hommes
49
Section 1 : Le criminel est un Homme
blessé
49
§ 1 Criminel par nature
50
§ 2 Criminel par contrainte
52
Section 2 : Des conditions
d'incarcérations souvent peu propices à l'amélioration des
Hommes
55
§ 1 Des conditions matérielles
dégradantes
56
§ 2 Des conditions humaines humiliantes
58
Chapitre 2 : Une lutte, la
réinsertion
61
Section 1 : Apprendre et s'apprendre en prison
pour mieux vivre demain
61
§ 1 Reconstruction du détenu par
l'éducation
62
§ 2 Reconstruction du détenu par
l'analyse personnelle
64
Section 2 : Apprendre en prison la valeur du
travail pour mieux vivre demain
67
§ 1 La valeur du travail pénitentiaire,
un plus pour le prisonnier
68
§ 2 La réalité du travail
pénitentiaire, un moins pour l'efficacité de nos prisons
72
- PARTIE II - LES ALTERNATIVES
PASSÉES, PRÉSENTES, ET FUTURES À L'APPLICATION DES PEINES
CRIMINELLES
78
TITRE 1 : CHANGER LA PRISON
79
Chapitre 1 : Changer l'organisation
pénitentiaire
79
Section 1 : Sources de l'architecture
pénitentiaire et expériences étrangères
80
§ 1 Les différents modèles de
prisons
80
§ 2 Les expériences
étrangères
84
Section 2 : Modélisation du
système carcéral français du XXIème
siècle
86
§ 1 Ce qui existe déjà
87
§ 2 Ce qu'il faut développer
93
Chapitre 2 : Organiser de nouveaux
rapports carcéraux
95
Section 1 : Les prisons « Big
Brother », le contact réduit au minimum
96
§ 1 La réinvention de l'institution
totale et d'une nouvelle panoptique
96
§ 2 Les limites de ce modèle
98
Section 2 : Remettre plus de droits en
prison
99
§ 1 Remettre de la démocratie en
prison
99
§ 2 Rendre leurs droits aux détenus
102
TITRE 2 : CHANGER LA PEINE
105
Chapitre 1 : Changer le cours des
peines
105
Section 1 : « L'oisiveté est
mère de tous les vices »
106
§ 1 Les positions européennes sur le
travail pénitentiaire
106
§ 2 Perspective de réformes pour
faciliter le travail pénitentiaire.
108
Section 2 : Protéger l'espoir
110
§ 1 Le programme de Visites Privées
Familiales (VPF) au Canada
110
§ 2 Les principes d'une réforme
nécessaire du modèle français
111
Chapitre 2 : Changer de peine
112
Section 1 : Les aménagements de
peines
112
§ 1 Typologie des aménagements de
peine
113
§ 2 Les améliorations à apporter
aux aménagements de peines
115
Section 2 : Une nouvelle neutralisation pour
les réfractaires ou les victimes de la prison
116
§ 1 Les options étrangères pour
neutraliser les détenus encore dangereux en fin de peine.
116
§ 2 Les innovations légales
nécessaires pour garantir la sécurité de nos
sociétés face aux détenus libérables et pourtant
toujours dangereux
118
CONCLUSION
120
BIBLIOGRAPHIE
124
ARTICLES DE PRESSE
126
RESSOURCES NUMÉRIQUES
127
ARTICLES PARUS DANS REVUE.ORG
129
TRAVAUX UNIVERSITAIRES
130
RAPPORTS OU PUBLICATIONS D'INSTITUTIONS
NATIONALES OU D'ORGANISATIONS INTERNATIONALES
131
ANNEXE 1
134
ANNEXE 2
135
ANNEXE 3
137
ANNEXE 4
138
Introduction
Pourquoi mettons-nous aujourd'hui un criminel en prison ?
Toutes les sociétés humaines ont eu à traiter la question
du crime, en commençant par lui donner une définition. Toutes ont
trouvé une sanction adaptée à leurs normes sociales, la
notre est souvent la prison. Le plus souvent, même si les formes de
sanction ont pu différer, les objectifs des peines ont été
identiques. Par la sanction, chaque société devait pouvoir se
prémunir contre les justices personnelles, afin d'éviter que ne
se propage le poison social de la vengeance. La priorité a donc souvent
été de neutraliser le criminel, de l'écarter de la
société et de ses victimes. Puis, d'utiliser cette sanction comme
un outil de prévention pour que celui qui a commis un crime ne le
commette plus ; pour que tous ceux qui souhaiteraient le commettre en
soient dissuadés. Enfin, et au-delà du criminel, c'est aux
victimes que les sociétés s'adressent en condamnant leurs
bourreaux, pour ainsi apaiser leur désir naturel de vengeance.
Une fois ces grands principes sur l'utilité des peines
criminelles acceptés majoritairement par les sociétés
humaines, tout le reste, pourrait-on dire, n'est que contingences. Contingences
liées aux principes moraux de chaque société. Qu'est-il
moralement acceptable d'infliger comme sanction au nom de la
société à celui qui a commis un crime ? Quel travail
reste-t-il à accomplir avec chaque criminel pour qu'il prenne conscience
de la portée de son geste ?
De la longue Histoire de la Justice des Hommes, un constat
simple et empirique émerge aisément : très nombreuses
sont les réponses aux crimes qui ont pu être, ou sont encore,
envisageables. Des duels de chants Inuits sur les bords de l'Arctique,
jusqu'aux tortures et aux bûchers de l'Inquisition Espagnole du
XVIème siècle, en passant par toutes les formes de
réprobations sociales, de peines privatives de liberté ou de
contraintes sur le corps des criminels, tout ou presque a déjà pu
être expérimenté. Pour s'en convaincre les multiples
codifications ou synthèse pénale de notre Histoire appuient cette
diversité.
Du code d'Hammourabi, IIème
millénaire avant Jésus-Christ, dans lequel la règle
était la loi du talion, et où le crime appelait la justice par le
châtiment et le sang, jusqu'à la loi salique des Francs pour qui
le meurtre était sanctionné d'une forte amende et appelait la
justice de la réparation, 2000 ans d'Histoire auront déjà
pu éprouver l'efficacité de la plupart des sanctions
pénales imaginables.
Puis, pour arriver jusqu'à nos jours, de nouveau 2000
ans ont passé, et se ne sont que les 250 dernières années
qui ont pu apporter véritablement un visage nouveau aux peines subies
par le criminel : l'arrivée de la prison dans l'arsenal
répressif judiciaire. Le siècle des Lumières et les
penseurs de la Révolution ont, comme dans beaucoup d'autres domaines,
marqué un renouveau dans la pensée des hommes. Déjà
dans son Traité des délits et des peines, Beccaria
notait que la rigueur du châtiment ne devait pas être
l'élément central de la sanction. Les philosophes humanistes
s'étant ralliés peu à peu à cette idée,
entraînant du même coup les responsables politiques qu'ils
côtoyaient, ces derniers firent le reste du chemin pour entamer une
grande réforme pénale. Si les châtiments corporels devaient
être abolis, à l'exception notable de la peine de mort, les
législateurs révolutionnaires devaient trouver un nouvel outil
à la peine pénale. Un outil qui répondrait à
l'attente nouvelle des principes protecteurs de l'Humanité, conforme aux
déclarations solennelles de 1789. Mais un outil qui répondrait
toujours aux exigences de sécurité des Hommes. C'est par un
décret du 22 décembre 1790 sur la compétence des
tribunaux militaires, leur organisation et la manière de procéder
devant eux (annexe n°1), que la France s'est engagée dans ce
tournant. La prison qui, jusqu'alors, ne servait le plus souvent qu'à la
détention préventive ou comme antichambre des autres sanctions,
devint à son tour une peine à part entière.
Ce choix est un tournant dans la matière pénale.
La peine moderne devient majoritairement celle privative de liberté, en
particulier la prison. Le visage de la justice des Hommes en a
été profondément changé. La justice de la peine ne
pourra plus être évaluée par la mesure de la souffrance des
condamnés.
Si ce grand changement a pu si radicalement transformer le
visage de la matière pénale, c'est que des Hommes se sont
souciés qu'un criminel pouvait être leur semblable. Cette
évidence est ici nécessaire à rappeler, parce que bien
trop souvent oubliée par la passion des foules occupées à
mépriser les coupables. Cet effort méthodologique, qui n'est pas
une simple formalité, nous enjoint de comprendre pourquoi ; de
comprendre quelles sont les raisons qui motivent ceux qui nous sont
égaux et qui pourtant violent, tuent, braquent, empoisonnent ou portent
atteinte à la sécurité de nos institutions.
C'est en les comprenant, et en agissant sur leurs mobiles que
nos justices pourront être efficaces. C'est une exigence !
Mais, pour autant, afin de protéger notre avenir, celui
de nos enfants et celui de nos sociétés, il faut que la
réponse pénale au crime puisse répondre à
l'injonction populaire : « Plus jamais ça ! ». Que le
caractère certain et exemplaire de la peine ne soit pas
défaillant. C'est un devoir !
Mais nous voilà devant ce qui ressemble à une
double contrainte antagoniste. Un jeu à somme nulle où favoriser
l'un se ferait au détriment de l'autre. Mais les exigences de haute
valeur morale inscrites dans les textes de protection des Droits Universels
font que l'enjeu du niveau de progrès de nos sociétés
« modernes » réside en partie dans la
résolution de cet antagonisme de façade. La justice est
née pour lutter contre les réflexes des Hommes qui nuisent
à leur cohabitation. Elle est née pour sortir les Hommes de leur
état de nature violent et instinctif, et les élever
jusqu'à la modernité sociétale bien plus juste et plus
sûre.
Le travail que je vous propose ici a donc pour ambition de
prouver la nécessaire complémentarité des antagonismes.
Par des expériences passées ou présentes,
françaises ou étrangères, nous verrons que la sanction
moderne pour les criminels doit être une peine de prison certes, mais
réformée.
En effet, la peine carcérale était à sa
création soucieuse de l'humanité de ceux qu'elle enfermait. Elle
était considérée comme une peine de progrès.
Pourtant, elle est aujourd'hui souvent dénoncée par les garants
du respect des droits de l'Homme. Par les penseurs qui les défendent.
Ainsi Michel FOUCAULT parlait de l'échec de la prison en ces
termes :
« Les prisons ne diminuent pas le taux de la
criminalité ».
