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Trafalgar sur la marine de
commerce française
Yann Collin Thèse professionnelle
Tuteur : Pierre Tracol, Master en Management
Supérieurs hiérarchiques : Alain Fournier &
Philippe Hervé Promotion 2007
CMA - CGM
Conséquence de l'évolution du lien substantiel
entre État du pavillon et navire au sein de la marine marchande
Française et des équipages
Résumé Introduction
I. Le lien substantiel dans la relation État-navire
A. Définition du navire et approche du lien
substantiel
B. /mmatriculation et Francisation d'un navire
1. Battant pavillon national ou TAAF
a. Le port d'attache
b. Le nom
c. Le tonnage
d. Les conditions requises pour obtenir la francisation
2. Battant pavillon R/F
II. Le lien substantiel : l'État, l'armateur, le
Commandant
A. L'évolution du statut de l'armateur
1. Réaffirmation du rôle de l'État à
l'orée de la 2e guerre mondiale : le cas des Liberty Ships
2. La reconstruction de la marine marchande Française
dans le cadre du plan Marshall
B. L'entreprise armatoriale
1. Évolution et distanciation
2. La mise en place d'unité de business, le concept de
ligne
C. Le lien entre armateur et équipage, part du lien
substantiel
1. Navire et équipage, évolution de l'espace
2. Conséquence de l'unité de business, le multi
pavillonnement
D. L'exemple particulier du Capitaine, un statut d'exception
1. Les fonctions du capitaine, des évolutions
marquées
a. La réglementation relative aux conditions de travail
et de vie à bord
b. Le capitaine de mandataire itinérant à
préposé de l'armateur
2. Les limitations légales de responsabilité
III. Le lien substantiel : Le contrat d'engagement maritime, la
vie des marins
A. Le contrat d'engagement maritime
1. Les différences avec le code du travail
2. Le contrat d'engagement maritime
3. Les obligations des deux contractants l'un envers l'autre
4. La rupture du contrat d'engagement
B. Du contrat de travail maritime à l'agence de manning
C. La vie de marin aujourd'hui, conséquences des
stratégies de l'armateur
1. Les facteurs sociaux
a. La discrimination à la nationalité
b. Les problèmes de communication, la question des
langues
c. Disparité ethnique, la question de l'interculture
2. Les facteurs personnels
a. Le respect et l'importance du sentiment d'être
respecté
b. L'isolement géographique : la famille
c. Le développement de psychopathologies
particulières et leurs conséquences
3. Les facteurs professionnels
a. Les exemples d'une tournée Chinoise et du canal de
Panama
b. La préparation de la crise, les exercices
c. La piraterie, le terrorisme et l'/SPS
Conclusion
Annexes
Annexe 1:
Appréciation de l'entreprise
Annexe 2:
Glossaire
Bibliographie
Annexe 3:
Retour d'expériences
Officier de marine marchande
Officier de marine marchande, responsabilité, devoir
Officier mécanicien
Officier pont
La fonction d'Officier
Ship manager, à l'interface entre marin et entreprise
armatoriale Prédispositions structurelles du navire
L'opération de planning
Les outils de travail
L'organisation et la mise ne oeuvre de l'escale
La réalisation du plan de chargement
L'intégration au sein d'une unité de business
Remerciements:
Je souhaite en premier lieu remercier le commandant Raphael
Baumler, pour l'influence qu'il a pu avoir à la fois sur
l'élaboration de ce travail mais également sur la reprise de mes
études.
Un grand merci à M. Florent Vicaire, officier
mécanicien avant qu'il ne rejoigne les bureaux de la compagnie Maersk
Maritime puis CMA CGM, avec qui j'ai travaillé, et qui a pris le temps
de m'éclairer sur certains aspects de la gestion des compagnies
maritimes et à obtenir un certain nombre de données.
A Nicolas Vignes, Jean François Franceschi, Renaud
Boyer et Jean François Raoult Grondin et tout les autres, tous camarades
officiers ayant répondu à mes questions et partagé avec
moi les résultats de leur propres travaux de thèse.
Mes sincères remerciements à Alain Fournier et
Philippe Hervé, mes supérieurs hiérarchiques et
maîtres de stages qui m'ont offert leurs conseils ainsi qu'à mes
collègues des services NEMO et PAD. Mes remerciements s'adressent
également à Hervé de Tarade, formateur au F/RST de la CMA
CGM qui m'a donné accès à de nombreuses informations.
Enfin un grand merci à M. Pierre Tracol et au docteur Babu
Abraham, tuteurs de cet exercice, pour l'aide qu'ils m'ont apporté au
cours des deux années ou ils m'ont vu travaillé sur ce
document.
Résumé
Le lien substantiel est la traduction des systèmes
organisationnels, humains et structurels par lesquels un Etat exerce ou
entretient l'image de son autorité sur un navire battant son pavillon.
Le lien substantiel n'a jamais été clairement défini par
les réglementations internationales alors que son obligation a
été posée par la Convention de Montego Bay en 1982 faisant
suite à la convention de Genève de 1958. L'Etat du pavillon est
libre quand aux modalités d'exercice de ce lien substantiel, ce qui se
traduit principalement dans les conditions d'immatriculations du navire et dans
son contrôle.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale la situation de la
marine de commerce française n'a cessé d'évoluer vers une
libéralisation du système. Alors que suite à
l'épisode des Liberty Ships, le gouvernement se posait la question de la
Nationalisation de la flotte, la fin de la colonisation, l'apparition des
conférences d'armateurs face aux nouveaux pays maritimes, va renforcer
la position des armateurs privés dans l'exercice de leur métier
en voyant la fin des dernières grandes compagnies d'économie
mixte. Au début des années 1980, les premiers pavillons de
complaisance, à l'instigation des armateurs américains font leurs
apparitions et vont déclencher un dépavillonnement massif vers
ces registres de non-droits, non-obligations et non-lien. Permettant de fait
à ces mêmes pays de voir leur importance grandir au sein de l'OM/
(Organisation Maritime /nternationale).
Les États à traditions maritimes, telles la
France, qui cherchaient à préserver et encadrer de manière
stricte l'accès à leur pavillons ont fini par céder sous
le poids de la globalisation maritime. L'apparition des pavillons de
complaisance à l'orée des années 1980, sous l'impulsion
des armateurs américains a permis un accroissement de la concurrence,
déjà bien développée à la suite
de l'effondrement du système colonial par
l'entée de nouveaux Etats maritimes tel Panama, les Bahamas, le
Libéria, la Mongolie (pays côtier ??). Ces nouveaux pavillons
présentent l'avantage de ne reconnaître que peu de droits sociaux
et font échecs dans la pratique comme en droit aux actions collectives,
en s'appuyant et favorisant l'enregistrement des navires sous couvert de
société écrans. Les Etats traditionnellement maritimes
cherchèrent tout d'abord à se préserver de ce
phénomène en s'appuyant sur les syndicats nationaux pour lutter
contre cette concurrence. Puis devant le manque de succès flagrant de
cette méthode, ils adoptèrent la création de pavillon bis
puis plus récemment de registres internationaux, les premiers permettant
de favoriser l'emploi d'une main d'oeuvre nationale et offrant aux
équipages internationaux un « droit social » encore à
l'état embryonnaire pour raison d'inactivité, issu d'un
territoire doté d'une autonomie juridique (Mata Utu, îles
Kerguelen pour la France). Cette mesure fit tomber la population de marins
français à 1500 environs.
C'est dans ce cadre que le lien substantiel a connu la plus
forte évolution. L'Etat se concentrant de plus en plus sur un
pragmatisme économique et stratégique et les armateurs cherchant
autant que faire ce peu à diminuer leurs postes de dépenses et
faisant face à une demande croissance de la part de la clientèle
de diminuer les couts ont permis la dérive du lien substantiel vers une
notion beaucoup plus floue ou la reconnaissance du rôle de l'Etat du
pavillon s'est transposée à une pseudo responsabilisation des
armateurs puis des affréteurs.
Parallèlement l'évolution des concepts de
sécurités civiles ont favorisé une
hyper-responsabilisation des équipages contrevenant à la notion
maintenant presque désuète de la fortune de mer permettant aux
armements et affréteurs de se dédouaner peu à peu sur les
Commandants et marins, sur les sociétés de classification, sur
les états du port.
Les impératifs commerciaux issus des politiques en flux
tendu des systèmes logistiques mondiaux ont engendré une
massification des navires comme des terminaux portuaires et des structures
adjacentes, et augmenté les contraintes liées à la
compétition pour l'obtention des marchés par les armateurs. De ce
fait la situation des marins et leurs relations avec les armateurs se sont
trouvées modifiées, avec l'exemple extrême du Commandant
perdant la quasi-totalité de ses prérogatives commerciales et
maritimes.
L'évolution du lien substantiel n'est pas anodine, et
ses conséquences sont lourdes à la fois d'un point de vue
économique, mais également écologique et humain. La marine
de commerce est l'épine dorsale des échanges commerciaux
mondiaux, mais les principaux acteurs refusent de voir le cancer qui
l'atteint.
La conquête de la haute mer a donné à
l'Europe sa primauté universelle au regard de l'histoire, lui permettant
de redécouvrir le monde, s'appuyant d'ailleurs bien plus sur les
populations autochtones que sur ses propres hommes, et d'en tirer les richesses
autant par le biais du commerce que du colonialisme. Cet essor de la navigation
hauturière marque réellement l'explosion du pouvoir occidental
sur le monde et reste une asymétrie qui, de nos jours encore, laisse des
traces. Bien que l'Islam et la Chine aient été les
détenteurs d'un savoir maritime nettement en avance sur l'Europe, telle
la boussole et la voile triangulaire pour celui-là ou la voile
carrée à lattes de bambous et le gouvernail d'étambot qui
permet de remonter au plus près du vent pour celui-ci, l'Europe, une
fois ces techniques apprises, connue une véritable rénovation
à partir du XIIIe siècle. Ces progrès
décisifs permirent, en 1297, le premier voyage commerçant de
navires de la flotte génoise, les Naves (et il ne s'agit pas encore de
découvrir. Deux mille ans auparavant la flotte phénicienne
passait Bonne espérance sur les ordres de Pharaon, il s'agissait de
navigation côtière 1 seulement, il est vrai...).
1 La navigation côtière s'oppose à
la navigation hauturière par l'utilisation continue de la côte
comme système de repérage (amers) et comme source
d'approvisionnement. La navigation hauturière autorise la perte de vue
des côtes grâce à l'utilisation des astres comme
système de positionnement.
Cet essor de la marine de commerce comme de la marine
militaire (les uns comme les autres étant armés et transportant
des marchandises), a permis, outre l'essor des citées d'escale telle
Lisbonne au XIIIe siècle, le développement d'un
nouveau champ de prospective relative à l'import et à l'export,
ce qui a également eu un impact décisif sur la vie terrestre.
