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L'estime de soi dans la philosophie de Kant

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par Thomas Giraud
Université Paris I Panthéon-Sorbonne - Master 2 Recherche 2010
  

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2.2. L'estime de soi morale

2.2.1. Estime de soi et mobile moral

Pour que l'action humaine soit morale, il faut que la volonté soit déterminée d'une certaine manière, puisque c'est elle qui agit dans le cas de

l'action d'un être raisonnable : la volonté, telle que Kant la définit est « la faculté
d'agir d'après la représentation des lois »104 de la raison, c'est-à-dire d'après un

principe de détermination objectif, un motif. Par conséquent, dans l'action, la
volonté est d'abord déterminée par un motif. Mais la volonté humaine n'est pas la
volonté sainte : « la raison ne détermine pas suffisamment par elle seule la

volonté » humaine, au sens où « celle-ci est soumise encore à des
conditions subjectives »105. Autrement dit, pour pouvoir être déterminée à agir, la

volonté doit aussi être déterminée par un principe de détermination subjectif, un mobile. Il en va de même pour la bonne volonté : celle-ci doit non seulement être déterminée par la loi morale comme motif, mais aussi par un mobile moral. Quel est donc le mobile moral ?

C'est cette question que Kant traite dans la Critique de la raison pratique, Première partie, Livre premier, Chapitre III. Dans une analyse célèbre, il y répond

par cette thèse : « Le respect pour la loi morale est donc le mobile moral
unique »106. Or, nous avons vu que la Doctrine de la vertu semblait confondre le

respect pour la loi et l'estime de soi comme « respect pour son propre être ». Y a-
t-il donc un rapport entre l'estime de soi et le mobile moral ? Si oui, lequel ? Pour

104 Fdts, p. 274

105 Fdts, p. 274

106 CrPr, p. 703

répondre à cette question, nous allons examiner la notion de respect pour la loi

morale, telle qu'elle se présente dans la théorie kantienne de la motivation morale, pour voir si nous pouvons lire dans ce concept un rapport quelconque avec celui de l'estime de soi.

Dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, Kant définissait le respect de la loi morale comme « un sentiment (...) qui exprime simplement la

conscience que j'ai de la subordination de ma volonté à une loi sans entremise
d'autres influences sur ma sensibilité »107. Et, dans l'examen du respect qu'il fait

dans le chapitre de la Critique de la raison pratique qui nous intéresse ici, Kant
définit similairement ce sentiment comme la « conscience d'une libre soumission

de la volonté à la loi, mais accompagnée d'une coercition inévitable exercée sur
toutes nos inclinations, mais seulement par notre propre raison »108. A partir de ces

deux textes, on peut donc définir le respect pour la loi morale comme le
« sentiment qui résulte de la conscience de cette contrainte »109 exercée par la

raison sur nos inclinations, la contrainte dans laquelle la loi bannit tout principe tiré de l'inclination hors de la détermination de la volonté.

Le respect est le sentiment de la contrainte interne à l'esprit de la même personne, exercée par la loi morale sur les désirs et les aversions, par la raison pure sur la sensibilité. Or, comme sentiment d'une telle contrainte, le respect comprendrait le sentiment de notre élévation. Le paragraphe 11 de la Doctrine de la vertu confirme cette interprétation en rapprochant le sentiment de la capacité d'être contraint par une loi intérieure (émanant de nous-mêmes) et le sentiment de notre élévation : « du fait que nous sommes capables d'une telle législation

107 Fdts, p. 260

108 CrPr, p. 705.

109 Ibid, p. 706.

intérieure, de telle sorte que l'homme (physique) se sent contraint de respecter

l'homme (moral) en sa propre personne, découle aussi le sentiment de notre
élévation »110. En quoi le sentiment de la contrainte exercée par la loi de notre

raison sur nos inclinations implique-t-il celui d'une élévation de notre âme ? Examinons le concept de ce dernier sentiment.

Le sentiment de cette élévation est le sentiment dans lequel « on se

reconnaît déterminé (...) par la loi uniquement et indépendamment de tout
intérêt »111, précise Kant. Quelques lignes plus loin, il réaffirme cette idée

d'indépendance lorsqu'il évoque les hommes qui, dans la détermination morale,

se font « semblables à la divinité qui s'élève sublimement au-dessus de toute
dépendance »112. Le sentiment de l'élévation de l'âme implique donc le sentiment

d'une indépendance à l'égard de tout intérêt (au sens de l'intérêt pathologique ou
personnel). Or, agir dans la dépendance à l'égard de l'intérêt personnel, c'est agir
sous l'influence d'une inclination puisque « l'intérêt pathologique que l'on prend

à l'action » manifeste « la dépendance de la volonté à l'égard des principes de la
raison mise au service de l'inclination »113. De ce point de vue, l'élévation de

l'âme est le sentiment d'une indépendance à l'égard de toute contrainte exercée par les inclinations.