« La détention provoque la
récidive ».
« La prison ne peut manquer de fabriquer des
délinquants ».
« La prison favorise l'organisation d'un milieu
de délinquants ».
« Les conditions qui sont faites aux
détenus libérés les prédisposent à la
récidive ».
« La prison fabrique indirectement des
délinquants en faisant tomber dans la misère la famille du
détenu».1(*)
La prison est maintenant critiquée pour son manque
d'efficacité. Certaines de ces observations du milieu des années
70 ont depuis justifié plusieurs réformes du milieu
carcéral. Cependant, certaines de ces accusations sont reprises de nos
jours. Les évasions spectaculaires et médiatiques qui ont
entaché la réputation de la sécurité
carcérale à l'entrée du troisième millénaire
remettent en question la réussite de la prison à accomplir la
première de ses missions. Nos sociétés ont donc deux
choix : celui d'une nouvelle réforme des institutions
carcérales, en profondeur, ou bien celui de l'innovation vers de
nouvelles sanctions pénales. Quelque soit ce choix il sera d'importance.
Le défit à relever se situe maintenant, pour les pouvoirs
publics, avec chaque condamné, pour qu'une fois sa peine accomplie,
celui qui a commis un crime soit, à son tour, à la hauteur pour
réintégrer un jour pacifiquement et efficacement la
société humaine.
Cette réforme de la peine carcérale devra passer
par celle du bâtiment architectural, de la politique menée
quotidiennement dans l'exécution des peines, et par-dessus tout, par une
réforme des esprits qui ne s'affranchira pas d'une nouvelle loi.
Parmi les difficultés rencontrées pour ce
travail, la principale pourrait être de raisonner dans la
généralité. En effet, il existe en France plus de 180
établissements pénitentiaires, c'est presque autant de Pays qu'il
y a dans le monde. Parler de LA prison française, c'est oublier que
chacun des établissements a une réalité qui lui est
propre. Il en va de même pour exprimer une pensée sur LE criminel
français. Travailler sur des réalités humaines implique
d'accepter que nos propos soient relativisés pour chaque cas
particulier. Cependant, il existe des grandes lignes directrices qui encadrent
ces individualités. Notre raisonnement portera donc ici sur les lignes
directrices. A charge pour ceux qui souhaiteraient utiliser les conclusions de
cette étude de les envisager avec la précaution
méthodologique que je viens de préciser.
Beaucoup de choses ont été écrites sur la
prison. Mais depuis notre entrée dans le troisième
millénaire, l'effervescence intellectuelle et littéraire autour
de cette question semble démontrer la disponibilité des esprits
à une grande réforme des prisons.
Ce travail s'appuie donc bien sûr sur les ouvrages de
références des grands auteurs de la question pénale ou
carcérale, mais aussi essentiellement sur les derniers rapports des
institutions démocratiques françaises, européennes ou
canadiennes, sur les études récentes menées par les
Organisations Non-Gouvernementales qui se préoccupent du sort des
prisonniers (Ligue des Droit de l'Homme, Organisation Internationale des
Prisons, Génépi, ...), sur des essais, enquêtes ou travaux
universitaires récents qui ont occupé une place
médiatique, ou plus confidentielle. Mais surtout, ce travail s'enrichit
de rencontres (personnels ministériels, personnels
pénitentiaires, auxiliaires de justices, associations, ...) et
d'observations directes (visite de prison, suivis de procès d'assise
portant sur des parcours pénitentiaires exceptionnels) effectuées
spécifiquement pour cette étude.
« Il ne s'agit pas d'interpréter les
divers penseurs dans leurs points de convergence et de divergence mais de
projeter ce qu'ils ont construit conjointement, au-delà des
différences qui sont visibles à l'échelle de leur
individualité »2(*)
Alvaro Pires
Le projet qui préside la réflexion menée
dans ce mémoire est donc de dresser un nouveau bilan des peines de
prison françaises en rassemblant des réflexions jusque là
éparses, alimentées de compléments inédits, afin
d'ouvrir de nouveaux chemins pour l'avenir pénitentiaire et participer
ainsi, dans une très modeste mesure, à la construction du futur
de nos prisons, et surtout des hommes qui les composent.
- Partie I -
Bilan des peines criminelles françaises, bilan médiocre
Titre 1 : La prison
protège parfois du crime
Les règles qui doivent rendre la prison efficace
d'après Maurice CUSSON, Professeur à l'École de
Criminologie. Chercheur, Centre international de Criminologie comparée,
Université de Montréal
« Premièrement, elle doit être
appliquée à des délinquants qui, sans elle, auraient
commis de nouveaux crimes. Deuxièmement, les délinquants qu'elle
immobilise ne doivent pas être systématiquement remplacés
au sein des groupes où ils opéraient. Troisièmement, le
séjour en prison ne doit pas avoir une influence criminogène
telle que les crimes neutralisés soient compensés par une
recrudescence de l'activité criminelle après le séjour en
prison. Pour se permettre un jeu de mots : il ne faut pas que la
« prisonnisation » neutralise la
neutralisation »3(*)
Par ces mots, le Professeur CUSSON nous donne une vision
moderne des règles d'efficacité de la prison. Elle doit
être un recours nécessaire, mais strictement nécessaire,
pour éviter la récidive ; la prison apparaît comme un
moyen efficace d'empêcher un criminel de commettre à nouveau une
infraction dans sa société. Mais elle doit être choisie
dans les seuls cas où une autre peine ne pouvait être
appliquée. On peut noter dans la pensée du Professeur CUSSON une
forme de défiance à l'égard de la prison. Une attitude de
plus en plus fréquente dans l'oeil des observateurs indépendants.
Cette défiance laisse entendre que la prison peut être dangereuse
si elle n'est pas utilisée avec parcimonie. Nous verrons que cette
dualité de l'efficacité d'une part et de la possible
dangerosité des peines de prison d'autre part est absolument
justifiée.
Dans son propos cet éminent criminologue avance ensuite
que la peine de prison prononcée ne peut être efficace qu'en
laissant vacante la place qu'occupait le condamné. La prison doit
empêcher le crime d'être commis, et ce, que se soit dans une
organisation criminelle, ou en influençant le comportement de ceux qui
seraient susceptibles de perpétrer les mêmes crimes que le
condamné. Elle doit donc intervenir en dissuadant de commettre
l'infraction. L'individu rationnel doit avoir moins d'intérêt
à commettre l'infraction, qu'à la consommer. La portée
dissuasive de la prison fera aussi l'objet d'une étude dans cette
partie.
Enfin, toujours selon le Professeur CUSSON, la prison peut
avoir des conséquences néfastes pour la société, et
parfois pires que celles qui avaient conduit un criminel en prison. Les effets
utiles de la prison mentionnés précédemment ne doivent pas
être anéantis par les conséquences néfastes d'un
emprisonnement pour des criminels. Pour ce faire, la prison ne doit pas
alimenter le crime en laissant se former des facilités pour les
prisonniers dans l'élaboration de nouveaux desseins criminels. Elle doit
pouvoir combattre les causes qui ont amené le criminel dans ses murs, et
ne pas laisser se créer de nouvelles causes à l'intérieur
de son enceinte.
C'est pour ces trois raisons que la prison doit en premier
lieu neutraliser le criminel et les velléités de ceux qui
pourraient le devenir. Cette neutralisation fera l'objet de notre premier
chapitre. Cependant la réalité exprimée implicitement
d'une prison « criminogène » nous fera
étudier dans un deuxième chapitre les populations
réfractaires aux « bien faits » de la prison et qui
par elle peuvent devenir autant sinon plus dangereuses qu'elles ne
l'étaient en entrant.
Chapitre 1 : Une obsession,
la neutralisation de tous les dangers4(*)
La première mission de la prison est de mettre en
sécurité la société en neutralisant le crime. La
neutralisation du crime passe en premier lieu par l'éloignement du
criminel de la société dont il est issu. Un éloignement
géographique bien sûr, mais pas seulement (Section 1). Ensuite, la
neutralisation doit passer par la prévention des crimes ou leur sanction
à l'intérieur de la prison (section 2). Du traitement des crimes
dans la prison dépend en parti le renoncement au crime dans la
société. Cette question de la sécurité et de la
prison a déjà été très
précisément abordée par l'excellent rapport de Jean-Marc
CHAUVET, remis en 2001 au Ministre de la Justice. De ce rapport j'emprunterai
notamment la pertinente distinction entre sécurité passive et
sécurité active dans la prison. Mais depuis 2001, plusieurs
réformes sont intervenues sur cette problématique, et nous
envisagerons leurs différents apports.
Section 1 : Ecarter
pour protéger
Ecarter un individu dangereux pour protéger la
société de ses agissements revient à devoir l'isoler de
cette société. Pour cela, l'homme a un penchant naturel à
mettre ce qui lui semble dangereux en cage. C'est un moyen de se
protéger et de créer un rapport de force favorable à celui
qui règle les conditions d'enfermement. L'enfermement d'un sujet permet
de l'étudier et de le soumettre à des règles qui doivent
le rendre moins dangereux avec un maximum de sécurité. Il peut
paraître cruel de parler en ces termes de l'enfermement du prisonnier,
mais c'est la réalité de base à laquelle vont s'ajouter
toutes les conditions d'incarcération qui différencient le
quotidien d'un lion en cage de celui d'un prisonnier dangereux. La prison n'est
en fin de compte, dans la plupart des cas, qu'une cage humanisée. Un
premier paragraphe nous montrera ce qui ne tient plus de la cage, lorsque dans
un second nous verrons ce qui humanise ce type d'isolement.
§ 1 Isoler entre quatre
murs
L'isolement de l'individu dangereux passe par un placement en
milieu confiné dans lequel les interfaces avec la société
pourront être limités aux seuls échanges prévus et
acceptés par les autorités de la détention. Les
dernières constructions d'édifices carcéraux symbolisent
le glissement des « prisons de ville » vers les
« prisons de campagne ». Le meilleur exemple est la prison
d'Avignon-Le Pontet qui date de 2003, programme de construction
pénitentiaire dit « prison 4000 », construite en
rase campagne, qui remplace la vieille prison d'Avignon, l'un des plus vieux
établissements pénitentiaires de France. L'éloignement du
condamné est donc maintenant en premier lieu géographique. Il est
délocalisé pour être désocialisé. Cette
rupture est marquée par la vision des hauts murs d'enceinte de la
prison. Un rempart qui se veut infranchissable pour qui n'en a pas
l'autorisation. Pour reprendre l'expression perspicace de M. FAVARD,
« ce sont toujours les bons vieux hauts murs de la prison qui
constituent la base fondamentale d'une sécurité
tempérée »5(*). Nous verrons dans un A/ que le bâtiment est la
première garantie de sécurité de l'emprisonnement, puis
dans un B/ que la technologie vient au service des « hauts
murs » pour isoler le prisonnier entre ces murs.