Apportant de nouvelles denrées rares telles les épices ou le
sucre, le café ou le cacao, ainsi que le thé qui fit, avec les
soieries indiennes, la fortune de la compagnie des Indes, la marine marchande
devint un élément d'importance dans la vie des Européens
des classes sociales supérieures, et ensuite de toute la population,
comme vecteur de nouveautés et de modes2. Ainsi, l'invasion
du café qui arriva à Venise en 1615 puis à Paris en 1643,
devint un véritable phénomène de société
à partir de 1669 grâce, entre autre, à l'appui de
médecins publiant la liste de ses vertus supposées. D'autre part,
n'oublions pas que la découverte des Amériques et l'exploitation
des mines d'or, d'argent et de cuivre de l'Amérique du Sud rendirent
possible la pérennité d'une économie basée sur la
stabilité du cours de ces matériaux, et par suite, la
redécouverte des moyens de paiement tel que le billet, le chèque,
et le crédit.3
D'autre part, la découverte des Terra Incognita et
leurs revendications par les Commandants des navires découvreurs «
au nom du Roi » furent à l'origine de la mise en place du lien
presque sacré entre Etat et navire. N'oublions pas la lettre de course
restée célèbre car permettant l'exercice de la flibuste
(piraterie) sous la protection de Sa Majesté et évitant, à
l'équipage du navire pris, la pendaison.
Ces deux derniers exemples montrent bien l'importance
accordée au navire par les gouvernements. Quand Colbert, ministre du Roi
Louis XIV, dans le cadre de sa politique d'interventionnisme encourage la
construction navale en faisant planter la forêt de Tronçay
permettant la construction de 276 navires de guerre, abolit le système
de presse à l'Anglaise pour adopter le recrutement maritime et
l'enregistrement des marins, et crée la première caisse de
sécurité sociale destinée aux invalides de la
Marine4, le lien entre l'Etat et le navire est d'autant plus
évident qu'il existe dans le cadre d'une politique expansionniste.
2 Nous ne saurions considérer le transport de
bled en grain ou en farine comme d'importance au regard des quantités
transportées par voie de terre, le rapport est inférieur à
1% avant l'apparition de la vapeur.
3 Ce texte est largement inspiré du livre de
Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et
capitalisme, XVe -- XVIIIe, Les structures du quotidien, édition Le
livre de poche Références, 1979
4 Elle deviendra l'actuelle ENIM, Etablissement
National des Invalides de la Marine
Aujourd'hui, ce lien est en proie à une
évolution rapide entamée avec la fin du colonialisme d'une part
et l'apparition des pavillons de complaisance d'autre part (nous reviendrons
sur ce terme ultérieurement). Les marins modernes, confrontés
à une internationalisation des conditions de travail grâce
à l'action de l'OIT et surtout à cause de l'extrême
compétition régnant entre les compagnies maritimes au commerce,
ont le sentiment de perdre de vue la relation qui les lie à leur Etat du
pavillon. Que ce soit par le biais des équipages recrutés par
marchand d'hommes, ou par l'affrètement de navire coque nue, ou tout
autre système accepté par les Etats, les navires sont-ils encore
à proprement parlé des portions de territoire National reconnu
comme tel, ou des îlots de plus en plus affranchis de la tutelle
nationale ? Il s'agit donc, pour nous, de nous interroger sur
l'évolution du lien substantiel entre l'Etat du pavillon et le navire en
France.
L'existence de ce lien substantiel, s'il est requis par les
conventions internationales, n'est cependant ni explicitée ni
normée. Chaque Etat signataire a, à sa charge, la mise en place
de ce lien substantiel. Ainsi, en France, celui-ci se traduit à travers
différents axes techniques, humains et organisationnels. Après
avoir défini le concept de navire en terme juridique selon le droit
français, nous verrons de quelle manière un navire est
amené à arborer le pavillon national. Puis nous étudierons
le lien social entre l'Etat et le marin, à travers les différents
personnages de l'entreprise maritime, à savoir l'armateur, le Commandant
et l'équipage ainsi qu'à travers le contrat d'engagement
maritime. Nous montrerons tout au long des paragraphes dans quelle mesure le
lien substantiel est affecté en France par les exigences du
marché mondial et les réglementations internationales.
CHAPITRE I
Le lien substantiel dans la relation
État-Navire
A. Définition du navire et approche du lien
substantiel
Le terme «navire» désigne tout engin ou tout
appareil de quelque nature que ce soit, y compris les engins sans tirant d'eau
et les hydravions, utilisé ou susceptible d'être utilisé
comme moyen de transport sur l'eau. Tel est défini le navire dans la
réglementation maritime internationale, dite COLREG 76.
Le navire est un bien meuble5 individualisé,
naturalisé et immatriculé et à ce titre met en
évidence la différence fondamentale qui l'oppose au bien meuble
traditionnel de type immobilier. Le navire, immobilisation financière
importante au regard du patrimoine de son/ses propriétaires,
présente en outre la particularité d'être mobile et de
pouvoir quitter les eaux relevant de la souveraineté nationale. A ce
titre, il paraît justifié de lui attribuer un regard particulier
dans le cadre des réglementations internationales. La convention de
Montego Bay sur le droit de la mer en 1982, faisant suite à un premier
mouvement vers la définition du navire lors de la convention
internationale de Genève de 1958, établit un certains nombre
d'éléments reconnaissant le statut spécifique du navire en
tant qu'entité. Le navire se doit
5 Comprend les biens amortissables qui donnent
droit ou qui donneraient droit à une déduction pour amortissement
aux fins de l'impôt sur le revenu. Ils comprennent aussi les biens
meubles, autres que les biens amortissables, dont la vente donnerait lieu
à un gain en capital ou une perte en capital aux fins de l'impôt
sur le revenu. Aux fins de la TPS/TVH, les immobilisations ne comprennent pas
les biens des catégories 12, 14 ou 44 de l'annexe II du Règlement
de l'impôt sur le revenu.
donc d'être reconnu par un État, et un seul
(faute de quoi il est considéré comme pirate). Le pavillon,
représentatif de l'État lui accordant sa reconnaissance, est
également le symbole du « lien substantiel » le liant à
cet État. Ce lien, non défini lors de la convention, a
été laissé à la libre appréciation des
États signataires et, pour beaucoup d'entre eux, n'a pris qu'une
signification purement légale. Chaque État est en mesure de
définir les critères d'acceptation d'un navire au sein de sa
flotte nationale, lui attribuant alors les documents requis par les
réglementations internationales et son entrée au « registre
maritime » justifiant des noms, et caractéristiques du navire.
Il me paraît important de souligner que le texte ne
spécifie pas la nature du lien substantiel de manière
systématique, laissant le soin aux États du pavillon de
définir par eux-mêmes sa nature, et quelles obligations il
entraînera.
En France, les administrations compétentes en
matière d'immatriculation du navire sont d'une part l'administration des
Douanes, qui dépend du Ministère des finances, et d'autre part
l'administration des Affaires Maritimes, qui dépend du Ministère
des Transports. L'administration des douanes accorde la nationalité
Française au navire par la procédure de «francisation»
et les Affaires Maritimes délivrent les titres de navigation et de
sécurité, ainsi que le numéro d'immatriculation du navire,
qui sont indispensables pour pouvoir naviguer en règle.
Il existe en France deux registres sous lesquels un navire de
marine marchande peut être immatriculé : un registre applicable en
métropole et dans les départements d'outre-mer et le Registre
International Français (RIF), considéré comme pavillon de
complaisance par l'ITF6.
Pour pouvoir être immatriculé sous le pavillon
Français, le navire doit au préalable être
individualisé par certains éléments. L'individualisation
du navire tient à des caractéristiques physiques qui sont le port
d'attache, le nom et le tonnage.
Le code des douanes, pour assurer le lien substantiel entre
l'État du pavillon et le navire exigé par les Conventions
internationales, a posé une condition relative à la construction
du navire et une autre relative à la propriété du navire.
Depuis 1793 jusqu'à aujourd'hui, ces conditions ont fait l'objet d'une
évolution importante. En effet, le navire devait avoir été
construit en France et appartenir pour le tout à des Français
à l'origine7. Suite à l'évolution
économique et l'apparition de nouveaux organes de financement
(crédit bail) ou de mode d'affrètement
6 International Trade Federation
7Titre IX, article 219 du code des douanes
(coque nue), des règles dérogatoires de
propriété du navire ont été mises en place. En
effet, dans le cas de l'affrètement coque-nue, il s'agit d'attribuer la
nationalité Française provisoirement à un navire
étranger affrété coque-nue par un armateur
Français, sous réserve que l'État d'origine accepte
l'abandon provisoire de son pavillon d'origine.
En outre, la condition de propriété du navire
fixée par la loi du 3 janvier 1967 a été
«communautarisée» par la loi n° 96-151 du 26
février 1996 relative aux transports, à l'occasion de la
réforme du pavillon TAAF afin de mettre en harmonie le droit
Français avec la droit communautaire. Le nouveau texte prévoit,
en outre, un contrôle de sécurité comme condition
préalable et indispensable à la francisation du navire et
«communautarise» la condition de construction du navire.
Pour obtenir la nationalité Française, le navire
est soumis à la procédure de francisation.
Cette procédure ne varie pas, que le navire soit sous
pavillon national ou qu'il batte pavillon RIF. Ainsi, le lien substantiel entre
l'État du pavillon et le navire ne semble pas être mis à
mal lors de la procédure d'enregistrement du navire à proprement
parler. Le nouveau registre RIF ne change pas non plus la donne en instituant
le guichet unique. Seules les conditions de navigants évoluent dans un
sens communautaire.
Voyons à présent de quelle manière
s'effectue la francisation puis l'immatriculation d'un navire de commerce. Nous
ne parlerons ni des navires militaires où le lien substantiel est par
trop évident puisque systématisé par l'influence du
ministère de la défense, par les missions de
représentations ou les opérations militaires conjointes, ni des
navires de plaisance qui n'ont pas d'impacts réels tant sur la politique
française que sur sa balance commerciale.
B. Immatriculation et Francisation d'un navire
L'immatriculation et la procédure de Francisation
obéissent à des normes édictées par l'État
Français, permettant à des armateurs d'arborer les couleurs
nationales au cul de leurs navires comme de bénéficier des
avantages qu'un tel pavillon peut leur procurer. En France, les registres
d'immatriculations sont au nombre de trois : le registre national
métropolitain (principalement les caboteurs ou ferry), le registre TAAF
(Terres australes et Arctiques Françaises, en cours de disparition) et
son remplaçant, nouvellement né, le Registre International
Français (RIF) qui simplifie la procédure.
Avant d'aller plus avant, il est, je crois, nécessaire
d'illustrer brièvement les différences existantes entre les modes
de pavillonnements.
Pavillon d'État : il s'agit de pavillons issus, en
général, de pays à forte tradition maritime. La
législation applicable à bord de ces navires est celle de
l'État, un quota plus ou moins important de personnes ayant la
nationalité du pavillon devant être employées à
bord. De plus, le siège ou un bureau représentant l'armateur doit
être installé dans ce même pays. Cette définition a
connue un certain nombre d'évolution au fil des ans. Nous y reviendrons
par la suite.
Pavillon dit de libre immatriculation ou de complaisance :
définition I.T.F. : « Sont considérés comme navires
sous pavillon de complaisance les navires pour lesquels la
propriété réelle et le contrôle se situent dans un
pays autre que celui des pavillons sous lesquels ils sont immatriculés.
». Cette définition a été également revue avec
l'apparition des registres internationaux, tel le RIF (que nous aborderons
brièvement plus tard). De nos jours l'ITF se focalise davantage sur les
notions de contrôle et d'exercice du lien substantiel que sur la
localisation géographique du lieu de pavillonnement.