Mais l'élévation de l'âme ne se réduit pas à cela. Comme sentiment de cette indépendance, elle est sentiment d'un aspect purement négatif de la détermination de la volonté : elle est conscience de ce que la volonté n'est pas déterminée par un principe de la raison mise au service de l'inclination. Mais elle est également conscience d'un aspect positif de la détermination de la volonté :

110 DV, p. 724

111 CrPr., p. 706

112 CrPr, p. 707

113 Fdts, p. 275

elle est conscience de ce que la volonté est déterminée par quelque chose. Comme

les italiques utilisés dans la citation ci-dessous le soulignent, la contrainte qui se manifeste dans l'elatio animi n'est pas externe, mais elle est exercée seulement par nous-mêmes et, plus précisément, par une loi émanant de notre propre raison pure : « comme cette coercition est exercée uniquement par la législation de notre

propre raison (...) il [le sentiment en question] comprend aussi quelque chose qui
élève »114. Sous ce nouvel aspect, le sentiment de l'élévation de l'âme est le

sentiment de la soumission de la volonté à la loi de la raison pure.

On comprend maintenant pourquoi le respect comprend une elatio animi. Le respect réunit les deux aspects de l'élévation de l'âme. Comme sentiment d'une contrainte exercée sur nos inclinations, il implique bien la conscience de l'aspect négatif de la détermination morale de la volonté, dans lequel celle-ci est déterminée hors de toute contrainte exercée par les inclinations. Car, avec la contrainte exercée sur nos inclinations par la loi de notre raison, il s'agit de l'action dans laquelle la raison force les penchants à n'avoir aucune influence sur la volonté : rappelons que « le caractère essentiel de toute détermination de la volonté par la loi morale, c'est que la volonté soit déterminée uniquement par la

loi morale (...) sans le concours, mais même à l'exclusion des attraits
sensibles »115, à l'exclusion des inclinations sensibles. La conscience, que l'on

prend dans le respect, de cette contrainte de la raison est bien conscience d'une indépendance à l'égard d'une contrainte des désirs sensibles. Et, d'autre part, précisément comme sentiment d'une contrainte exercée par la raison pure, le respect implique aussi la conscience de l'aspect positif de la détermination morale, dans lequel la volonté est soumise à la loi morale.

Or, c'est précisément le sentiment de l'élévation de l'âme que Kant a en

vue lorsqu'il parle d'estime de soi esthétique comme condition subjective de la
moralité. Le paragraphe 12 de la Doctrine de la vertu rapproche explicitement les

deux notions lorsqu'il parle de « l'élévation de l'âme (elatio animi) comme estime
de soi »116. La Critique de la raison pratique fait de même puisque, pour désigner

le sentiment que comprend le respect, en tant qu' « il comprend quelque chose qui

élève », elle affirme que cet « effet subjectif sur le sentiment (...) peut donc être
appelé simplement approbation de soi-même »117. En quoi le sentiment

d'élévation de l'âme que nous venons de déterminer mérite-t-il le nom d'estime de soi ?

Pour répondre à cette question, il faut remonter à ce qui fonde l'élévation dont nous avons le sentiment dans le respect pour la loi. Ce fondement, c'est-àdire « ce qui élève l'homme au-dessus de lui-même (comme partie du monde sensible) » c'est « la personnalité, c'est-à-dire la liberté et l'indépendance à l'égard du mécanisme de la nature entière, considérée cependant en même temps

comme le pouvoir d'un être qui est soumis à des lois pures pratiques qui lui sont
propres, c'est-à-dire qui lui sont dictées par sa propre raison »118. Si l'homme peut

s'élever au-dessus de lui-même, c'est en raison de sa « personnalité », que Kant définit dans la citation ci-dessus comme la liberté de la volonté caractérisée à la fois comme indépendance à l'égard de toute contrainte exercée par les inclinations, c'est-à-dire d'une manière négative, mais aussi, en un sens positif,

comme le pouvoir de déterminer la volonté par le seul moyen des lois de la raison
(pure). La volonté pouvant être définie comme « une raison pratique »119, c'est

116 DV, p. 725

117 CrPr, p. 706

118 CrPr, p. 713

119 Fdts, p. 274

elle-même que la raison détermine dans l'exercice de la liberté positive : aussi

peut-elle être nommée « autonomie ». Dans le sentiment de l'élévation de l'âme, et donc dans le respect pour la loi morale, ce qui se manifeste c'est notre personnalité comme synthèse de la liberté d'indépendance et de l'autonomie.