A/ La sécurité de l'enceinte aidée
par son architecture
Comme nous le soulignons dans notre introduction, il existe
presque autant d'architecture carcérale que de prison. Cependant des
lignes directrices peuvent se dégager. Dans une lettre datée du
14 juin 2001, Madame la Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, confiait
à Jean-Marc CHAUVET, Directeur régional des services
pénitentiaires de Paris, « une mission d'analyse et de proposition
» sur la sécurité des établissements
pénitentiaires. Dans son rapport remis la même année, J.-M.
CHAUVET décrit avec précision les caractéristiques
idéales d'une enceinte de prison. Double enceinte de mur,
revêtement anti-agrippant, couleur blanche des murs, etc...
L'architecture de la prison va être le premier outil de
sécurité de la prison : une
« sécurité passive ». Les
éléments du bâtiment doivent rendre difficiles et
dangereuses les tentatives d'intrusion ou d'extrusion d'individus non
autorisés dans une prison.
Cependant, l'évasion est une réalité pour
laquelle les « hauts murs » sont inefficaces. Les chiffres
des évasions depuis le milieu des années 70 sont
éloquents :
Évasions et, entre parenthèses nombre
d'évadés. 1976 : 31 ;
1980 : 6 ; 1981 : 6 ; 1982 :
11 ; 1983 : 21 ; 1984 : 18 ;
1985 : 36 (101) ; 1986 : 1933 (62) ;
1987 : 37 (54) ; 1988 : 35 (61) ;
1989 : 27 (52) ; 1990 : 31 (68) ;
1991 : 21 (39) ; 1992 : 26 (45), -11-9 :
Clairvaux, 8 évadés armés (1 détenu et 1
surveillant tués) ; 7 seront repris (et jugés le 10-11-1999)
et 1 tué par la police ; 1993 : 26 (43) ;
1994 : 31 (53) ; 1995 : 15 (21) ;
1997 : 18 (31) ; 1998 : 16 (19) ;
1999 : 25 (31) ; 2000 : 34 (41) ;
2001 : 31 (38) ; 2002 : 15 (26) ;
2003 : 18 (27) ; 2004 : 18 (22) ;
2005 : 18 (22). Évasions par
hélicoptère : 1981-27-2 de
Fleury-Mérogis : Daniel Beaumont et Gérard Dupré,
repris en mars et juillet 1981 ; 1986-26-5 de la
Santé : Michel Vaujour [(condamné le 8-3-1985 à
18 ans de réclusion criminelle), hélicoptère
(piloté par sa femme Nadine), repris 27-9-1986] ;
1987-19-7 de St-Roch (Nice) : Philippe Truc (repris 20-7) ;
1990-5-11 de Lannemezan : 4 (3 repris en Espagne, 1 en
Algérie) ; 1992-5-2 des Baumettes (Marseille) : 5
(échec) ; -4-10 de Bois-d'Arcy (Yvelines) : 4 (tous
repris) ; 1999-26-6 des Baumettes : 5 (1 tué par les
gardiens, 4 repris plus tard) ; 2000-9-6 de Moulins-Yzeure
(Allier) : 3 (1 repris le 22-6, 1 le 6-8) ; 2001-24-3 de
Draguignan (Var) : 3 ; -31-5 de Borgo (Corse) : 3 ; -25-6
de Borgo (Corse) : Louis Carboni ; -12-10 de Luynes
(B.-du-Rh.) : 2 ; 2003 : 1 (3) ; 2004 :
0 ; 2005 : 1 (3). Évasions avec aide
extérieure de commandos armés : 2002-sept.
centre de Ploemeur (Morbihan) : 2 ; -28-11 centrale d'Arles
(B.-du-Rh.), tentative de 5 détenus avec aide extérieure de
3 tireurs : 1 détenu et 1 complice tués.
2003-12-3 Fresnes (V.-de-M.) 6 à 10 hommes armés de
mitraillettes et d'explosifs pour libérer Antonio Ferrara,
arrêté 13-7. 2005-15-2 évasions de
1 détenu, -15-10 évasion de 2 détenus de MA
Villefranche-sur-Saône.
Source : Quid 2007, article : Justice, Prison
(en France), Population pénale
Bien sûr, ces chiffres sont à apprécier au
regard de la population carcérale qui varie autour de 30.000 individus
dans les années 70 à 60.000 de nos jours. De ces chiffres, nous
pouvons retirer une spécificité culturelle typiquement
française, l'évasion par hélicoptère. Comme le fait
remarquer le rapport CHAUVET, « en Espagne, en Italie et en Allemagne
le phénomène semble inexistant. Au Royaume-Uni, il y a eu une
seule évasion par hélicoptère, en 1977 »6(*). L'édifice a donc du
s'adapter, mettre en place des filins anti-hélicoptère,
sensibiliser ses personnels sur ce risque particulier.
Les nouvelles habitudes carcérales entraînent une
augmentation des allers et venues entre l'extérieur et la prison. Les
politiques d'application des peines faisant de plus en plus de place à
l'intervention d'éléments extérieurs au strict personnel
de surveillance des détenus, et à l'aménagement des peines
de prison, qui autorisent des sorties temporaires, soulignent les limites
à l'efficacité des « hauts murs » de prison.
C'est pour cela qu'un soutien technologique doit venir appuyer l'utilisation du
béton.
B/ La sécurité de l'enceinte aidée
par la technologie
Pour combattre les atteintes à la fonction
sécuritaire de la prison, les pouvoirs publics disposent d'une batterie
de dispositifs technologiques. Pour combattre les intrusions imprévues,
les nouvelles prisons sont équipées d'outils de détection
volumétrique pour les pièces fermées, de détection
par infrarouge pour les espaces ouverts, de détection d'ondes et de
vibration pour les sols et sous-sols de la prison et des environs. Comme me le
confiait le directeur de la prison du Pontet, les outils de détection
des intrusions humaines sont arrivés à un niveau optimal auquel
des améliorations peuvent certes être apportées, mais qui
autorisent une grande confiance dans la sécurité d'accès
à l'enceinte carcérale.
Les risques viennent plutôt des agressions à la
prison qui ont pour but l'évasion de détenus souvent
considérés comme dangereux par l'administration
pénitentiaire, et donc, a fortiori, pour la
société. Ces agressions sont soit les attaques avec armes et
explosifs, soit les évasions par hélicoptère. Comme ces
deux procédés nécessitent préparation et
coordination, l'emploi du téléphone portable est devenu
systématique. Bien sûr, son utilisation est interdite dans les
prisons mais l'astuce et la miniaturisation permettent à des appareils
de circuler de cellules en cellules. Le rapport CHAUVET de 2001 pointait
déjà ce risque dans une partie consacrée au
téléphone portable7(*). Ce rapport est le premier à préconiser
l'utilisation de brouilleur d'ondes pour substituer aux fouilles
régulières, mais inefficaces, une méthode technologique
plus fiable. L'avancement de la mise en place et de l'utilisation de ces
brouilleurs est présentée par le Garde des Sceaux en
réponse à une question d'un parlementaire. En voici la
reproduction :
Question publiée au JO le : 17/01/2006 page :
443
Réponse publiée au JO le : 23/05/2006
page : 5512
Texte de la QUESTION :
M. Bernard Perrut appelle l'attention de M. le
garde des sceaux, ministre de la justice, sur les conditions de
sécurité dans les établissements pénitentiaires, et
particulièrement des téléphones portables, très
utiles pour faciliter les évasions comme le cas s'est produit
récemment à Villefranche-sur-Saône. S'il est impossible de
contrôler et d'empêcher l'introduction d'un tel appareil dans
l'enceinte de la prison à cent pour cent, il lui demande si des
dispositions peuvent être prises pour empêcher leur utilisation
à l'intérieur par un brouillage des ondes.
Texte de la REPONSE :
Le garde des sceaux, ministre de la justice, fait
connaître à l'honorable parlementaire que la lutte contre
l'introduction et l'utilisation de téléphones cellulaires au sein
des structures pénitentiaires est une des priorités fixées
à la direction de l'administration pénitentiaire. En effet, les
risques liés à leur utilisation par la population pénale
sont certains, qu'il s'agisse de communications avec l'extérieur pouvant
mettre en échec certaines procédures judiciaires ou de
préparatifs d'évasion, par exemple. Dans ce cadre, la loi
n° 2002-1138 d'orientation et de programmation pour la justice (LOPJ)
votée le 3 août 2002 et promulguée le 9 septembre 2002
prévoit notamment un déploiement des systèmes de
brouilleurs et détecteurs de téléphones cellulaires dans
les établissements pénitentiaires. L'installation des appareils
de détection et de brouillage des téléphones est à
ce jour réalisée dans les quartiers sensibles de plusieurs
dizaines d'établissements. Par ailleurs, quelques appareils portatifs
opèrent par rotation dans différentes structures. Il faut enfin
souligner que la détention ordinaire de certains quartiers
d'établissements est équipée de ce dispositif. Une
procédure de marché public est actuellement mise en place. Le
système proposé est un détecteur brouilleur
« intelligent », qui ne doit pas émettre en continu
un signal radio, même de faible puissance, de façon à
préserver la santé des personnes. La prestation attendue par
l'administration pénitentiaire est composée de deux lots
distincts : le premier lot concernera un système mobile de
détection-blocage, facilement transportable d'un site à un
autre ; le second lot sera un système fixe de détection
blocage. À compter de 2006 et sur deux années, tous
systèmes confondus, l'administration pénitentiaire se dotera d'au
moins trente appareils. Les établissements les plus sensibles seront
équipés et les premiers appareils livrés fin
2006. 8(*)
Cette question de l'installation et de l'utilisation de moyens
techniques sophistiqués nous permet de mettre en lumière les
limites de la sécurité en prison. D'une part, ils sont
installés prioritairement dans les nouveaux établissements, ce
qui laisse les vieilles structures souvent dans l'état où elles
sont, c'est-à-dire vétustes et en sous-équipements.