Pavillon dit sous normes : on parle de pavillon sous normes
pour définir les navires immatriculés dans des États
n'ayant ratifié aucune convention ou presque, il n'y a donc aucune
législation qui régisse la vie à bord de ces navires. Tous
les pavillons de complaisance ne sont pas des pavillons sous normes, cependant
une corrélation a pu être établie entre ces deux «
registres ». Ce dernier point ne présente pas à proprement
parler un type de pavillon reconnu mais plutôt une catégorie
marginale.
1. Battant pavillon national ou TAAF
Le propriétaire qui souhaite immatriculer son navire
sous le pavillon français doit au préalable choisir le port
d'attache de son navire, élément d'individualisation du navire
prévu à l'article 1 de la loi du 3 janvier 1967, et justifier que
le navire possède deux autres éléments d'individualisation
: le nom et le tonnage (plus précisément le jaugeage),
prévus à l'article1 de la loi de 1967 et aux articles 1 et 2 du
décret de 1967.
a. le port d'attache
Le propriétaire doit choisir un port d'attache pour son
navire, c'est-à-dire le lieu de rattachement fixe où sont
rassemblées les informations légales utiles à son sujet.
Mais il faut souligner que le terme « port d'attache »
présente tout de même une certaine ambiguïté en

droit français dans la mesure où le navire est
rattaché à deux administrations différentes :
l'Administration des Douanes et l'Administration des Affaires Maritimes, dont
les bureaux peuvent se situer dans deux ports différents. Comme le
domicile d'une personne, le port d'attache obéit aux mêmes
caractères : son libre choix, sa fixité et son unicité.
Ainsi, tel un immeuble ou une personne, l'application de ce triple principe
permet le développement d'un système de publicité des
droits réels et de l'état juridique du navire.
i. Le libre choix du port d'attache.
Le port d'attache est librement choisi par le
propriétaire du navire. Le choix du port d'attache dépendra
souvent de la taxe professionnelle, qui est fonction de la commune de
rattachement. Il peut être changé au cours de la vie du navire, en
effet le port d'attache n'indique pas la nationalité du navire, le
navire peut donc librement changer de port d'attache.
Le port d'attache fait partie des marques extérieures
d'identité que tout navire est tenu d'arborer (décret du 17 avril
1924 complété par les décrets n° 278 du 17 mars 1956
et n° 526 du 5 juin 1964 et modifié par le décret n°
890 du 27 juillet 1977). Ainsi il doit être inscrit à la poupe
(avant) du navire, et à la proue (arrière) du navire si le navire
jauge plus de 25 tonneaux.
Comme le port d'attache n'indique pas la nationalité du
navire, on peut alors se demander si un navire français peut avoir son
port d'attache à l'étranger.
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« Maersk Garonne »
Navire Porte conteneur
Maersk Maritime
4300 EVP
Port d'attache : Port aux Français Quartier Maritime :
Marseille Pavillon : TAAF
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Dans la pratique, le port d'attache n'apparaît qu'au cul
du navire sous le nom (voir la photo ci-dessus). A la proue, pour des raisons
peu évidentes, le port d'attache n'est pas exprimé
(confère photo ci-après). Il est bien entendu que cette
obligation faite aux navires battant pavillon français peut sembler de
pure forme, pourtant il semble nécessaire de signaler cette omission
tolérée comme première marque évidente de la
dégradation du lien substantiel dont la tangibilité s'exprime
entre autre par le respect des règles édictées par
l'État du pavillon. Le
décret de 1924 n'ayant pas été
modifié en ce sens, il apparaît surprenant qu'une telle marque
extérieure du lien puisse avoir été supprimée dans
la pratique, sans mesure prise par la suite dans le cadre des visites annuelles
par les Affaires maritimes.
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« Club Med 2 »
Navire de croisière
Service et Transport
Port d'attache : Mata Utu Quartier Maritime : Le Havre Pavillon :
TAAF
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ii. Le navire français et son port d'attache
Bien que la solution soit admise dans la plupart des
législations (Vialard, Droit maritime, 1997), le navire français
ne peut avoir son port d'attache à l'étranger. En effet les
dispositions des articles 88 et suivants du décret du 27 octobre 1967
établissent une liaison trop étroite entre le port d'attache et
le pavillon français pour que l'on puisse admettre qu'un navire
français n'ait pas de port d'attache en France. De plus, étant
donné que le port, où est attaché un navire, doit
être le siège d'une recette principale des douanes et qu'il
détermine le quartier des affaires maritimes qui suivra le navire et ses
marins, l'immatriculation est impossible dans un port étranger où
la France n'entretient ni recette des douanes, ni quartier d'inscription. Par
conséquent, les navires français sont nécessairement
attachés à un port français même si dans leurs
activités ils ne touchent ni ports ni côtes françaises.
Cela dit, un navire français n'est pas nécessairement
attaché à un port métropolitain ; il peut avoir son port
d'attache dans un territoire ou département d'outre-mer ainsi que le
prévoit le registre TAAF.
En revanche, si un navire français est
nécessairement attaché à un port français, ce n'est
pas toujours vrai pour certains navires étrangers. En effet, les navires
d'États dépourvus de littoral maritime sont, par la force des
choses, immatriculés dans un port étranger. C'est le cas,
notamment, des navires suisses qui ont pour port d'attache celui de
Gênes. On peut ajouter qu'un navire étranger peut avoir un port
d'attache en France, sans que sa législation nationale soit tenue de
reconnaître à la chose des incidences juridiques.
Si le port d'attache peut, à première vue,
paraître comme une marque suffisante à
défaut d'être essentielle du lien substantiel, nous nous
apercevons rapidement des failles d'un tel à
priori. En effet, dans le cas de la France, que permet le port
d'attache et/ou d'enregistrement ? Référencer le navire au
registre maritime, cela autorisant d'une part la ponction obligatoire de
l'impôt telle que prévue par le code des douanes, et d'autre part
une affiliation au territoire Français. Mais cette même
affiliation est-elle pour autant la consécration du lien substantiel ou
pas ? Il apparaît assez vite que celui-là ne saurait être
validé uniquement par la définition du port d'attache tant il est
vrai que la multiplication de ceux-ci sur et hors territoire
métropolitain, favorisant une foultitude de registres d'imposition, ne
permet pas une reconnaissance évidente de l'état de filiation
entre navire et État. Ainsi, l'existence des différents statuts
des pavillons Français, National, TAAF et RIF met déjà
à mal la nature du lien en reconnaissant le principe
d'inégalité des navires dans leur statut, leur imposition, leur
reconnaissance par l'État. L'État, garant des droits et devoirs,
prononce par la différenciation au port d'attache, image du statut du
pavillon, l'iniquité de traitement de sa propre marine. Nous reviendrons
ultérieurement plus en détails sur les différences entre
pavillons.
b. Le nom
Le nom est choisi par le propriétaire du navire, mais il
fait aussi l'objet d'un contrôle et d'une autorisation par
l'administration des Affaires Maritimes.
En principe, le nom est librement choisi par le
propriétaire avec cependant certaines limites, le nom devant permettre
de distinguer le navire des autres bâtiments de mer.
Il est ainsi interdit de choisir un nom pouvant donner lieu
à un trouble pour l'ordre public, offenser les bonnes moeurs ou nuire
à l'intérêt général. De même, tout nom
pouvant prêter à confusion phonique avec le mot « mayday
» prévu comme signal de détresse radiophonique est à
proscrire. Le choix de deux initiales comme nom de navire n'est pas
autorisé car peut prêter à confusion avec les initiales du
quartier d'immatriculation. De même, le propriétaire ne peut pas
choisir un nom déjà donné à un autre navire
existant sous le même pavillon, ce qui entraînerait des risques de
confusion, notamment à l'occasion d'un évènement de mer.
Ainsi, une réglementation administrative précise qu'un navire de
plus de 25 tonneaux de jauge ne peut prendre un nom déjà
adopté par un autre navire : la règle est coutumière et
n'est assortie d'aucune sanction.
Il est cependant admis que des similitudes de noms ne
présentent aucun inconvénient lorsque les caractéristiques
et le genre de navigation des navires en cause ne sont pas comparables et
n'entraînent donc aucun risque de confusion. Il est à noter
également que, lors des communications radiophoniques, les navires
utilisent pour s'identifier le code alpha numérique qui leur a
été attribué par l'État du pavillon, numéro
unique, permettant de lever le
doute quant à l'identification du navire. Voici un exemple
où un navire appelle le pilote de Hong Kong, lui indique son nom puis
lève le doute.
"Hong Kong Pilot station, Hong Kong Pilot station, Hong Kong
Pilot station, this is Maersk Garonne, Maersk Garonne, Maersk Garonne,
Foxtrot Whisky Yankee Hotel (FWYH) ..."
Il a donc été nécessaire de
prévoir que le nom, que le propriétaire souhaite donner à
son navire, fasse l'objet d'un contrôle et plus précisément
d'une autorisation par l'administration des Affaires Maritimes. Il est à
noter que ces règles ne sont pas appliquées avec rigueur dans le
cas des navires dont le tonnage est inférieur à 500 tonneaux.
L'influence qu'exerce l'administration française sur le
choix du nom du navire peut-elle être considérée comme de
nature à être partie du lien substantiel ? Il semble difficile de
considérer la chose comme allant de soi. En effet, le contrôle du
nom obéit davantage à une nécessité de
sécurité maritime et de facilité administrative
qu'à une réelle volonté de l'État d'exercer son
pouvoir sur ce qui n'est qu'une simple formalité. Le nom du navire, s'il
est part de la procédure de francisation, ne saurait être
suffisant ni même part à l'expression du lien substantiel.
c. Le tonnage
Le tonnage ou la jauge du navire est « l'expression de la
capacité intérieure du navire » (article 2 du décret
de 1967). Il s'exprime en tonneaux de jauge, c'est une mesure anglaise qui vaut
100 pieds cubes et qui représente 2,83 mètres cubes ; aujourd'hui
on parle d'UMS : Universal Mesural System. Le chiffre donne une idée des
dimensions du navire et permet de l'identifier. La jauge du navire est un
élément qui a des incidences très importantes, elle permet
d'asseoir les taxes et péages perçus par les autorités
maritimes à l'occasion du passage du navire dans un port, dans un canal,
etc. Au plan juridique, elle commande l'application de nombreux
règlements. C'est ainsi que les règles de sécurité
varient selon la jauge du navire ; il en est de même des
compétences qui sont exigées du Capitaine.
La jauge du navire se calcule de diverses manières, il
faut alors distinguer les différents types de jauges qui existent pour
ensuite étudier l'opération technique qui permet de calculer la
jauge : le jaugeage.
Il faut distinguer la jauge nette de la jauge brute :
indications réglementaires, administratives, ainsi que le port en lourd
: indication commerciale, qui complète le volume pour certains types de
navires. Seule la jauge brute est prise en considération dans la
procédure d'individualisation du navire.
Le jaugeage est l'opération technique consistant
à calculer la jauge d'un navire et destinée à
préciser son tonnage. Le jaugeage est effectué par
l'administration des douanes, et plus précisément par le service
de jaugeage maritime comprenant un service central à Paris et 6
échelons régionaux à Dunkerque, Rouen, Lorient, Nantes,
Bordeaux et Marseille, pour les navires dont on demande la francisation.