Or, c'est la personnalité qui entre dans la composition de notre nature qui

fait de nous des fins en soi : Kant écrit au sujet des hommes que c'est par « leur personnalité » et elle « seule » qu' « ils sont des fins en soi »120. En effet, c'est

parce que nous sommes dotés de personnalité que nous sommes capables de moralité. La citation que nous donnions plus haut sur « le caractère essentiel de toute détermination de la volonté par la loi morale » rappelait que la moralité se définit par la détermination de la volonté par la loi de la raison pure (la loi morale), à l'exclusion de toute contrainte des désirs. La personnalité n'est donc rien d'autre que la capacité à la moralité, puisque la personnalité est ce pouvoir de contraindre la volonté par la seule loi de la raison pure (liberté positive), sans le concours des inclinations (liberté négative). Et nous savons que c'est la capacité à la moralité de l'humanité qui fait sa dignité et que c'est sa dignité qui la dote d'une valeur interne de fin en soi (voir notre section 1.2.1). La personnalité, est

donc bien le principe de la dignité de l'être humain, « la condition indispensable
de la seule valeur que les hommes peuvent se donner à eux-mêmes »121. A tel

point que les concepts de personnalité et de dignité peuvent se confondre sous la
plume de Kant : « l'homme ne peut être utilisé (...) simplement comme moyen,

mais doit toujours être traité en même temps aussi comme fin, et c'est en cela que
consiste précisément sa dignité (la personnalité) »122. Ce qui apparaît dans le

120 CrPr, p. 714

121 CrPr, p. 713

122 DV, p. 758-759

sentiment de la personnalité de l'homme en tant qu'homme, c'est la dignité même

de notre nature.

On comprend dès lors pourquoi le sentiment qu'inspire la loi morale, lorsqu'elle détermine la volonté par elle-même, puisse être proprement appelé « estime de soi ». Il est le sentiment de notre dignité en tant qu'hommes et, en tant que tel, il est le sentiment de la valeur intrinsèque de notre nature. Or, nous l'avons vu, l'estime de soi peut être considérée de manière générale comme le sentiment de sa propre valeur, dont le sentiment de sa propre valeur intrinsèque constitue une forme particulière. Tel est le respect comme sentiment de notre personnalité et comme estime de soi, à savoir le sentiment de la valeur intrinsèque

de l'humanité dans notre personne : « Cette idée de la personnalité, (...) éveille le respect »123.

Nous demandions quel rapport entretient le respect pour la loi avec l'estime de soi. Nous pouvons maintenant répondre : il s'agit de deux aspects du même sentiment que nous inspire la loi morale en tant qu'elle détermine notre volonté. L'un et l'autre sont des effets de la même action exercée par la loi dans l'esprit. En tant que cette contrainte produit un sentiment d'humilité et terrasse la présomption, elle nous fait prendre conscience de la supériorité de la loi (respect pour la loi). Mais en tant que cette contrainte est exercée sur les inclinations par la raison pure, elle nous fait prendre conscience de la valeur absolue de notre être (estime de soi). On peut donc concevoir le respect et l'estime de soi comme le même sentiment, ce qui explique pourquoi dans de nombreux passages, comme le passage de la Doctrine de la vertu que nous évoquions dans cette même section, Kant emploie indifféremment les deux expressions.

L'estime de soi, telle qu'elle se définit ici, ne se distingue donc pas du

mobile moral. L'extrait suivant de la Critique de la raison pratique le dit
explicitement : « Tel est le véritable mobile de la raison pure pratique ; il n'est
autre que la pure loi morale elle-même, en tant qu'elle nous fait sentir la sublimité

de notre propre existence suprasensible et que subjectivement, elle produit du
respect pour leur plus haute détermination »124. Le mobile moral est unique. Il ne

peut être tantôt le respect pour la loi, tantôt l'estime de soi. Le mobile moral, c'est le respect pour la loi, c'est-à-dire l'estime de soi comme moment introspectif du sentiment suscité par l'action de la loi morale dans l'esprit humain.

Ainsi, la notion d'estime de soi nous fait plonger au coeur de la « part subjective » de la moralité. La moralité, au sens subjectif du terme, c'est-à-dire au sens de la manière dont la loi morale se fait principe subjectif de détermination de la volonté, c'est l'estime de soi. Kant a pu écrire ceci au sujet du respect : « le

respect pour la loi n'est pas un mobile de la moralité, mais il est la moralité même,
considérée subjectivement comme mobile »125. On pourrait dire la même chose de

l'estime de soi : elle est la moralité même.

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