D'autre part, ces équipements coûtent cher et ne sont
déployés que par petites vagues, faute de moyens : la
question de la modernisation des équipements pénitentiaires est
rarement une priorité budgétaire gouvernementale sous la
Vème République. Enfin, la réactivité
politique est très mauvaise. Entre les préconisations d'un
rapport et l'installation des premiers systèmes de brouillage des
portables, 5 ans se sont écoulés !
§ 2 Isoler des
Hommes
La prison ne peut être réduite à ses
barreaux. Il serait malhonnête de croire que seul le béton et les
dispositifs technologiques participent à la mise en
sécurité des détenus. Parce que la prison s'occupe de
l'humain, elle doit être envisagée dans ses composantes humaines.
Le personnel d'encadrement, qui oeuvre chaque jour pour sécuriser la
prison, occupe une place centrale dans la mission de protection de la prison
(A/). Les équipes de directions qui mettent en oeuvre les politiques
carcérales ont une place importante dans l'efficacité des
établissements qu'elles dirigent (B/).
A/ La surveillance des Hommes, par des Hommes
Pour les détenus, la surveillance est d'abord entendue
par l'activité du surveillant. Cet Homme qui surveille d'autres Hommes
prouve par son activité que la sécurité ne peut être
exclusivement assurée par des automatismes ou des hauts murs de
béton. Le travail du surveillant, non seulement s'apparente à
celui d'un « gardien » qui observe et guète les
comportements dangereux, qu'ils viennent de l'extérieur ou de
l'intérieur, mais va au-delà jusqu'à devenir un membre de
la société carcérale. Parfois, l'architecture des prisons
privilégie l'observation, à l'interaction. Dans la prison de
Moulins-Yzeure, les gardiens surveillent les détenus depuis un
étage supérieur. Une position qui leur permet de dominer du
regard un grand ensemble tout en restant dans une position qui semble
sécurisante. L'expérience montre que non seulement les
surveillants ne ressentent pas cette hypothétique
sécurité9(*)
mais qu'elle n'exclut pas les situations dangereuses. La prison de
Moulins-Yzeure a connu en 2003 deux prises d'otages, dont une très
médiatisée les 24 et 25 novembre 200310(*). Ces prises d'otages auraient
pu être évitées par une plus grande communication entre les
détenus et ceux qui les gardent.
La connaissance des détenus permet d'anticiper ces
réactions, et de prévenir les incidents inhérents à
la détention. Bien sûr, cette connaissance est avant tout
empirique et apprise « sur le tas » comme aiment à
le souligner les surveillants eux-mêmes, mais la formation qu'ils
reçoivent, dispensée à l'Ecole de l'Administration
Pénitentiaire, comprend des modules d'initiation à la
psychologie, à la sociologie ou encore à la communication.
Evidemment cette formation implique un apprentissage pratique du métier
de surveillant (maîtrise d'un individu dangereux, maniement des armes
...) mais une dimension académique des sciences humaines et sociales
révèle à quel point l'humain doit être pris en
considération dans les rapports carcéraux.
Pour ce qui est de l'avenir des ces rapports, la commission
CHAUVET préconise une spécialisation des tâches
carcérales11(*).
Ou, pour le moins, une formation spécifique de membres volontaires de
l'administration pénitentiaire à des populations
particulières, au maniement de certains outils, dispositifs ou armes
nécessitant un référant dans la prison. La diversification
des tâches des surveillants de la détention et la multiplication
des outils qui les guident ou les accompagnent dans leur travail,
légitime cette spécialisation. Cependant, pour la bonne
santé professionnelle des surveillants, il paraît
nécessaire de leur autoriser un roulement dans les différents
secteurs de la surveillance. Une trop grande spécialisation des
tâches diminuerait cette rotation qui permet aux surveillants
d'acquérir une large expérience, et qui donne un regard parfois
plus neuf, mais toujours professionnel, sur le travail des différents
postes de la détention.
B/ La mission des Hommes qui dirigent des Hommes qui
surveillent d'autres Hommes.
« Tout chef d'établissement doit veiller
à une stricte application des instructions relatives au maintien de
l'ordre et de la sécurité dans l'établissement
pénitentiaire qu'il dirige »
- Article 265 du code de procédure pénale
-
« Dans chaque établissement
pénitentiaire un règlement intérieur détermine le
contenu du régime propre à l'établissement.
Le règlement intérieur est
établi par le chef d'établissement, en liaison notamment avec le
service pénitentiaire d'insertion et de probation pour les domaines
relevant de la compétence de ce service. Le règlement
intérieur ainsi que toute modification apportée à ce
document sont transmis pour approbation au directeur régional,
après avoir été soumis pour avis au juge de l'application
des peines. »
- Article 255 du code de procédure pénale
-
La place qu'occupent les personnels de direction dans le
maintien de la sécurité des établissements est avant tout
réglementaire. Les dispositions du code de procédure
pénale ci-dessus rappelées énoncent la place du directeur
comme un maillon de la politique pénale nationale, notamment dans les
instructions de sécurité des établissements. Toutefois,
l'article 255 du CPP présente succinctement le règlement
intérieur à chaque prison. Trop succinctement, peut-être,
alors qu'il constitue le cadre de vie quotidien et propre à chaque
établissement. Parce que peu encadré, ce règlement
intérieur reste très lié avec la personnalité du
directeur. Les faits sont là pour en attester. Martine HERZOG-EVANS,
professeur à l'Université de Reims, rappelait déjà
en 1998 que « la personnalité du chef
d'établissement est, d'une manière générale, une
variable très importante dans la compréhension du climat d'un
établissement donné. »12(*). Associé avec les talents naturels de
négociation avec les syndicats de surveillant de prison, nous avons,
avec le règlement intérieur, les deux principaux leviers de
l'action d'un chef d'établissement.
Le sens du dialogue apparaît comme primordial pour
exercer un poste à responsabilité. Cela sera d'autant plus vrai
en prison. Le fait d'avoir de nombreux intervenants extérieurs ou
intérieurs qui se relient auprès des prisonniers,
nécessite de croiser les informations obtenues par les uns ou les
autres. Lors de mes visites à la prison d'Avignon-Le Pontet j'ai pu
être le témoin d'une réunion groupant autour de la table,
toutes les semaines, le Lundi matin, les principaux acteurs de la
détention. Outre de faire le bilan des gardes du week-end, cette
réunion, instaurée par la direction, permet de préparer la
semaine à venir et de cibler les actions de prévention sur les
détenus pouvant être dangereux pour les autres, ou pour
eux-mêmes. La prévention est alors une préoccupation pour
la sécurité de l'établissement. Pour ce qui est de la
répression dans la prison, symbolisée par la commission
disciplinaire, là encore le rôle de la direction prend toute son
importance dans le maintien de la sécurité dans et autour de la
prison. C'est en effet le directeur ou un de ses adjoints qui préside
cette commission et qui imprime souvent sa patte aux décisions qui y
sont prises.
Concernant les actions typiquement du ressort de la seule
bonne volonté de la direction d'une prison, mais très positives
pour créer un climat de confiance entre les intervenants de la prison,
il faut tout particulièrement saluer le volontarisme du Directeur Gilles
CAPELLO. En effet, il s'est proposé d'organiser un tournoi de football
dans l'enceinte de son établissement avec des équipes de
l'intérieur de la prison (gardiens, personnels, détenus, ...)
mais aussi des professionnels extérieurs à son
établissement (policiers, avocats, étudiants en droit,...). A
l'heure où ces pages sont écrites, les préparatifs de ce
projet créent une émulation très positive entre les futurs
participants, améliorant ainsi un climat souvent pesant comme celui de
la prison.
Alors, oui, la prison protège majoritairement la
société du criminel dès lors que celui-ci reste entre ses
murs. L'action des personnels et les dispositifs de sécurité sont
là pour y veiller. Mais sans être facile, les transgressions
dangereuses à l'isolement du détenu de sa société
d'origine ont tendance à se multiplier de plus en plus.
Une méthode plus sûre que de lutter pour se
protéger des criminels serait d'empêcher aux criminels de le
devenir ou de le rester. Pour cette mission, la prison est utile. Elle doit
oeuvrer pour empêcher la récidive et dissuader de commettre des
crimes. Elle doit éduquer les individus pour que rationnellement ils
fassent tout pour éviter d'accomplir un acte qui les mènerait en
prison.
Section 2 :
Discipliner pour éduquer
La mission de sécurité de la prison se
décline pour les prisonniers dont elle s'occupe mais aussi pour ceux
qui, à l'extérieur, pourraient le devenir. C'est la fonction
dissuasive de la peine de prison. Pour ceux qui sont déjà dans
ses murs, l'enjeu de la prison est dans un premier temps de les empêcher
de commettre des infractions dans la prison, et d'utiliser ses efforts pour
qu'ils servent, dans un second temps, à prévenir la
récidive. Ces missions feront l'objet de notre premier paragraphe. La
portée exemplaire de la peine de prison sera quant à elle
étudiée dans un deuxième paragraphe.
§ 1 Rendre plus
sûr le prisonnier
Concentrer en un lieu unique des individus aux tendances
criminelles, ayant succombé au moins une fois à ces tendances,
crée de facto un risque pour tout ceux qui auront à
travailler dans cet environnement. Il faut donc sécuriser le
détenu. Exercer sur lui les contraintes nécessaires pour
créer chez lui un comportement adapté aux soucis
sécuritaires de la prison. La prison doit donc dans un premier temps
neutraliser les tendances transgressives du criminel pouvant s'exprimer dans la
prison (A/). Cependant, la discipline a ses revers, la rendant parfois
contre-productive (B/).
A/ La discipline pénitentiaire et les
comportements du criminel
Pour le bon fonctionnement de la prison et l'accomplissement
de ses missions de sécurité, l'établissement
pénitentiaire impose au criminel emprisonné toute une succession
de règles auxquelles il doit se plier. Michel FOUCAULT, pour en donner
une définition succincte, qualifie même la prison d'institution
disciplinaire. Lorsqu'un détenu transgresse une règle, plusieurs
sanctions lui sont applicables. Tout d'abord, les dispositions du code
pénal sont toujours en vigueur à l'intérieur de la prison,
et le prisonnier peut avoir à répondre de ses actes devant la
justice criminelle. Mais au-delà, le prisonnier peut être
sanctionné pour une transgression du règlement intérieur.