Ce même service établit le certificat de
jaugeage, certificat indispensable pour établir l'acte de francisation
et calculer le droit de navigation et de francisation prévu à
l'article 223 et suivant du Code des douanes. Ainsi l'article 3 du
décret de 1967 précise que : « l'autorité
administrative définit les règles du jaugeage et délivre
aux propriétaires de navire des certificats de jauge conformes aux
prescriptions des conventions internationales en vigueur ». Il y a
là un renvoi pur et simple à la réglementation
douanière ; l'article 222 dispose : « le service des douanes
procède au jaugeage des navires dont on demande la francisation et il
établit le certificat de jauge ».
Le calcul s'opère à partir de normes
standardisées définies par des conventions internationales.
Pour pouvoir être immatriculé sous le pavillon
français, le navire, une fois individualisé, doit ensuite se voir
attribuer la nationalité française.
Le calcul de la jauge, nécessaire dans le cadre de la
procédure d'identification du navire et par suite de sa francisation,
obéit à présent à des réglementations
internationales, lesquelles permettent une uniformisation des brevets, dont les
prérogatives sont exprimées selon la jauge et la puissance
machine telles que définies par la convention internationale STCW 95.
Peut-on alors encore parler de particularisme, puisque c'est ainsi que
s'exprime le lien substantiel français ? Il est bien évident que
non. Si l'ensemble de la procédure d'immatriculation du navire et sa
francisation était propre à la France, alors la notion de lien
substantiel comme expression du particularisme de la relation entre
l'État et son navire serait de nature à définir le lien
substantiel. Or, il apparaît que cette procédure dans son ensemble
est le produit d'une évolution lente partagée par l'Europe puis
par le monde, et qu'utilise même la plupart des États dits de
complaisance, la différence se jouant ultérieurement sur la
perception de la taxe.
d. les conditions requises pour obtenir la francisation
Pour obtenir la francisation d'un navire, une condition relative
à la construction du navire et une condition relative à la
propriété doivent être réunies.
La condition de construction a évolué au fil des
siècles pour ensuite être « communautarisée » par
la loi du 16 janvier 2001 modifiant l'article 3 de la loi de 1967.
La règle de construction en France a été
élargie en janvier 2001, modifiant l'article 3 de la loi de 1967 et les
articles 219 et 219 bis du Code des douanes, qui assimilent à la
construction du navire en France la construction dans le territoire d'un
État membre de la Communauté européenne. Les taxes et
droits d'importation ne seront donc plus exigibles pour qu'un navire construit
dans un autre pays de la Communauté européenne puisse avoir la
nationalité française, ce qui constitue une grande
nouveauté. Cependant, le navire construit en dehors de France ou de
l'Union Européenne devra acquitter ces droits et taxes d'importation
exigibles pour pouvoir être francisé ; « à moins qu'il
n'ait été déclaré de bonne prise faite sur l'ennemi
», précise l'article 219 I 1°. En effet, lorsque les navires
sont impliqués dans une guerre, il peut arriver qu'une des forces en
présence puisse saisir au cours d'une bataille le navire de son ennemi.
Le droit de la guerre prévoit alors que son nouveau propriétaire
n'a pas à acquitter les droits et taxes d'importation exigibles en temps
normal car ce navire est déclaré « de bonne prise faite sur
l'ennemi ». Pour pouvoir être francisé et donc arborer le
pavillon français, le navire impliqué doit être un navire
ennemi ou un navire ayant violé son obligation de neutralité en
fournissant aide et concours aux opérations ennemies. Cependant, ce cas
de figure semble être tombé en désuétude depuis la
Seconde Guerre Mondiale. (Au delà de la condition de construction, et
toujours selon les articles 219 et 219 bis I 1°, la francisation peut
également avoir lieu pour un navire confisqué pour infraction aux
lois françaises. Il s'agit ici d'une mesure pénale sanctionnant
des contraventions aux lois fiscales).
Pour obtenir la francisation, une condition relative à
la propriété doit également être remplie. Pour qu'un
navire puisse être francisé et arborer le pavillon
français, l'État français a posé des conditions de
propriété qui ont fait l'objet de nombreuses modifications et qui
divergent selon le statut du propriétaire : personne physique ou morale.
Cependant, avec l'apparition de nouveaux modes de financement du navire
(crédit bail et affrètement coque nue), des règles
spéciales, dérogatoires aux règles traditionnelles de
propriété ont dû être prévues et ont
été introduites dans la loi de 1967 par la loi 75-300 du 29 avril
1975.
Les conditions de nationalité des propriétaires
du navire ont été largement assouplies au fil du temps, notamment
depuis 1996 avec la nécessité d'harmoniser le droit
français avec le droit communautaire.
Comme la condition de construction du navire, la condition
relative à la nationalité des propriétaires a connu une
évolution importante au cours des siècles.
L'Ordonnance de la Marine de 1681 et l'Acte de navigation de
1793 prévoyaient que le pavillon français ne pouvait être
attribué à un navire que si ce dernier appartenait
intégralement à des français. Afin de tenir compte des
exigences du droit communautaire, les dispositions de la loi de 1967 (article
3) et du Code des douanes (article 219...) ont été
profondément modifiées par la loi 96-151 du 26 février
1996. Cette loi marque l'entrée du droit communautaire dans le droit
français du navire.
Désormais, pour être francisé, un navire
doit appartenir pour moitié au moins à des ressortissants
communautaires, ou pour le tout à des sociétés ayant leur
siège social en France ou dans le territoire communautaire. Concernant
les sociétés, les conditions sont plus exigeantes
vis-à-vis des dirigeants sociaux qui doivent être ressortissants
communautaires. Le siège social de la société
peut-être situé hors de la Communauté, s'il existe une
convention bilatérale de réciprocité conclue entre la
France et cet État, et si le navire est exploité et
utilisé à partir d'un établissement stable8
situé sur le territoire français.
Néanmoins, l'évolution de la structure du
commerce et de ses besoins en matière de transport, en particulier
maritime, a rendu nécessaire la création d'artifices tels
l'affrètement coque nue9 ou le crédit
bail10. Les conditions de propriété, autrefois marques
évidentes du lien substantiel sont largement remises en question, tant
par la communautarisation que par les arrangements contractuels
explicités ci-avant. Ainsi, la propriété, qui faisait
autrefois la différence entre le pirate et le flibustier, le Commandant
armateur et le boucanier, a disparu au profit d'un lien moins normatif pour un
autre privatif. A présent, la société écran
étant de mise, l'État du
8 Selon l'avocat général Mischo (DMF
1996 p 1096), « l'établissement implique une présence
matérielle continue sur le territoire de l'État d'immatriculation
et l'exercice effectif et réel de l'activité économique en
cause à partir de ce territoire »
9 La francisation des navires étrangers
affrétés coque nue par un armateur français (c'est
à dire loués sans équipage, le navire étant
armé par un équipage mis à bord par
l'affréteur).
10 Il s'agit d'une forme de contrat de financement
d'équipement. Le principe est de permettre à une entreprise, qui
ne dispose pas des fonds nécessaires à l'acquisition d'un bien
meuble, de l'utiliser pendant une période de temps
déterminée (dans le contrat) moyennant une contrepartie
pécuniaire ou autre et par l'intermédiaire d'un tiers auquel elle
le louera. A l'issue de ce contrat, l'utilisateur bénéficie d'une
option d'achat sur le bien, c'est-à-dire que celui-ci pourra être
acheté par le locataire pour un montant fixé dès
l'origine.
pavillon exerce sa souveraineté sur un navire dont il
ne verra jamais ni la couleur ni la coque, et, par suite de la
raréfaction des personnes compétentes au sein de l'administration
des affaires maritimes et du raccourcissement de la durée des escales,
aura des difficultés sans cesse grandissantes à effectuer in situ
le contrôle du navire tel que prévu dans l'exercice du lien
substantiel par la France. La société de classification devient
alors le seul recours d'un État affaibli pour exercer son devoir de
contrôle.
2. Navire battant pavillon RIF
Les paragraphes précédents s'appliquent de la
même manière dans le cadre du Registre International
Français, au détail près que le port d'attache est
obligatoirement Marseille.
Le groupe Bourbon, opérateur off-shore de stature
mondiale, a immatriculé le premier un navire sous pavillon RIF, le 10
mars 2006, profitant de ce fait des avantages que ce nouveau registre procure
comparativement au flou du registre TAAF.
Ce nouveau registre créé le 3 mai 2005
s'établit dans le cadre de l'harmonisation du droit maritime
européen, du développement de la compétitivité des
armements européens ainsi que de l'influence du nombre de navires
pavillonés sur la balance commerciale comme sur l'appui
stratégique réquisitionnable ou dans le cadre des politiques
d'indépendances énergétiques. Je reviendrai
ultérieurement sur ces derniers points. Fin décembre 2007, 248
navires seraient immatriculés sous pavillon RIF. Néanmoins, ce
résultat reste mitigé alors même qu'il enregistre une
hausse du nombre d'immatriculations importantes avec 74 enregistrements
supplémentaires en un an. En effet, la majorité de la flotte sous
RIF est constituée de petites unités ne comptant que quelques
trop rares unités importantes telles le méthanier Provalys (Gaz
de France), le supertanker Samco Europe ou plusieurs porte-conteneurs
géants de CMA CGM.
Un rapport d'évaluation sur la mise en oeuvre du
nouveau registre sera remis au parlement au début de l'année
2008.
Les navires battant pavillon RIF sont soumis au même
titre que les pavillons nationaux ou TAAF aux réglementations
internationales en matière de sécurité et
sûreté maritime, de formation des navigants et en matière
de droit social et de protection de l'environnement.
Le registre international français se caractérise
par les avantages suivants : > Le RIF est un registre communautaire ;
> Le RIF est un registre offrant toutes les garanties en
terme de sécurité et de sûreté des navires ;
> Le RIF offre des procédures administratives
simplifiées d'immatriculation et de francisation dans le cadre d'un
guichet unique, qui assure aussi un appui aux armements dans leurs autres
relations avec l'administration française ;
> Le RIF s'accompagne de différentes mesures fiscales
ou d'exonérations ;
> Le RIF assure un socle social pour les navigants non
résidants en France ;
> Le RIF fixe des exigences de nationalité pour la
composition de l'équipage.
Il est néanmoins nécessaire d'exprimer un hiatus
au regard de ce registre. En effet, celui-ci introduit dans le droit
français la notion de discrimination à la nationalité
quant aux conditions de navigation comme à la
rémunération. Cette discrimination s'effectue entre intra et
extra- européens.
Rappelons, pour finir, ce propos tenu par le Docteur Catherine
Berger lors du VIIIe Congrès pour la recherche interculturelle de
septembre 2001: « Pour accroître la rentabilité, les
compagnies ont eu recours à différentes mesures techniques comme
l'utilisation de conteneurs et l'accroissement de la taille des bateaux. Elles
ont également cherché à utiliser à plein les
navires en réduisant au maximum le temps passé dans les ports et
surtout elle se sont efforcées de diminuer les coûts les plus
facilement compressibles, ceux liés au personnel.
Pour ce faire, la taille des équipages a été
réduite, souvent de manière drastique.