Il sera alors soumis à une justice disciplinaire interne à
l'établissement. C'est le décret n° 96-287 du 2 avril 1996,
relatif au régime disciplinaire des détenus, qui
réglemente la commission de discipline et les sanctions
disciplinaires.
La discipline de la prison et les règles qui la compose
s'organisent d'abord autour du règlement intérieur de la prison.
Il « reprend les grandes lignes fixées par le Code de la
procédure pénale sur la vie en détention et
détermine les règles spécifiques à
l'établissement en ce qui concerne l'organisation de la vie quotidienne.
Il comporte en général une dizaine de rubriques : un
préambule (rappelant les fonctions du document), l'emploi du temps de
l'établissement pénitentiaire, notamment les heures du lever et
du coucher, des repas, de la promenade et des activités, les relations
autorisées des détenus avec l'extérieur, les
procédures d'orientation et de transfert, les règles concernant
les quartiers disciplinaires et d'isolement, la gestion du compte nominatif,
etc. Très souvent, le règlement intérieur prévoit
également des « fiches techniques » qui reprennent
et précisent certains aspects de la réglementation, comme les
visites, l'entrée et la sortie d'objets, l'aménagement de la
cellule, etc. »13(*).
Parmi ces règles, nous pouvons en distinguer deux
grandes catégories : celles qui sont de l'ordre des règles
de vie commune et celles qui s'adressent plus particulièrement au
détenu. Les premières constituent les bases de l'institution
totale carcérale. Eving GOFFMAN définit la notion d'Institution
totale comme un « lieu de résidence ou de travail
où un grand nombre d'individus, placés dans une même
situation, coupés du monde extérieur pour une période
relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les
modalités sont explicitement et rigoureusement
réglées »14(*). La prison, comme toute autre institution totale,
entraîne une destruction progressive de l'individu. En le
désocialisant et en détruisant peu à peu son
individualité, l'institution cherche à le soumettre à des
règles strictes d'organisation. Une soumission que le prisonnier accepte
d'abord par contrainte, par résignation ensuite et par
intérêt enfin. Le prisonnier va dans un premier temps lutter pour
garder son identité face aux agressions qui lui sont portées,
notamment à son libre arbitre. Puis, fatigué de lutter,
résigné face à l'inéluctable succès par la
force de l'institution carcérale, il acceptera son sort. Enfin,
après un apprentissage des règles de l'institution et leur
assimilation, le prisonnier les utilisera pour en tirer tous les
privilèges qu'il peut espérer. Ces privilèges devenant un
outil de la machine disciplinaire puisqu'ils peuvent être retirés
par l'institution lorsqu'elle le désire.
Le meilleur exemple de privilège aliénant pour
le prisonnier est le principe du capital de remise de peine dont jouit chaque
détenu (article 729 et suivants du code de procédure
pénale). Chaque condamné bénéficie d'un
crédit de réduction de peine calculé sur la durée
de la condamnation prononcée à hauteur de : 3 mois pour la
première année, 2 mois pour les années suivantes et 7
jours par mois. Le mode de calcul du crédit de réduction de peine
est le suivant :
· Condamné à un an et plus :
crédit de réduction de peine = 3 mois + (2 mois par
années suivantes) + 7 jours x nombre de mois de la condamnation
Exemple : (Mois = M. : Jours = J. : Années Suivantes =
A.S.)
? Condamné à 16 mois d'emprisonnement : 3 M. + (2
M.x 1 A.S.) + (7 J.x 16 M.) = 8 mois et 22 jours de crédit de
réduction de peine
? Condamné à 60 mois d'emprisonnement : 3 M. + (2
M.x 4 A.S.) + (7 J. x 60 M.) = 25 mois de crédit de réduction de
peine
Ce capital pourra être réduit chaque fois que le
condamné aura été jugé en infraction avec le
règlement intérieur de la prison, ou se sera rendu coupable
d'actes réprimés par le code pénal. La carotte et le
bâton font aussi leur oeuvre dans nos prisons. Toutefois, tous les
détenus ne sont pas fongibles dans ce modèle, ou le sont-ils plus
ou moins en fonction de leur caractère et de leur expérience
passée. Ces détenus, nous le verrons plus tard mettent
directement en péril ce modèle d'organisation de
l'institution.
D'autre part, et très progressivement, le principe
totalisant15(*) de
l'institution carcérale est ébréché par de
nouvelles libertés offertes aux détenus. Nous assistons à
une détotalisation des prisons. L'uniforme du détenu (le Droguet)
n'est plus de mise, les règlements intérieurs se renouvellent, la
cantine se diversifie, le montant des mandats n'est plus limité, les
règles de la vie quotidienne s'assouplissent dans certains
établissements, le système de soins tend à se normaliser,
etc.
Cette détotalisation associée aux
réfractaires du modèle « institution
totale » des prisons dessinent les limites à cette
discipline carcérale, pourtant fondement de la sécurité
des prisons.
B/ La discipline pénitentiaire prise en
défaut
Le modèle totalisant implique un minimum de soumission
des membres de la communauté qui vont y être soumis. Or,
l'observation des nouvelles populations carcérales et de leurs pratiques
révèle les limites à l'application de ce modèle, et
parfois sa possible perversion.
Des quelques entretiens préparatoires à
l'étude de cet ouvrage, une constante a émergé des
témoignages des acteurs de la vie carcérale. Personnels de
direction et surveillants sont unanimes pour constater de nets changements dans
les comportements des détenus sur les vingt dernières
années. Des changements principalement dus au rajeunissement de la
population criminelle et à ses habitudes. Ces populations venant souvent
de grands ensembles urbains bruyants et lumineux, elles ne savent trouver de
tranquillité que dans le bruit, voire le vacarme, des postes de radio ou
de télévision mis sur le rebord des fenêtres, et ce toute
la nuit parfois. Bien souvent accoutumées à une vie nocturne,
demander à ces population de pratiquer une activité quotidienne
dès le matin est une mission quasi impossible pour l'administration
pénitentiaire. Il faut reconnaître que ces pratiques tiennent plus
souvent des centres de détention, où cohabitent prévenus
et courtes peines, mais la promiscuité avec les maisons d'arrêt
sur un même lieu géographique, et le glissement progressif de ses
populations vers la criminalité, entraînent un mimétisme de
comportement de plus en plus fréquent dans les quartiers pour longues
peines des Maisons d'Arrêt, mais aussi des Centrales. Prétendre
imposer une discipline presque militaire à ces populations
déjà très éloignée des principes
disciplinaires, se heurte à la simple réalité de la
massification de la population carcérale et à sa mutation.
D'autre part, les expériences de la discipline
pénitentiaire et de l'application de ses sanctions montrent que certains
individus réfractaires finissent par la pervertir. Pour illustrer ceci,
prenons un exemple plus fréquent qu'a priori
imaginable. Un détenu, après plusieurs infractions de
première ou de deuxième catégorie au règlement, ou
quelques unes de troisième, voit tous ses privilèges et son
crédit de réduction de peine épuisés. Une nouvelle
infraction, comme des insultes ou des menaces envers un personnel de
surveillance, le conduit en quartier disciplinaire (Q.D.). Après
quelques jours en Q.D., le prévenu en question simule un suicide. La
simulation est prise pour une tentative réelle de suicide par le
personnel de surveillance qui fait venir le médecin psychiatre de la
prison. Celui-ci conclut à l'incompatibilité de l'isolement avec
la santé et la sécurité du détenu. Ce dernier peut
alors regagner sa cellule d'origine. Il devient le champion de son étage
pour avoir défié l'autorité des personnels de surveillance
et s'en sortir à très bon compte. Il ne peut plus être
soumis à des sanctions disciplinaires puisqu'elles ont toutes
été épuisées, jusqu'à la plus importante de
toutes, le Q.D., qui ne peut plus lui être appliqué pour lui
être trop dangereux. L'administration pénitentiaire devient
particulièrement démunie envers ce détenu puisqu'elle n'a
plus de moyen de coercition. Le rapport de force qui a tourné en la
défaveur de l'autorité disciplinaire peut alors créer un
climat de défiance généralisé à son encontre
dans le couloir du dit détenu, puis dans son étage, et enfin
jusqu'à l'établissement. Voilà un type de perversion du
système disciplinaire carcérale qui peut générer de
l'insécurité plutôt que la sécurité entre ses
murs.
§ 2 Rendre plus
sûre la société
Nous l'avons vu, la première mission de la prison est
la sécurisation de la société par l'isolement du
détenu. Mais incidemment, et pour maximiser l'efficacité
carcérale, l'emprisonnement devrait observer une autre mission
pénale, la dissuasion. Une dissuasion qui s'adresse à ceux qui
sont déjà dans ses murs, c'est une dissuasion de la
récidive, une discussion personnelle, et à ceux qui n'y sont pas
encore, c'est la prévention de la primodélinquence ou de la
primocriminalité, une dissuasion générale. Pour l'une
comme pour l'autre la prison a deux visages. Elle peut être
particulièrement dissuasive (A/), mais aussi criminogène (B/) ce
qui en fait l'ennemi de sa mission.
A/ Une prison qui peut dissuader du crime
Comme le disait déjà notre maître à
tous le Marquis Cesare Bonesana BECCARIA il y 250 ans « le but
des châtiments n'est autre que d'empêcher le coupable de nuire
encore à la société et de détourner ses concitoyens
de tenter des crimes semblables. Parmi les peines et la manière de les
infliger, il faut donc choisir celle qui, proportion gardée, doit faire
l'impression la plus efficace et la plus durable sur l'esprit des hommes et la
moins cruelle sur le criminel. »16(*)
L'homme qui est déjà en prison aura
succombé, comme le définissent les psychologues, à la
satisfaction déraisonnable d'une pulsion. Françoise DOLTO nous
explique que cette pulsion doit subir une « castration
symboligène »17(*) pour être réfrénée et
refaire émerger l'interdit. Une castration qui passe par la suppression
d'un élément de l'humanité du sujet, par la
création d'un manque. C'est à ce stade que peut intervenir la
prison pour prévenir de la récidive. En créant un manque,
la privation de liberté, la prison ce lie intimement dans le psychisme
du criminel avec sa pulsion : son crime. Dans la théorie
Freudienne, ce manque fera écho à l'enfance du déviant qui
le liera dans son surmoi, ce que Freud considère comme
« l'instance judiciaire de notre psychisme », avec
les autres expériences de privation et de justice qui ont
été favorables, ou non, au sujet.