On a également cherché à payer les marins
moins cher et même, beaucoup moins cher. Dans les grandes puissances
maritimes, les lois sociales et des syndicats puissants s'opposaient à
toute baisse des salaires et imposaient des mesures de protection des
salariés et de l'emploi. C'est ailleurs, dans des pays pauvres, qu'on
pouvait trouver une main d'oeuvre à la fois abondante, bon marché
et docile, prête à accepter des conditions de travail plus dures
et une forte précarité. Pour échapper aux contraintes
nationales, il ne restait plus aux armateurs et aux compagnies de navigation
qu'à domicilier leurs navires dans un État plus
compréhensif qui, moyennant une taxe modique, les inscriraient sur son
propre registre. Les pays qui possèdent aujourd'hui les plus grandes
flottes du monde par le volume des marchandises transportées sont le
Panama, le Liberia, les Bahamas, Malte, Chypre, etc., mais de grandes nations
maritimes comme la Norvège, le Danemark, le Royaume Unis, etc. ont aussi
leurs propres territoires "complaisants" où la loi nationale ne
s'applique pas dans sa totalité. La France n'est pas en reste avec ses
îles Kerguelen dans l'antarctique qui seraient bien en peine
d'accueillir les pétroliers qui y sont
immatriculés. Ce "registre Bis", que certains syndicats voudraient voir
considéré comme pavillon de complaisance et qui fut suivi par le
Registre International Français (RIF) immédiatement
apostillé comme pavillon de Complaisance11 dès la
sortie du décret d'application au même titre que ceux cités
plus haut, permet notamment de n'employer que 33% de marins français et
donc de "compléter" l'équipage avec des marins
étrangers.
Alors que les flottes européennes traditionnelles
déclinaient très fortement, celles de pays du tiers monde ou de
pays ayant des lois très avantageuses pour les armateurs comme la
Grèce se développaient. Les équipages multinationaux se
sont donc multipliés, d'autant plus qu'aujourd'hui la distance entre le
lieu d'habitation des marins et leur port d'embarquement n'entre plus en ligne
de compte.»
11 32 pays ont été
référencés comme pavillon de Complaisance par le
Comité Fair Practices de l'ITF. Voir tableau page suivante.
22Liste des pavillons de complaisance :
Gibraltar (UK) Honduras Jamaica
Lebanon Liberia
Malta
Marshall Islands (USA) Mauritius
Mongolia Netherlands Antilles North Korea
Panama
Sao Tome and Principe St Vincent
Sri Lanka Tonga
Vanuatu
Antigua and Barbuda
Bahamas Barbados Belize
Bermuda (UK)
Bolivia
Burma
Cambodia Cayman Islands
Comoros Cyprus
Equatorial Guinea
French International Ship Register (FIS)
German International Ship Register (GIS)
Georgia
CHAPITRE II
Le lien substantiel : l'État' l'armateur et
le
Commandant
Tel le contrat à terre, le contrat d'engagement
maritime existe dès lors qu'un marin s'engage pour le compte et sous la
direction d'un armateur moyennant rémunération (Cours de M.
Mazé, ESC Bretagne Brest, 2005). Le lien de subordination juridique
établit entre le marin et l'armateur est alors transféré
au Capitaine, traditionnellement reconnu comme le chef de l'expédition
maritime. Apparaissent dès à présent trois fonctions
représentatives et parties prenantes du contrat d'engagement maritime,
l'armateur, dont le métier est d'exploiter les navires, le Capitaine,
« seul maître à bord après Dieu »,
représentant de l'armateur et garant de la bonne conduite du navire, et
enfin le marin, membre d'équipage.
Originellement, l'armateur 12 était le
propriétaire du navire et chargé de l'exploiter au commerce,
à la pèche, à la plaisance, etc. L'armement peut se
définir comme l'ensemble des opérations (juridiques et
matérielles) par lesquelles le navire est rendu opérationnel.
Ainsi, l'armateur est en charge du recrutement de l'équipage, de
l'entretien du navire et de sa bonne conformité aux
réglementations internationales, de l'approvisionnement des navires
et
12 Le terme armateur désigne le
propriétaire du navire ou toute autre entité ou personne, telle
que l'armateur- gérant, l'agent ou l'affréteur coque nue,
à laquelle l'armateur a confié la responsabilité de
l'exploitation du navire et qui, en assumant cette responsabilité, a
accepté de s'acquitter de toutes les tâches et obligations
afférentes. (Convention n°179 de l'OIT, art.1 al.c)
équipages en combustibles et périssables (eau,
nourriture), etc. Comme nous l'avons vu précédemment, l'armateur,
seul propriétaire et exploitant du navire, a été
remplacé par une réalité économique autrement plus
floue, permettant l'exploitation du navire par des tiers (pratique du
crédit bail ou de l'affrètement), ou sa propriété
à un regroupement financier (quirat13). Remarquons
néanmoins qu'au regard de la loi, est armateur « celui qui exploite
le navire en son nom, qu'il en soit propriétaire ou non. » (Loi
n° 69-8 du 3 janvier 1969, décret n°69-679 du 19 juin 1979,
article 1). Il paraît donc difficile d'établir en ce sens un
quelconque lien entre l'État du pavillon et le navire autrement que par
l'acte de Francisation. Cela étant, il reste encore, au regard des
marins comme des politiques, le garant du lien entre l'État et le navire
de part les dispositions particulières qu'il peut être
amené à prendre, fonction principalement de l'état de
compétitivité du pavillon. En ce sens, la mise en place du
pavillon RIF a été perçue par une part importante des
navigants au long cours comme une dérégulation et un abandon de
l'État face aux armateurs.
Du temps de la navigation à voile, le Capitaine
était un personnage d'une importance primordiale. Il était le
chef proprement dit de l'expédition maritime : « en mer et en cours
d'expédition, il était par la force des choses, pratiquement le
seul maître et le seul représentant du navire et des divers
intérêts engagés »14. Il intervenait dans
toutes les opérations de l'expédition maritime ; les armateurs ou
propriétaires de navire confiaient à leur Capitaine
l'administration du navire et sa gestion commerciale. En plus de ces
attributions techniques et commerciales, le Capitaine représentait
l'État du pavillon. Le navire, coupé du monde terrestre pendant
de longs mois et les communications n'étant pas ce qu'elles sont
aujourd'hui, la petite communauté composée par l'équipage
et/ou les passagers constituait une sorte de société à
part avec ses règles et ses lois. L'État dont le navire battait
pavillon se devait alors de fixer les lois et l'organisation de cette
société naviguant dans un espace sans maître sur lequel ne
s'exerce aucune souveraineté.
La navigation a bien changé et la situation du Capitaine a
perdu de son prestige.
Trois paramètres ont changé : la taille des
navires, l'évolution des communications et l'importance du temps. Il
faut aller vite, le plus vite possible car, pour l'armateur, toute perte de
temps est synonyme de perte d'argent. D'agent commercial de l'armateur, le
Capitaine est aujourd'hui confiné dans ses attributions techniques dans
le but de raccourcir autant que faire
13 Quirat : dispositif fiscal permettant
l'acquisition d'un navire de commerce en copropriété, et dont la
responsabilité est partagée en fonction du niveau
d'investissement des quirataires. Un allègement fiscal encourage en
outre l'acquisition de navire par ce biais. (Loi du 26 juin 1987 du plan «
marine marchande »)
14 Cf. P.CHAUVEAU, Traité de Droit Maritime,
Librairies Techniques 1958, n°351
se peut la durée des escales. Les attributions
commerciales, que détenaient le Capitaine, sont maintenant
exercées par des agents de l'armateur à terre.
Tandis que par les ordonnances royales de 1668, 1673 et 1681,
le roi Louis XIV jetait les bases d'un droit social maritime sous
l'égide de l'État mais reconnaissant son particularisme, depuis
la fin du XIXème siècle, une lente phagocytose de
cette différenciation a permis un alignement du droit social maritime
sur le droit social général.
Ainsi, divers facteurs permettent de mettre en lumière
cette perte d'autonomie du droit social maritime, tels que la séparation
de la marine militaire et marchande ayant amené à un
assouplissement du code disciplinaire et pénal. D'autre part,
l'évolution de la taille des navires, des machines (vapeur puis diesel),
le développement de lignes régulières et le
raccourcissement des escales ont soutenu une politique de diminution de la
taille des équipages. De même, l'apparition des systèmes de
télécommunications ainsi que la sédentarisation de
certaines fonctions commerciales traditionnellement effectuée par les
marins (planners) entraînent une diminution de l'autorité du
Commandant comme de la relation avec l'armateur. Ainsi, l'alignement du droit
social maritime et terrestre s'effectue en 1898 avec la loi du 9 avril relative
à l'indemnisation des victimes d'accident du travail. D'autres lois
procèderont par simples renvois du domaine général au
domaine maritime tels le comité d'entreprise (1948), les
procédures de licenciement (1977 et 1986), la semaine légale de
39 heures (1982) puis de 35 h (2001), etc.
A. L'évolution du statut de l'armateur
1. Ré-affirmation du rôle de l'État
à l'orée de la 2nde guerre mondiale : le cas des Liberty Ships
L'épisode des Liberty Ships débute à
l'été 1941. En cette période de deuxième guerre
mondiale, la bataille de l'Atlantique fait rage et les unités navales
allemandes mettent en place un blocus sur l'Angleterre dans l'optique d'une
invasion. Afin de ne pas perdre ce dernier bastion libre de l'Europe, les
alliés décident la mise en place d'une ligne de ravitaillement
maritime entre les États-Unis et la Grande-Bretagne afin d'alimenter
l'effort de guerre contre l'Allemagne nazie. Le but est simple : produire plus
de navires que ce que la marine allemande pourra couler. Il faut noter
qu'à ce moment-là, l'Amérique n'est pas la puissance
industrielle que l'on se représente habituellement, et qu'elle ne
possède que la 16ème armée du monde,
derrière la Roumanie ! C'est pourtant sur son appareil industriel que
repose la totalité
du projet mené par l'équipe de Henry J. Kaiser
après la déclaration du président Roosevelt faisant des
États-Unis « l'arsenal de la démocratie ».
Le département d'Etat Américain passe donc
commande de 60, puis 200 navires qu'il prêtera à la
Grande-Bretagne dans le cadre de la loi Lend-Lease mise en place pour
l'occasion. Rapidement, la demande s'envole, les chantiers navals sont agrandis
et modernisés, la main d'oeuvre accrue. On voit pour la première
fois des ouvriers noirs postuler pour une embauche aux cotés d'ouvriers
blancs dans les chantiers. Les arsenaux se multiplient sur les deux côtes
des États-Unis, comme à Vancouver, Portland, Mobile, Houston,
Providence... Le nombre total de chantiers mis en place atteindra 18
installations, dont deux au Canada. De nouvelles techniques de construction,
notamment la préfabrication, sont mises au point pour réduire les
temps de fabrication et augmenter les cadences. D'une durée de 230
jours, on passera finalement à une durée moyenne d'assemblage du
navire de 42 jours, le record absolu étant de 4 jours, 15 heures, et 30
minutes pour le Robert E. Peary (qui naviguera jusqu'en 1963 !!). En 1943,
trois Liberty Ships sortent chaque jour d'un chantier américain.
Contrairement à une idée reçue, ces navires ne sont pas
tous des sister-ships, bien que leur conception modulaire les rende tous
très semblables en dépit des différentes tailles de
navires construits. D'une longueur moyenne de 135m, ces navires sont
propulsés par des machines à vapeur alternative d'une puissance
d'environ 2500 chevaux, déjà dépassées à
l'époque et qui propulsent péniblement l'ensemble à 11
noeuds en entraînant une hélice unique. Les passerelles sont par
endroit renforcées avec du béton et quatre canons de 102mm, ainsi
que plusieurs batteries anti-aériennes sont montées sur les ponts
des navires. Les équipages, qui comptent une quarantaine de membres,
voient la durée de leur formation réduite au strict minimum,
jusqu'à 6 semaines pour les matelots. Au total, ce sont 2751 navires
d'un déplacement moyen de 10 000 tonnes qui sortiront de ce qu'il
convient d'appeler des chaînes de montage géantes. Prévus
à la base pour supporter trois à quatre traversées de
l'Atlantique au maximum, de nombreux navires continueront de naviguer bien
après la guerre dans de nombreuses compagnies maritimes qui les
rachèteront à la fin du conflit. Parmi ceux sous pavillon
français, on citera notamment l'Alger et le Bastia qui participeront
à l'évacuation d'Alger pendant la guerre d'Algérie. A
l'heure actuelle, deux sont encore en service dans le monde.
L'influence de l'État Américain se sera fait
clairement sentir durant cet épisode. Il est intéressant de noter
que cet exemple de réussite de l'État providence servira de point
d'appui en Europe dans le cadre des velléités de nationalisation
de la Marine Marchande.
2. La reconstruction de la marine marchande
Française dans le cadre du plan Marshall Pour reconstituer sa flotte,
le gouvernement français reçoit des États-Unis 75 Liberty
ships qu'il loue aux armateurs.
« C'est le rôle de l'État d'assurer
lui-même la mise en valeur des grandes sources d'énergie :
charbon, électricité et pétrole, ainsi que les principaux
moyens de transports ferrés, maritimes, aériens et les moyens de
transmission dont tout le reste dépend. C'est son rôle d'amener la
principale production métallurgique à son niveau indispensable.
C'est lui qui doit disposer du crédit. » (Général de
Gaulle exposant à l'assemblée nationale le programme de son
gouvernement le 2 mars 1945).
Suite à la deuxième guerre mondiale et à
la destruction de près de 70% de sa flotte15, l'État,
ayant réquisitionné-affrété les navires de commerce
(loi du 11 juillet 1939 relative à l'organisation de l'État en
temps de guerre) à hauteur de 2 900 000 tonneaux, garde le
contrôle de la flotte jusqu'en avril 1948, interdisant aux armements
toute initiative commerciale d'aucune sorte. Cette période,
fondamentalement tournée vers une reconstitution tant de la flotte que
des zones portuaires largement détruites par les alliés et durant
le retrait allemand, verra l'apparition d'un mouvement politique prônant
la mise en place d'une nationalisation permanente de la Marine marchande, des
banques et des assurances.
Ainsi, « L'État devra veiller à fixer le
rythme des investissements et à infléchir leur répartition
en privilégiant les transports, les sources d'énergie, les
matières premières, les matériaux de construction, la
grosse métallurgie. » (Point de vue des « légistes
» à travers le rapport Courtin, Comité Général
d'Étude créé en 1942). De même, les dirigeants du
parti communiste, s'appuyant sur le même rapport, réclament une
nationalisation, une participation des travailleurs à la direction de
l'économie, les prélèvements sur les enrichissements et le
capital. Il apparaît très clairement que l'importance de la Marine
marchande est au coeur de tous les esprits. Mais quelles sont les raisons pour
lesquelles le pavillon Français au cul d'un navire intéresse
autant le monde politique ?
Le marin, le navigant est encore à cette époque
considéré, qu'il soit civil ou militaire, comme au service de
l'État. D'ailleurs, avec les premiers alignements du droit maritime sur
le droit terrestre, on notera l'exclamation de M. Florian Cordon,
Trésorier Général des Invalides de la Marine : « Une
demi-solde, cela possédait des quartiers de noblesse, et haussait le
marin âgé au rang des serviteurs du pays, en retraite. Une pension
de vieillesse, cela fait, du loup de mer, un simple vieux » en 1950.
»
15 Les grandes mutations de la Marine marchande
Française (1945-1995), B.Cassagnou, Histoire économique et
financière de la France
En fait trois facteurs principaux peuvent être retenus
comme étant de nature à marquer l'importance d'une flotte
nationale. Le premier, de nature économique, est lié à la
balance commerciale du pays. En effet, à l'export comme à
l'import, toute marchandise/passager à destination/provenant de France
transporté(e) sur des navires battant pavillon étranger
représente un coût non négligeable pour l'État. De
la même manière, toute marchandise étrangère
préférant à la flotte Française des navires
étrangers devient un manque à gagner.
D'autre part, ainsi que nous l'avons vu
précédemment, la flotte de marine marchande possède une
importance stratégique pour l'État du pavillon en ce sens qu'elle
peut être réquisitionnable en temps de crise et est garante de
l'indépendance du pays quant à son approvisionnement en ressource
extérieure. A ce titre, il est important de noter que jusqu'en 1939 la
France entretenait un monopole de fait quant au raffinage et au transport
d'hydrocarbure à destination du territoire national (loi du 10 janvier
1925 relative à la création de l'Office National des Combustibles
Liquides). La suppression de toute restriction quantitative sur la production
et la distribution a amené les pouvoirs publics Français à
tirer un trait sur la loi de 1928 à l'occasion de la mise en place du
marché unique avec la loi de 1992 ; subsistent essentiellement de nos
jours le devoir d'information, les stocks stratégiques (obligation, en
fait, européanisée depuis 1968), l'obligation de pavillon
(malgré son relatif insuccès en grande partie dû au
coût du marin Français et aux affrètements
spots16).
« Les transports par mer sont une des activités
vitales des Sociétés humaines de tous les temps, d'autant plus
vitales que les Civilisations se développent davantage ; les Flottes de
Commerce se révèlent en fait, à l'analyse, comme un des
éléments les plus indispensables de l'indépendance, de la
prospérité et de la puissance des Nations. » (L.Poirier,
Ingénieur général, Economie Maritime, 1978).
Enfin, la flotte de commerce battant pavillon national est un
vecteur de communication de la puissance de l'État du pavillon
auprès des autres États, tant par l'image qu'il véhicule
que par, de nos jours, l'influence que le tonnage de la flotte donne à
l'État du pavillon dans les conférences de l'OMI (Organisation
Maritime Internationale).
« Très solennellement proclamée -- comme
c'est le cas aux USA -- ou instinctivement intégrée au
patriotisme de tous les Gouvernants et à leur sens des
intérêts supérieurs dont ils ont la charge, la politique
maritime est une nécessité de base pour tout grand Pays, et se
fonde sur les notions de balance des paiements extérieurs,
d'indépendance économique et d'expansion générale,
de volonté politique et de prestige. Aucun Gouvernant, digne de cette
16 Affrètement spot : ou tramping ou au voyage,
mobilise le navire pour une opération précise.
qualité, ne peut durablement ignorer que le navire
n'est pas seulement un instrument de transport portant la marque et les
couleurs d'un Compagnie commerciale, mais que c'est une parcelle du sol
national, et qu'un cargo Français à Dakar ou à Valparaiso,
c'est la France qui s'y trouve en visite, avec le pavillon national, avec des
hommes en uniforme au sein d'une petite Société
hiérarchisée qui représente la Patrie. Cette simple
remarque permet de comprendre la justification et la nature particulière
d'une politique maritime nationale ; il n'est pas question, en ce domaine, des
intérêts des seuls armateurs, mais d'un intérêt
commun aux armateurs, aux gens de mer et à la Nation. » (L.Poirier,
Ingénieur général, Économie Maritime, 1978).
Ainsi, il apparaît clairement que même si la
politique maritime Française n'avait malheureusement su faire preuve de
la cohérence de l'Angleterre, les gouvernants avaient tout du moins une
vision plus ou moins claire de l'importance de la marine marchande pour
l'État, son indépendance et sa représentativité. A
ce titre, le lien substantiel entre l'État et le navire se faisait de
manière parfois houleuse, en accord avec les armements. Cet accord
permis notamment à la France de redresser la puissance de sa flotte et
d'accéder au 9ème rang mondial à la fin des années
1970. Ainsi apparaît cette relation dans la synthèse faite par
Pierre Léonard du programme de la flotte de commerce du Ive plan (1962)
:
« Aux armateurs, il appartient d'adapter leur flotte et leur
organisation aux particularités d'exploitation des navires
Français :
en poursuivant l'effort d'amélioration de leurs
bâtiments [...]
en améliorant les liaisons d'ordre commercial et financier
avec les flottes de la zone franc en améliorant leurs méthodes de
gestion [...]
[en développant leur activité vers les secteurs
internationaux]
Toutes ces orientations doivent être encouragées par
l'État.
Aux clients nationaux de l'armement Français il doit
être recommandé instamment de faire [...] une place maximum au
pavillon Français et d'abord d'acheter FOB17 et vendre
FCA18. [... »
Ite missa est. La relation entre l'État et l'armateur est
explicitée, les armateurs sont libres d'agir sous le regard bienveillant
de l'État.
17 Free On Board
18 Free Carrier
B. L'entreprise armatoriale
1. Évolution et distanciation
En 1948, les armateurs et opposants à la
nationalisation de la flotte marchande Française obtiennent gain de
cause. Reconnaissant la nécessité de l'interventionnisme
d'État dans l'effort de redressement de la flotte, les armements,
entreprises privées, se reconnaissent seuls à même de
pratiquer une politique de tarification adaptée et réactive au
marché mondial. A ce titre, il ne saurait être, pour les pouvoirs
publics, question de mettre en place une politique de prix et/ou
douanière réactive et adaptable. «Le seul pouvoir qu'ils
aient (les pouvoirs publics) sur l'industrie maritime nationale est celui
d'aggraver ou de diminuer les charges d'exploitation des
navires.»19. Ainsi, en avril 1948, les armateurs
Français retrouvent, avec deux ans de retard sur l'Angleterre, la
capacité à investir et décider par eux-mêmes de
l'évolution à donner à leurs entreprises. L'État
restant le partenaire privilégié afin de permettre le
redressement de la flotte, puis à plus long terme d'aider à la
compétitivité des prestations maritimes Françaises.
A ce titre, il est intéressant de noter que les
compagnies maritimes d'Économie mixte, telle que la Compagnie
Transatlantique, le Service postal (qui trouvera sa fin avec la
décolonisation), la Compagnie Générale maritime, etc.,
fermeront peu à peu en raison de leur manque de
compétitivité sur le marché mondial. L'exemple
récent de la Société de Navigation Corse
Méditerranée, privatisée pour partie en 2005 après
avoir représenté une hémorragie financière pour
l'État à hauteur de 70 millions d'euros par an, (de la même
manière, l'État apporte 113 millions d'euros pour le
remboursement des dettes de la compagnie et le financement du plan social lors
du processus de privatisation, après l'ouverture des lignes de
continuité territoriale à la concurrence) prouve, s'il en
était encore besoin, l'incapacité de l'État à agir
efficacement dans le domaine du commerce international et de la réaction
à la concurrence.
Ainsi que nous l'avons vu dans le paragraphe
précédent, pour pouvoir naviguer sur les mers du monde, les
navires doivent être immatriculés à un registre maritime
reconnu et seront alors autorisés à battre le pavillon de
l'État qui gère le registre. Cet État deviendra
"l'État du pavillon" de ce navire. Les obligations et les
responsabilités de l'État du pavillon à l'égard des
navires battant son pavillon sont énoncées dans la Convention des
Nations Unies sur le droit de la mer.