Une fois cette théorie posée, il nous faut la
confronter à la réalité de la population carcérale.
Déjà en 1955, Etienne De GREEFF, criminologue belge qui fut
médecin-anthropologue à la prison centrale de Louvain pendant
plus de 30 ans, présentait les récidivistes en ces
termes :
«De la longue expérience que j'ai eue à
Louvain vers cette époque, je crois pouvoir conclure que, parmi les
détenus qui entrent en prison pour la première fois, il y en a
environ 30% qui ne recommenceraient pas, même si on n'exerçait sur
eux aucune rééducation. Ce sont ces détenus-là qui
sont tout indiqués pour les prisons modèles! Quoi qu'on fasse,
les résultats seront excellents. Il faut une sanction sans doute,
puisque la société a ses exigences, mais on est certain qu'ils
évolueront bien. Les établissements modèles donneront donc
en général de bons résultats, même si on dispose
d'aucune méthode; ils font naturellement l'admiration des
visiteurs.
D'un autre côté, il y aura, selon les
groupes, de 20 à 45% de récidivistes, et ces chiffres sont
sensiblement les mêmes dans tous les pays. C'est dire que, là
où il y a quelque chose à changer, on se trouve toujours dans la
même impuissance et la même ignorance. L'existence des prisons
spéciales pour récidivistes ne change rien à
l'échec.
Il reste donc environ 30 à 35% de sujets pour qui
l'avenir est susceptible d'être influencé par la prison, et pour
qui on peut faire quelque chose: leur apprendre à lire, leur apprendre
un métier, leur apprendre la responsabilité de leurs actes
journaliers, les traiter psychologiquement et médicalement s'il y a
lieu.»18(*)
Ce constat repris, confirmé, et mis à jours
depuis par le Centre d'Etudes Sociologique sur le Droit et les Institutions
Pénales (CESDIP) dans leur étude QUELQUES REMARQUES À
PROPOS DE LA RÉCIDIVE, ainsi que par le colloque
« Récidive et récidivistes : de la Renaissance au XXe
siècle » de l'International Association for the History of
Crime and Criminal Justice qui a eu lieu à Genève, du 6 au 8 juin
2002 , nous donne un premier aperçu des limites empiriquement
observables des centres pénitenciers actuels. Certes ces études
ne catégorisent pas délinquants et criminels, c'est pourquoi,
pour notre étude, nous devons l'observer au travers des chiffres
d'Infostat Justice, numéro de juillet 2001. Cette étude
révèle que la récidive est d'en moyenne 30% pour les
délits (période d'observation de 5 ans), et d'en moyenne 4,5%
pour les crimes (période d'observation de 18 ans). Sur la population des
récidivistes criminel presque 50% des meurtriers avaient
déjà tué, 80% des violeurs avaient déjà
violé, et 90% des voleurs (vols aggravés) avaient
déjà volé. Ce qui signifie, d'une part, que près de
95% des condamnés pour crimes ne retourneront pas en prison, mais,
d'autre part, que pour les récidivistes, le taux de reproduction des
infractions à l'identique est très significatif. Depuis 2001
seulement 2003 et 2004 ont fait l'objet d'une statistique. En 2003, le taux de
récidivistes pour les condamnations criminelles était de 2,5%,
dont 1,8% d'auteurs de même crime. En 2004, cette statistique passait
à 3% de récidivistes dont 2,4% d'auteurs à l'identique.
Globalement, nous pouvons estimer qu'un criminel
déjà condamné a 95% de chance de ne pas être
recondamné. Connaissant la suspicion des forces de l'ordre envers ces
populations, nous pouvons presque dire que les criminels ayant purgé
leur peine ont globalement 95% de chance de ne pas récidiver.
Concernant la dissuasion a priori des potentiels
criminels, la mesure d'efficacité est délicate. En effet, il faut
mettre en perspectives plusieurs chiffres. Si on prend le seul 5% de
récidivistes évoqués ci-dessus, a contrario il y
aura 95% de primocriminels. La dissuasion peut être
considérée comme médiocre à la lumière de ce
seul chiffre. Mais complétons-le par d'autres données. Tout
d'abord, prenons les volumes d'affaires criminelles et leur conclusion
pénale:
|
Données de la justice pénale pour les infractions
criminelles et leurs poursuites19(*)
|
|
Année
|
2001
|
2002
|
2003
|
2004
|
2005
|
|
Nombre d'affaires qualifiées de criminelles au
début de l'instruction
|
6923
|
7373
|
7945
|
8757
|
7830
|
|
Nombre de renvois devant la Cour d'Assise
|
2750
|
3021
|
3251
|
3706
|
3670
|
|
Nombre de condamnations criminelles
|
3262
|
3117
|
3174
|
3264
|
3232
|

A la lecture de ces chiffres, il apparaît que le nombre
de condamnations criminelles est en stagnation sur les cinq dernières
années et qu'en moyenne l'instruction et le renvoi devant une cour
d'assise des affaires criminelles est dans une pente ascendante. Donc,
globalement, on ne constate pas une diminution de la criminalité dans
notre pays sur les cinq dernières années. Par conséquent,
bien que la prison n'en soit pas la seule coupable, l'arsenal de
prévention ou de dissuasion perd, ou au moins ne gagne pas, en
efficacité.
En se penchant plus particulièrement sur les peines de
réclusion criminelle20(*) :
|
Années
|
1999
|
2000
|
2001
|
2002
|
2003
|
2004
|
2005
|
|
Condamnations à la réclusion criminelle
|
1496
|
1179
|
1348
|
1355
|
1243
|
1198
|
1242
|
L'évolution dans le temps, relativement stable, de ces
condamnations, montre que l'utilisation qui est faite de la prison n'a qu'une
incidence négligeable sur la dissuasion de futurs criminels.
Un dernier chiffre pour corroborer cette idée, dans une
étude de l'INSERM, diligentée par les Ministère de la
Santé et de la Justice en 2002 sur L'ETUDE ÉPIDÉMIOLOGIQUE
SUR LA SANTÉ MENTALE DES PERSONNES DÉTENUES EN
PRISON21(*), il est
rapporté que 29% des prisonniers français avaient eu
« un proche familial » condamné à une peine
de prison.
Cependant, et pour être tout à fait complet, un
dernier chiffre est absent des études, et par nature très
difficile à évaluer : celui du nombre d'individus n'ayant
pas commis un crime par crainte de la prison. Bien sûr, nombreux, pour ne
pas dire tous, sont nos concitoyens à avoir des pulsions criminelles,
c'est dans la nature humaine. Mais beaucoup se dissuadent de passer à
l'acte, et la prison n'est certainement pas étrangère à
cette décision. C'est pourquoi ce chiffre ne figura pas non plus dans
cette étude comme dans les autres, mais malgré son absence, il ne
doit pas être oublié.
B/ Une prison qui encourage au crime
Pour certains philosophes ou penseurs du droit pénal,
plus qu'imparfaite dans le traitement de la récidive, la prison serait
un facteur de croissance de la criminalité, une école du crime.
Les plus hautes autorités républicaines semblent avoir
été conquises par cette idée. Notre ancien Ministre de la
Justice s'en faisait même l'écho en reprenant littéralement
cette expression dans un célèbre hebdomadaire
français22(*).
Mais cette idée, si bien partagée, est-elle un
parti pris d'élites bien pensantes, ou une réalité
sociale ? Les recherches entreprises pour ce travail nous montrent que
cette affirmation est ancienne23(*) mais scientifiquement très mal
étayée. Ce postulat semble émerger d'un constat empirique
que l'inconscient collectif aurait fait et que chacun peu refaire, mais que
très peu ont déjà mesuré. La plupart des
études scientifiques publiques sur l'emprisonnement et la
récidive ont été menées dans le dernier quart du
XXème siècle, mais la quasi-totalité de ces études
sont l'oeuvre d'anglo-saxons ou d'équipes canadiennes. Le cas
français est donc très peu cité, et des études
spécifiques sur une hypothétique
criminogénéité des peines criminelles semblent
inexistantes. Cependant une métha-analyse des recherches entreprises sur
la relation emprisonnement-récidive a été faite en 1999.
L'INCIDENCE DE L'EMPRISONNEMENT SUR LA RÉCIDIVE de Paul
GENDREAU, Claire GOGGIN (Centre d'études sur la justice pénale
Université du Nouveau-Brunswick) et Francis T. CULLEN
(Département de la justice pénale Université de
Cincinnati)24(*), regorge
d'informations sur lesquelles nous allons nous appuyer pour la réflexion
qui va suivre. En partant du principe que les peines de prisons sont
exécutées dans leurs grands principes, et sur la même
période, de façon identique, en France comme dans les pays
cités dans cette étude, acceptons de décalquer leur
conclusion sur notre population carcérale criminelle française.
Ces conclusions sont assez simples. Après avoir confronté une
cinquantaine d'études différentes portant sur une population de
plus de 300.000 délinquants, les auteurs déclarent dans un
résumé de cette étude sur le site du ministère de
la sécurité publique du Canada25(*) : « on n'a établi aucun
lien entre des peines de longue durée et la réduction de la
récidive. En fait, il semblerait plutôt que ce soit le contraire :
les longues peines étant associées à une augmentation de 3
% de la récidive. ». Certes, cette étude se base
sur des populations délinquantes, mais qualifie de longue peine les
peines supérieures à 2 ans. Or, les peines criminelles,
auxquelles nous nous intéressons ici, sont généralement
supérieures à ces 2 ans. D'où la conclusion, qu'il reste
à corroborer par une étude spécifique aux longues peines
criminelles françaises, que la prison serait, pour la population
générale carcérale, un facteur d'accroissement de la
récidive, et en particulier pour les longues peines.