19 Les grandes mutations de la Marine marchande
Française (1945-1995), B.Cassagnou, Histoire économique et
financière de la France
Alors que nombreux sont ceux qui font valoir que l'obligation
de « lien substantiel » devrait limiter la propriété
des navires aux seuls ressortissants de l'État dans lequel le navire a
été immatriculé ou à quelque autre lien clairement
établi, l'interprétation de facto de cette disposition est devenu
très large dans la mesure où l'on en est venu à
considérer de manière générale que cette obligation
de lien est satisfaite par la simple existence d'une relation commerciale,
rémunérée à l'acte, entre le propriétaire et
l'État du pavillon. De nos jours, malgré une conscience
grandissante des conséquences désastreuses de l'apparition des
pavillons de complaisance, sur l'environnement en particulier après les
catastrophes de l'Amocco Cadiz (État du pavillon : Liberia), Erika
(Malte), Prestige (Bahamas)20, il pouvait être entendu dans
l'hémicycle à propos du recrutement des navigants:
«M. le Secrétaire d'État -...1 A vous
entendre, Madame Lebranchu, on pourrait croire que de nombreux navires sous
pavillon métropolitain pourraient demain choisir le RIF et employer
moins de marins Français. En vérité, un seul navire
pourrait être dans ce cas...
Mme Marylise Lebranchu - Non, 12 !
M. le Secrétaire d'État - Mais il se trouve que
l'affréteur a demandé par contrat que l'équipage soit 100
% Français. Le risque est donc nul. [...»21
Cette interprétation très libre du lien
substantiel a permis la création et l'essor des « Registres de
libre immatriculation » pour lesquels la nationalité du/des
propriétaire(s) est sans intérêt. D'un point de vue
opérationnel ou commercial, cette absence de lien direct n'importe
probablement guère, dès l'instant que l'État du pavillon
exerce une surveillance et un contrôle convenables sur l'armateur et son
navire.
Cependant, cette absence de lien offre aussi aux armateurs des
possibilités de dissimuler leur identité. Cela vaut aussi pour la
propriété collective des navires lorsque le pays
d'immatriculation de l'entité juridique n'importe guère non plus,
ce qui, là encore, renforce les possibilités d'anonymat.
Tous les registres maritimes exigent que certains
renseignements concernant la propriété soient fournis au moment
de la demande d'immatriculation. De façon générale, la
plupart des registres maritimes s'efforcent, au moins superficiellement,
d'établir la propriété des navires candidats. Au minimum
ils demandent de fournir certaines précisions sur la
propriété, même
20 Ces trois pavillons sont
référencés comme pavillons de complaisance par l'ITF.
21 Cession du 22/03/05 retranscription des
échanges dans l'hémicycle sur le sujet de la création du
registre International Français (RIF), par le Directeur du service des
comptes rendus analytiques, François GEORGE
s'ils peuvent, pour diverses raisons, ne pas être en mesure
de vérifier sans équivoque les renseignements fournis.
La principale différence entre les registres provient
du fait que certains font manifestement des efforts pour connaître le
véritable propriétaire (même si ces efforts peuvent
être contrecarrés par d'autres mécanismes) alors que
d'autres prônent l'anonymat comme un attrait propre au registre. C'est
ainsi qu'une publicité pour le registre maritime d'Anguilla (mais il y
en a bien d'autres) signale que les deux principales caractéristiques du
registre sont la non divulgation du nom des propriétaires effectifs et
la possibilité d'établir des actions au porteur qui contribuent
beaucoup à protéger leur anonymat.
Après comparaison des différents types de
registres, il apparaît que ce ne sont pas tant les registres maritimes
(quoique certains d'entre eux semblent très satisfaits de favoriser
cette situation) qui offrent aux armateurs des moyens de garantir leur anonymat
que les dispositifs juridiques internationaux dont les finalités n'ont
rien à voir avec la navigation.
Ces mécanismes sont les suivants : Le voile
sociétaire
Les actions aux porteurs22
Les actionnaires mandataires23 Les administrateurs
mandataires24 Les intermédiaires25
Mécanismes institutionnels permettant de cacher
l'identité :
Sociétés de capitaux fermées et
sociétés de capitaux ouvertes26 IBC (International
Business Corporations) et sociétés
exonérées27 Fiducies (trusts)28
22
Letitre de propriété peut alors passer de main en
main sans contrôle réel.
23 Personne représentant le propriétaire
réel lors d'une prise de décision et pouvant émettre des
instructions en leur nom.
24
Société ou personne agissant comme
intermédiaire légal au nom du propriétaire.
25 Les agents intervenant dans la création de
sociétés, les fiducies, avocats, fiduciaires et autres
professionnels qui proposent leurs services à ceux qui souhaitent
créer et gérer des sociétés privées dans
certaines juridictions
26 Sociétés non cotées en bourse
et donc moins soumises que d'autres au contrôle des autorités,
elles sont aisément convertibles en société
écran.
27 Les IBC, pouvant être montées presque
instantanément en ligne, se caractérisent essentiellement par le
fait qu'il leur est interdit d'exercer des activités dans le pays
où elles ont été constituées. Ces
sociétés sont donc rarement dans l'obligation de présenter
des rapports annuels aux autorités et ne payent pas non plus
d'impôts. En conséquence, puisqu'il n'y a guère
d'incitation à une surveillance rigoureuse, elles sont rarement
contrôlées.
Fondations29
Sociétés de personnes
Ne dédouanons cependant pas les États du
pavillon comme n'étant que les malheureux gardiens de navires dont les
propriétaires peu scrupuleux leur auraient confiés la charge. Le
registre des Iles Marshall est tout à fait explicite quant à sa
procédure d'immatriculation: il est nécessaire de remplir
certaines conditions, ce qui peut se faire par la constitution d'une
société à responsabilité limitée qui est
présentée en ces termes :
« Quelles que soient les circonstances à l'origine
de la création d'une entité commerciale, en
général, son objectif consiste à obtenir la meilleure
rentabilité possible tout en minimisant le risque d'exposer la
responsabilité personnelle des propriétaires effectifs. La SARL
offre cette possibilité en associant les avantages des
sociétés de capitaux et des sociétés de personnes
et en éliminant une grande partie des inconvénients. »
La constitution d'une SARL peut être faite par une
société étrangère, les enregistrements peuvent se
faire en ligne et les actions au porteur sont autorisées. Afin
d'encourager davantage les éventuels propriétaires qui
recherchent la discrétion, le site internet prévient
également que : « Les documents déposés à
l'occasion de l'immatriculation d'un navire aux Iles Marshall n'ont pas besoin
d'être authentifiés par un consulat. ». On peut trouver des
arrangements identiques dans le cas de tous les registres de libre
immatriculation qui proposent d'ailleurs manifestement une protection non
négligeable de l'identité des propriétaires effectifs.
Cela étant, ce phénomène est loin
d'être une nouveauté et n'apparaît pas subitement à
la fin du XXe siècle avec l'apparition des pavillons de
complaisance. Ainsi, des armements Français déplorent-ils
l'utilisation de la société en commandite qui permet à un
marchand irlandais de Nantes de s'associer avec un marchand irlandais de Cork
et de tourner la législation en vigueur jusqu'à la
révolution, interdisant au non-régnicoles de participer aux
entreprises nationales de navigation.
On le voit, le problème n'est pas nouveau, et si la
France du XVIIIe lutte contre de tels problèmes c'est bien
parce que les intérêts de l'État sont en opposition avec
les intérêts de
28 Instruments juridiques destinés à
dissocier le concept de propriété en droit de celui de la
propriété effective et les fondations bénéficient
d'une plus grande confidentialité et d'un anonymat plus important que
d'autres instruments juridiques
29 Ce sont des entités juridiques distinctes.
Elles n'ont ni propriétaire ni actionnaire et sont gérées
par un conseil d'administration. Dans certaines administrations, telle Panama,
il n'est nul besoin d'une autorisation de l'administration pour créer
une fondation ou modifier ses statuts.
certains de ces marchands au loin. Car ce que permet la
société en commandite, c'est aussi de rester dans
l'ombre30, ce dont profitent des nobles, se mettant ainsi à
l'abri de la dérogeance ou des officiers du roi, cachant leurs
intérêts dans telle ou telle entreprise.31
Cette dérive des pavillons liée à un
environnement juridique favorisant la dissimulation des propriétaires
responsables au regard du droit de la mer est à la fois le fait de
certains États du pavillon moins scrupuleux que d'autres, mais
également le fait de l'intense pression commerciale et des coûts
engendrés par l'entretien d'un navire au commerce. Ainsi, la CMA CGM,
3e groupe mondial au conteneur et premier groupe Français,
enregistre-t-il 20 navires seulement sous pavillon Français (dont 13
sous pavillon bis) pour une flotte de 242 navires dont 167 sous pavillon de
complaisance32. Nul ne doute que l'actuelle remise en question du
système de GIE ayant bénéficié toutes ces
années aux armateurs Français aura une influence sur le nombre de
navires battant pavillon national au profit des pavillons moins regardant. Je
citerais à l'appui le propos de M. Yves Perrin, président du
comité armateur de France: «La Commission européenne a
lancé une enquête sur le dispositif du GIE fiscal il y a
maintenant 18 mois et nous sommes toujours en attente d'une décision.
Depuis tout ce temps, les armateurs ont gelé leurs investissements._
»33 . De même, dans le cas de la société
Maersk France, «La société n'envisagera l'investissement
dans de nouveaux navires que si le dispositif du GIE fiscal est maintenu et que
le RIF perde son statut de pavillon de complaisance. »34
2. La mise en place d'unités de business, le concept
de ligne
Avec la containerisation, la mise en place du concept de ligne
régulière dans le cadre de la satisfaction première de la
clientèle, loin des considérations de fortune de mer
traditionnelle, va avoir pour conséquence une distanciation de la
relation terre mer. Le Commandant va passer d'une relation
privilégiée où il est le représentant unique de
l'armateur-transporteur à celle de simple défenseur de
l'intégrité du navire dans un complexe échange
armateur/affréteur transporteur.
La croissance des flux commerciaux dans le monde, la fin des
conférences d'armateurs ayant sonné le glas des quasi
monopoles et ouvrant le transport maritime à la libre concurrence, le
30 L'ordonnance de 1673 impose la déclaration
devant notaire des sociétés en commandite avec signatures des
intéressés si et seulement si ceux-ci sont marchands et
négociants.
31 Fernand Braudel, Civilisation matérielle,
économie et capitalisme, XVe -- XVIIIe, Les structures du quotidien,
édition Le livre de poche Références, 1979
32
www.cma-cgm.com
33 Lettre d'armateur de France de Novembre 2005,
N° 178
34 Source : un cadre supérieur au sein de la
société Maersk France
développement du concept de « juste à temps
» et des systèmes fonctionnant en flux tendu, sont autant de
paramètres à l'origine de la création des systèmes
de lignes régulières.

Source : Armateurs de France
Comme je l'ai déjà expliqué plus haut, le
navire s'inscrit à présent au sein d'un environnement mettant en
jeu un grand nombre d'intervenants différents travaillant en
coordination. Et ce qui est vrai pour un navire porte-conteneurs l'est tout
autant pour un navire à passagers, pétrolier, vraquier ou autres.