Pour l'expliquer les psychologues américains BUKSTEL et
KILMANN estiment, après avoir compilé plusieurs études,
que les détenus exercent les uns sur les autres une « influence
manifestement déterminante » qui se traduit par un renforcement de
différents comportements antisociaux26(*). Ce qui pour nous revient à dire
que le contact entre deux criminels exacerbe leur criminalité, soit en
la flattant par le récit de leurs « exploits », soit
en échafaudant de nouveaux desseins criminels pour le temps qui suit
leur libération, ou bien encore parce que le criminel est souvent seul
à sa sortie et que les seuls réseaux sociaux qui lui reste et sur
qui il peut compter sont les connaissances de la prison.
De plus, un ancien phénomène semble être
remis peu à peu au goût du jour. L'incarcération redevient
un rite de passage dans les bandes organisées. Stanley WILLIAMS est
aujourd'hui un condamné à mort qui patiente dans les geôles
de San Quentin en Californie. Il est le créateur d'un gang meurtrier
tristement célèbre, « le Cribs ». Mais depuis
son incarcération, Stanley WILLIAMS a changé. Il lutte
maintenant, depuis sa cellule, pour éloigner les jeunes gens des gangs
de quartier. Il est l'auteur de plusieurs livres sur les gangs et sur son
propre parcours, qui s'adresse à la jeunesse. Il est
considéré par beaucoup comme un spécialiste dans le
domaine des gangs, et a été mis à contribution pour que
des paix soient signées entre les gangs de la côte Ouest27(*). Parmi les idées fortes
qu'il défend dans ses ouvrages, il dissuade énergiquement les
membres des gangs de considérer la première incarcération
comme un rite de passage pour être accepté du groupe, ou pour
entrer dans la vie adulte. La crainte de nombreux observatoires ou
autorités françaises concernant la structuration de ces gangs de
banlieue calqués sur le modèle américain28(*), est que, dans un futur
proche, ce phénomène de rite d'initiation ne se développe
que plus en France. Les prémices de ce glissement sont
déjà là, notamment dans les quartiers mineurs des
prisons ; ou plutôt à leur sortie des centres
pénitentiaires, lorsque les libérés sont gratifiés
d'un « Tu es un homme maintenant ! ».
Chapitre 2 : Un
échec, une seule prison pour tous les dangers
Comme nous l'avons déjà évoqué, il
est périlleux de parler des 60.698 détenus qui sont dans les
prisons françaises29(*) comme d'un ensemble cohérent. Ce constat est
aussi vrai dans la population criminelle. Une distinction dans cette population
que nous avons déjà évoquée nous démontre
que moins de 5% de criminels vont récidiver un jour. Cependant, ces
criminels sont les plus dangereux. On y retrouve les meurtriers ou violeurs en
série, les têtes pensantes de réseaux criminels ou encore
les criminels aux motifs politiques. Nous verrons que ces criminels se divisent
en deux catégories pour lesquels la prison, telle qu'elle existe
aujourd'hui, n'est pas une réponse satisfaisante à la
nécessaire sécurité de notre société. D'une
part, il y a une criminalité organisée, structurée, qui
agit par conviction ou par nécessité. C'est une
criminalité que l'on pourrait qualifier de réfléchie, de
raisonnée (Section 1). D'autre part, il y a une criminalité des
pulsions. Certains membres de cette criminalité n'y sont entrés
qu'à la suite de circonstances très exceptionnelles. Mais
d'autres en font inexorablement partie du fait de leurs pathologies
psychiatriques (Section 2).
Section 1 : La prison
et la criminalité de raison
La criminalité peut revêtir de nombreuses formes.
Elles semblent toutes être aussi vieilles que le monde, ou tout du moins,
que les Hommes qui le parcourent. Parmi celles-ci nous pouvons distinguer un
premier ensemble qui fait appel au raisonnement de l'auteur de l'infraction.
Cette partition se décline entre la criminalité crapuleuse,
vénale, justifiée par une recherche d'argent (§1) et une
criminalité plus idéologique, guidée par une pensée
dogmatique ou politique visant le plus souvent à déstabiliser les
pouvoirs publics (§2). Or, la prison n'a pas forcément la
même incidence sur les populations de la première catégorie
ou de la seconde.
§ 1 La
criminalité crapuleuse

Dans une étude d'octobre 2002, le Ministère de
la Justice de l'Etat Canadien, division de la recherche et de la statistique,
se penchait sur les « crimes motivés par l'appât du
gain »30(*).


Cette typologie, bien qu'étrangère, est
très proche de ce qui pourrait être fait sur la criminalité
française au sens de notre code pénal. Pour les rassembler, les
éléments constitutifs de ces infractions ont principalement trois
choses en commun : une infraction qui est commise en sachant très
bien, de la part de l'auteur, son caractère d'interdiction ; la
motivation pécuniaire qui pousse à la réalisation de
l'infraction ; une partie préparatoire importante dans l'iter
criminis de l'infraction, qui ne serait inexistante que dans des cas
très exceptionnels.
Dans la majorité des profils, hormis les cas des
complices dont on a abusé des faiblesses, l'auteur de ces infractions va
être un individu réfléchi, qui va répondre à
un désir de richesses, souvent démesuré, qu'il aurait,
potentiellement, pu satisfaire par une voie légale, mais auquel il va
répondre par une méthode qu'il sait illégale, et ce, par
facilité, par impatience ou par vice.
Tous ces éléments sont à prendre en
compte dans la portée qu'aura la prison pour ce genre d'individu.
Puisqu'ils ont agit dans un raisonnement cohérent, la période
carcérale doit servir à remettre en cause ce raisonnement,
à le corriger, pour le rendre acceptable au regard des règles
sociales de notre vie en communauté. Deux modes de corrections
possibles : soit le sujet change de point de vue et finit par
considérer son comportement comme moralement, au vu de ses propres
valeurs, inacceptable et qu'il mérite donc d'être
sanctionné, c'est une vision expiatoire qui a été
renforcée par la tradition religieuse chrétienne
occidentale ; soit l'expérience de la sanction crée un
souvenir douloureux (la castration-symboligène que nous évoquions
précédemment) qui resurgira lors de la préparation de
futures infractions, et qui contrebalancera le désir de richesse.
Le fait est que la population qui répond le moins bien
à l'expérience pénitentiaire est ce groupe de criminel
motivé par l'argent. Le tableau ci-dessous31(*) rappelle, pour 2004, la part
des récidivistes selon l'infraction criminelle.


Or, les taux les plus importants de récidives sont dans
la catégories Vols, recels et destructions aggravés (autour de 9
% de récidivistes). A cela, il peut être rajouté les
Trafics de stupéfiants et autres trafics, ou encore les
homicides volontaires commis dans le but de protéger une
activité économique interdite, mais rentable.
Si le criminel commet plus souvent une infraction liée
à la recherche de gains, bien qu'il soit déjà passé
en prison, que d'autres infractions plus pulsionnelles comme le viol, c'est que
la sanction pénale telle qu'elle existe aujourd'hui est moins bien
adaptée pour prévenir ce type d'infraction que pour les autres.
Les hypothèses qui peuvent être avancées pour expliquer
cette moins bonne efficacité peuvent découler tant de la
période passée en prison, que de l'après prison. En effet,
cette criminalité étant fondée le plus souvent sur des
réseaux, la stimulation de ces réseaux par la promiscuité
carcérale aura une incidence négative sur le potentiel avenir du
détenu. D'autre part, ces individus entretenant un rapport bien souvent
passionnel à l'argent ou aux richesses, peuvent vivre encore plus mal
que les autres la période de paupérisation qui suit
régulièrement une sortie de prison. Le manque d'argent aura une
plus forte tendance à stimuler leur envie de récidiver.
Alors, certes, nous raisonnons sur des taux de presque 10% de
récidivistes et sur des populations de moins d'une centaine d'individus
par an, cependant, ces taux et ces populations s'additionnent chaque
année, et dans la tranche la plus basse d'estimation, leurs infractions
représenteraient une année entière de criminalité
tous les 30 ans environ.
§ 2 La
criminalité idéologique
A coté de la criminalité
précédente, avec qui elle est très souvent liée
puisqu'elle en retire la plupart de ses moyens financiers, il existe une
criminalité d'opinion. Non pas que les opinions que défend cette
criminalité soient criminelles par elles-mêmes, mais plutôt
que les méthodes employées pour les défendre le soient
totalement. Deux grands ensembles se détachent dans cette
catégorie : les mouvements séparatistes et
indépendantistes (A/) et les mouvements politiques
révolutionnaires ou anarchistes (B/). Rien qu'en France, ont
été recensés depuis 1945 plus d'une soixantaine de
mouvements indépendantistes ou révolutionnaires utilisant les
armes pour appuyer leurs revendications32(*). La palme revient à la Corse avec une
quinzaine d'organisations, dont la plupart sont toujours existantes.
A/ La criminalité des mouvements
indépendantistes
Prenons l'exemple le plus mobilisé en France : le
cas Corse. Les mouvements indépendantistes corses militent pour le
soutien ou la libération de près de cinquante prisonniers ou sous
le coup d'une mesure d'aménagement de peine, au motif qu'ils participent
à une lutte politique, et donc que leur détention est
politique33(*). Or, parmi
ces condamnés, ou prévenus pour certains, nombreux sont ceux
liés à des attentats terroristes ou à des meurtres sur
l'île de beauté ou sur le continent. Leur engagement dans la lutte
armée serait légitimé par une décision prise le 15
juillet 1755 par des amis du Général Paoli, que " si des
troupes de quelque puissance que ce soit, sans exception ", venaient en
Corse pour combattre, il y serait opposé " la force à la
force ", même au prix du sacrifice de toute la nation. De plus,
cette déclaration décrète également " une
guerre perpétuelle " à la République de Gênes
et " à toute puissance qui l'assurerait de sa protection ",
c'est-à-dire à la France, entre autre.34(*)
En se basant sur cette idéologie, les actes accomplis,
dans le but de « libérer » la Corse, deviennent
légitimes. Cette légitimité autorise, pour certain,
l'utilisation de moyens violents et interdits par loi. Une loi qui est par
ailleurs bien connue des auteurs de ces violences. Pour s'en convaincre il
suffit de lire la devise de Unita Naziulale sur leur site Internet :
« La Lutte de Libération Nationale, c'est
l'occupation constante de tous les terrains qui concernent la Lutte
Institutionnelle, la lutte de masse et la lutte
armée »35(*)
Il serait déraisonnable de penser que la prison
changera leur avis en leur faisant aimer la République. Leur
détermination semble les encourager à endurer des années
de prison pour le bien de leur cause, et pour l'avènement d'un
résultat qu'ils ne verront très certainement jamais. Que faire
alors ? Ces condamnés ont une propension à récidiver
qui est à la hauteur de leur détermination. Parfois cette
dernière s'érode avec le temps, finit par se lasser, mais elle
reste souvent une compagne de toute une vie. La prison n'est alors pas la
meilleure solution pour se prémunir de leur récidive, mais y en
a-t-il une autre ?
Récemment, en février dernier, Philippe BIDARD
est sorti de prison, au bénéfice d'une libération
conditionnelle, après dix-huit ans de détention. Le chef
historique du mouvement indépendantiste basque armé Iparretarrak
avait été condamné à la réclusion criminelle
à perpétuité pour le meurtre de deux CRS et d'un gendarme.
A sa sortie de prison, il brandissait fièrement le drapeau basque et
déclarait ne rien regretter de ses actions. Les presque vingt ans
passés dans les prisons de France ne lui auront pas fait condamner les
actions criminelles. Il s'est empressé de déclarer : «
Comme Iparretarrak le disait, il faut que le Pays basque puisse vivre
». Un propos qui a fait menacer le Garde des Sceaux de
l'époque, Pascal CLEMENT, de poursuivre Philippe BIDARD pour apologie de
crime justifiant sa démarche en ces termes : « S'il
considère que sa cause passe par tous les moyens y compris des moyens
criminels, à ce moment-là il pourrait être condamné
à revenir en prison pour apologie du crime », avant d'ajouter
qu'il était « profondément choqué » que
Philippe BIDART n'ait eu aucun mot « de compassion pour les familles
des victimes »36(*).
Un cas un peu exceptionnel est cependant à signaler
dans les organisations indépendantistes. Jean-Gabriel MOUESCA,
aujourd'hui président de la section française de l'organisation
internationale des prisons et qui a accepté de me parler quelques
minutes en préparation de ce travail. Ancien militant
indépendantiste basque du groupe Iparretarrak, il est
arrêté en 1984 suite à une fusillade ayant causé la
mort d'un gendarme. Il s'évade en 1986, puis est repris six mois plus
tard. Il finit par se résigner et « lutte »
désormais depuis l'intérieur de sa prison. Il y lit beaucoup,
passe son bac et y fait des études de droit. Lors de sa
libération, il s'engage dans un nouveau combat, le soutien des
prisonniers. Pourquoi a-t-il changé ? Il répond que
finalement il n'a pas tellement changé et lutte toujours pour ce qui lui
tient à coeur !
La criminalité indépendantiste reste dans sa
grande majorité insensible au risque pénal lié à
ses actions. Cependant, les Hommes changent, et l'espoir d'une nouvelle vie
peut encourager des terroristes à abandonner les armes. Mais dans ces
cas très rares, la prison y est-elle pour quelque chose ?
B/ La criminalité des mouvements
idéologiques
Comme ce peut être le cas pour les mouvements
indépendantistes, les mouvements politiques ou dogmatiques basent leurs
actions sur la détermination de leurs participants à se
dépasser pour leurs causes, à se sacrifier parfois. Ces
mouvements peuvent être politiques, dogmatiques ou religieux. Ils basent
leurs actions sur le même postulat : la société, ou un
groupe de personne, ne sont pas conforment à leur idéal de
communauté humaine. Ils considèrent que l'existence de certaines
formes d'organisation de société ou la présence de
certains groupes, dans les circonstances actuelles, leur est dangereuse, ou
dangereuse pour leurs proches. Ces mouvements extrémistes peuvent
accepter toutes les idéologies : d'extrême gauche ou
d'extrême droite, affiliée à une religion ou en combattant
une autre.
Pour prouver l'inefficacité de la prison sur certains
condamnés politiques, il suffit d'observer le devenir des membres de
l'ancien groupe extrémiste « Action Directe ».
Joëlle AUBRON n'a jamais présenté de mot d'excuse ni de
repentir sur ses actions37(*). Elle est décédée en mars 2006.
Jean-Marc ROUILLAN, encore emprisonné, lui non plus ne renie rien
à propos de son combat ni de ses méthodes38(*). Les autres membres de ce
groupe ne se sont pas publiquement exprimés sur ces questions.
Mais cet exemple est pris parmi d'autres illustrations des
folies idéologiques que l'on place en prison, mais dont on peut
être septique de l'impact dissuasif que pourrait avoir cette
incarcération. Rien que pour cette année, que penser des
profanations des tombes juives dans le cimetière de Lille en Avril
dernier ? Ce petit jeu raciste semble jouer un nouvel épisode
chaque année, alors que presque chaque année les auteurs de ces
actes sont identifiés et condamnés sous l'oeil des caméras
de télévision. La publicité faite à ces crimes
racistes semble plus propager l'idée, que la dissuader. Que penser
encore des menaces d'actes terroristes du groupe des Brigades Abou Hafs
al-Masri, proche de la nébuleuse Al-Qaïda,
proférées le 16 mai 2007 suite à l'élection du
« sioniste » Nicolas SARKOZY ? Le risque de la prison
va-t-il les dissuader d'agir alors que les membres de ces organisations sont
prêts à condamner leur vie pour arriver à leurs
fins ?39(*)
Là encore, la prison semble être une prison bien
imparfaite. Elle semble être limitée dans sa mission de dissuasion
au crime. Cependant, les actions de ses groupes ne sont pas en nombre
démesurément élevées, mais leurs retentissements
médiatiques créent un climat délétère dans
la population entraînant des conséquences économiques
néfastes, et poussant les citoyens à radicaliser leur
pensée pour retrouver un forme de sécurité, nuisant ainsi
à la philosophie portée par nos Républiques depuis plus de
200 ans maintenant.
Section 2 : La prison
et la criminalité psychiatrique
La justice, succombant à un appel de plus en plus
pressant de la population, envoie les criminels considérés comme
dangereux en prison, alors que leur cas relèverait plutôt de la
psychiatrie. Le fait est que depuis une trentaine d'années maintenant,
depuis l'abolition de la peine de mort, et sans doute quelques années
avant, les criminels multirécidivistes ou particulièrement
cruels, psychiatriquement malades mais totalement dangereux, qui auraient subi
auparavant la peine capitale, sont aujourd'hui condamnés à de
longues peines d'emprisonnement. Pour ces criminels aussi se pose la question
qui nous est récurrente maintenant : une peine de prison leur
sera-t-elle utile ? Pourra-t-elle être utile à la dissuasion
de ceux qui pourraient commettre un crime similaire ? Pour répondre
à ces deux questions nous allons voir qui sont ces criminels dits
dangereux (§1), et quel sort leur réserve la
prison (§2).
§ 1 Criminel et
dangereux40(*)
Criminel dangereux est une expression qui peut passer, au
premier abord, pour un pléonasme. En effet, le criminel est dangereux
par nature, sinon il ne ferait pas l'objet d'une privation de liberté
pour protéger la société de ses agissements. Cependant, le
critère de dangerosité, pour qualifier un criminel, est
utilisé tant dans la science pénale que dans les travaux relatifs
à la santé mentale pour développer une autre dimension
plus précise. Voici la définition assez exhaustive qu'en fait
Michael PETRUNIK :
« La dangerosité, qu'on appelle aussi
l'état dangereux, est une notion utilisée depuis longtemps, dans
le système de justice pénale et dans les lois en matière
de santé mentale, pour caractériser les individus
présentant un risque grave de causer des dommages physiques,
psychologiques ou moraux à leur propre personne ou à autrui. La
notion de dangerosité comporte plusieurs caractéristiques
importantes. Premièrement, elle ne s'applique pas aux actes ou aux
omissions qui entraînent des dommages, mais à leurs auteurs.
Deuxièmement, elle renvoie à certains actes
présumés dommageables plutôt qu'à l'ensemble des
actes de cette nature. Le plus souvent, les individus jugés dangereux
sont ceux qui ont commis des infractions sexuelles, plus
particulièrement contre des enfants. Il est moins fréquent que
l'on considère comme délinquants dangereux les individus ayant
commis d'autres types d'infractions, comme les incendies criminels ou le
terrorisme politique. Troisièmement, on entend par dangerosité un
état qui prédispose un individu à commettre des actes
dommageables. Ce sont les caractéristiques personnelles d'un individu
plutôt que les situations pouvant provoquer ce genre d'actes qui sont
considérées comme la cause du danger. Quatrièmement, la
notion de dangerosité s'applique davantage à l'avenir qu'au
passé. Le passé d'un individu présente un
intérêt dans la mesure où il permet de prévoir et de
maîtriser son comportement futur. »
Ce critère de dangerosité a donc tendance
à renvoyer le criminel dans le champ psychiatrique et de la folie. Mais
la psychiatrie aurait tendance à vouloir s'en débarrasser. Par
crainte des conséquences de leur difficile encadrement sans doute. Pour
preuve ce mot de Philippe PINEL, considéré comme le père
de la psychiatrie française :
« les fous sont des malades et non des
pêcheurs ou des débauchés ; et qu'il ne faut surtout
pas les confondre avec les criminels 41(*)»
Ces individus, considérés comme trop fous pour
certains et certainement trop dangereux pour les autres, sont donc
« une patate chaude »42(*) que se renvoient juristes et psychiatres depuis
près de 200 ans. Mais en faisant ces allers-retours entre
professionnels, ils finissent par se légitimer les uns les autres,
là où nous aurions pu attendre qu'ils se discréditent
mutuellement. L'expert psychiatre légitime une folie suffisamment
responsable pour aller en prison ; et les juristes légitiment un
placement en hôpital psychiatrique non tempora, pour les cas
les plus atteints.
Très pratiquement, le législateur ou les
tribunaux retiennent certains critères liés à la
dangerosité pour justifier leurs décisions. Ainsi, parmi les
éléments qui caractérisent le criminel comme dangereux, il
y a le passage à l'acte qui est incompréhensible d'après
les critères communs d'individus sains d'esprit. Cet
élément sera notamment utilisé dans la
célèbre affaire du double homicide commis par les soeurs PAPIN
pour suralimenter l'atrocité, déjà très fournie, de
leur crime sur les personnes de leurs patronnes43(*). Rien ne laissait supposer que les soeurs PAPIN
allaient tuer leurs employeurs en leurs arrachant les yeux et en finissant par
|