En effet, la massification des navires, la tension de plus en plus importante
sur les horaires imposés, le développement de programmes de
construction par sister ships35, ont permis et imposé le
développement des systèmes de services hebdomadaires, mettant fin
aux principes de tramping36 et réduisant l'utilisation des
affrètements au spot.37
Cette évolution, multipliant le nombre d'intervenants
là où le seul Commandant était suffisant autrefois, a
créé une distance liée à la méconnaissance
des uns et des autres de la nature du travail de leurs coordonnés.
La formation des marins telle que définit par les
conventions internationales oblige les futurs marins à aborder les
principes d'EGC (Economie Gestion & Commerce) durant lesquels sont
introduits les différents métiers para-maritimes.
Néanmoins, il paraît évident que cette formation ne saurait
être suffisante d'autant plus qu'elle est à sens unique !! A ce
jour, il n'existe pas de formation en école de commerce en France
introduisant les particularismes de ce qui est tout de même le fer de
lance de la logistique. La seule formation disponible a été
35 Sister ship : Suite de navires construits suivant
les mêmes plans permettant des économies d'échelles et de
temps de chantier.
36 Tramping : Exploitation d'un navire, fonction du
meilleur prix de la marchandise à un lieu donné ; l'escale et la
route sont déterminées par le meilleur prix de vente de la
marchandise transportée. Principe encore en cours au pétrole.
37 Affrètement au spot : aussi appelé
affrètement au voyage. Le navire n'est affrété que pour un
transit seul. Souvent utilisé comme une solution de secours pour les
armements ne possédant pas la capacité de transport
nécessaire à la bonne exploitation de leur marché.
créée à L'ESC Marseille à
l'instigation de la CMA CGM afin d'améliorer la qualité de ses
collaborateurs et pallier à une déficience pourtant
évidente.
Il va sans dire que dans ce contexte, face à la
montée de l'internationalisation des navigants et la faiblesse de leurs
formations, face également à la méconnaissance totale (ou
peu s'en faut) du milieu maritime par les intervenants à terre, la
relation avec les navires se trouve alors dénaturée. Les
prérogatives du Commandant et celles de ses officiers sont alors
soumises aux aléas des diverses interactions de tiers, souvent non
compétents dans les particularismes maritimes. A l'inverse, le respect
au minimum des standards internationaux par la plupart des organismes de
formation mondiaux de marins engendre un déplacement des objets de
responsabilité des marins vers la terre (à titre d'exemple et
pour expliciter, le second Capitaine et le Commandant sont seuls responsables
devant la loi du chargement et des conditions de chargement du navire. Que se
passe-t-il quand le Commandant annonce au planner : « Votre plan de
chargement sera toujours accepté » ?). Une boucle d' «
irresponsabilisation » se trouve alors créée, pouvant mener
à des conséquences dramatiques. Le principe de
Peters38, relatif à la pyramide d'incompétence,
n'est-il pas en train de s'inverser dans ce contexte ? En effet, avec le
transfert des compétences de la mer vers la terre, on assiste à
une hyper responsabilisation de personnels non systématiquement
formés, et ce malgré un recrutement auprès d'anciens gens
de mer (dans le meilleur des cas, et il n'est pas systématisé,
loin s'en faut).
Le développement des lignes et des unités de
business n'est pas directement responsable, loin s'en faut, de cet état
de fait. Il est néanmoins important de noter que le transfert des
incompétences ayant accompagné le phénomène a
encouragé la pratique du recrutement de main d'oeuvre de moins en moins
qualifiée par le biais des marchands d'hommes peu ou prou
surveillés.
Une étude plus systématique de cette
évolution serait certainement nécessaire pour étayer cette
hypothèse. Elle ne sera cependant pas abordée dans ce document
car s'écartant de manière trop importante de la
problématique qui nous occupe.
38 · ·
Principe de Peters : Tout employé tend à
s'élever au sein d'une entreprise jusqu'à atteindre son niveau
d'incompétence.
C. Le lien entre armateur et équipage' part du
lien substantiel ?
1. Navire et équipage, évolution de l'espace
N'oublions pas que le navire, s'il est le lieu de vie de tout
un groupe d'hommes reste avant tout un espace industriel représentant un
apport en capital massif et sur lequel la rentabilité doit être
maximisée. Ainsi, si nous nous en tenons à l'évolution du
poids du capital fixe (immobilisé par le navire) et du capital circulant
(liquidités nécessaires au paiement des salaires, achats des
périssables, fuel, etc.), il apparaît assez vite une majoration de
celui-là par rapport à celui-ci. Ainsi, à titre d'exemple,
en 1706, le navire malouin « Maurepas », représente une «
mise hors » de 235 315 livres, auxquelles il faut ajouter les
dépenses du voyage, soit 51 710 à l'aller et 89 386 livres au
retour, d'où une dépense globale de 376 411 livres. Une fois
ventilés, tous ces chiffres selon qu'ils concernent le capital fixe
(radoub, calfatage, équipements) ou circulants (vivres et
appointements), on obtient un montant de 251 236 livres pour le capital fixe et
125 175 de capital circulant ; soit un rapport approximatif de 1 pour 2. (F = 2
C). Ce rapport restera globalement inchangé jusqu'au XVIIIe
siècle, époque à laquelle il s'inverse. C'est à
partir de cette époque que l'homme cesse d'être le capital
majoritaire du navire pour ne plus être qu'un assistant à la
machine navire. Si l'histoire explique mal cette affirmation (encore mal
étayée), un certain nombre de questions se posent relativement
à cette évolution. En effet, le seul progrès technique et
la complexité grandissante des navires (doublage des coques avec du
cuivre par exemple), des apparaux embarqués, et la hausse des prix, ne
vont-ils pas de pair avec une diminution des salaires, une réduction des
équipages et une baisse de la qualité des approvisionnements.
Cette question qui se pose dès le milieu du XVIIIe
siècle face à la hausse de la productivité des navires
restera d'actualité pendant les siècles à venir.
Aujourd'hui, un calcul équivalent permet d'établir une estimation
du rapport capital fixe/capital circulant pour un porte-conteneurs de 300m de
long comprenant 20 membres d'équipage autour de 1 pour 8 à 1 pour
12. On le voit, l'homme ne fait plus le poids face au navire...
Aujourd'hui, Catherine Berger, sociologue, définit la
machine navire de la manière suivante : « Le navire marchand est
avant tout un lieu de travail. Il a pour fonction de transporter un chargement
d'un point à un autre et tout est subordonné à cet
objectif. Les hommes sont là pour "servir" le navire afin qu'il
mène la tâche à bien. Ils s'occupent des machines pour lui
permettre d'avancer et surtout éviter qu'il ne tombe en panne, ils
veillent à la navigation pour l'amener à l'endroit voulu. Le
reste, c'est à dire l'entretien du navire et les conditions de vie des
hommes, peut passer totalement au second plan. Sous la pression des contraintes
commerciales, une large majorité des armateurs rogne sur ces deux
postes. Pour les hommes,
cela se traduit par des équipages plus réduits
que par le passé, 12 à 20 hommes en moyenne, et des charges de
travail plus élevées. On embauche aujourd'hui dans des pays
pauvres des marins qui reviennent moins cher. Comme un navire immobile
coûte de l'argent, les armateurs cherchent par tous les moyens à
réduire la durée des escales. Celles-ci sont limitées au
temps nécessaire pour que des opérations indispensables soient
effectuées : chargement, déchargement, approvisionnement du
navire. Selon une étude récente, un navire passe en moyenne 93%
de son temps en mer. En fonction de la nature de la cargaison, les escales
dureront quelques jours ou seulement quelques heures (la moyenne étant
de 1611). En dépit des améliorations techniques, on peut voir
là des dégradations des conditions de travail ou même de
sécurité qui sont rendues possibles par la navigation sous
pavillon de complaisance. Celle-ci permet de contourner les lois nationales,
voire internationales, et elle ne cesse de se développer, la France
n'étant pas reste en immatriculant des bateaux aux îles Kerguelen.
»39
La réglementation nationale et internationale
évolue de plus en plus vers une protection sociale du travailleur
maritime. A ce titre, la France, membre de l'Organisation Internationale du
Travail, est précurseur dans nombre d'articles visant à assurer
l'amélioration des conditions de travail des marins. Ainsi, et
malgré les problèmes de représentativité
liés à l'importance de la flotte40, le droit du
travail international maritime tend-il à considérer l'humain en
tant que tel et non plus comme matériau humain.
Néanmoins, et malgré un environnement
légal toujours plus contraignant pour les armements, la
compétitivité et la difficulté à effectuer des
contrôles objectifs et systématiques encouragent ces derniers
à pratiquer des politiques de gestion des ressources humaines de plus en
plus symboliques, ceci est rendu d'autant plus facile que, comme nous l'avons
vu, les outils juridiques permettent une identification de l'armateur toujours
plus difficile.
Lorsque, notamment à la suite des chocs
pétroliers, de nombreuses compagnies de navigation ont cherché
à faire des économies par tous les moyens, elles ont choisi de
s'affranchir des contraintes sociales en immatriculant leurs navires dans des
pays comme Panama, le Liberia, Malte, les Bahamas, etc., qui les laissaient
libres de faire appel à une main d'oeuvre meilleur marché et
moins exigeante sur les conditions de travail. La tendance s'est
accélérée, et aujourd'hui, plus de 60% du tonnage est
transporté par des navires sous pavillon de
39 Espaces privés/espaces publics : Gestion de
l'espace, du temps et de la parole sur un long courrier, Catherine Berger,
maître de conférences, université paris 13,
27-28/10/2000
40 Les pays tels les Bahamas, Libéria, Chypre,
Malte, etc., dont l'importance de la flotte dépend étroitement de
la quasi absence de contraintes de leur pavillon, ont un vote plus lourd que la
France et ses 96 navires TAAF/RIF
complaisance. Dans le même temps, le nombre de marins
d'Europe et d'Amérique du Nord a fortement décru et on a
recruté de plus en plus dans des régions pauvres,
particulièrement en Asie et en Europe de l'Est. Dans ce contexte, les
marins philippins occupent une place à part puisqu'ils constituent, et
de très loin, la plus importante population de marins au monde. Le
dernier recensement du SIRC41 en 2002, établi à partir
des rôles d'équipage, indique que plus de 28% des marins qui
naviguent pour le commerce international sont originaires des Philippines.
Nous l'avons vu, l'importance du navire par rapport à
l'homme devient grandissante au fil du temps. Les capitaux engagés dans
ces opérations sont gigantesques, et encore ne tenons nous pas compte du
fret, celui-ci étant aux mains des marchands et non des armateurs. Nul
doute que le rapport (Capital fixe + Capital fret)/capital circulant
atteindrait alors des records au détriment de l'homme, sans doute 1 pour
1000 dans le cas d'un pétrolier de taille moyenne.
Néanmoins, l'homme reste au coeur de la fortune de mer.
Si les accidents maritimes ne sont plus légions, ils restent
suffisamment présents à notre esprit pour que le marin soit
déconsidéré par la population terrestre. « Pollueur,
assassin, danger public », que d'adjectifs pour désigner l'objet de
cette vindicte populaire. Mais que se cache-t-il derrière l'image que
nous donnent en pâture les médias. Les conditions de vie ont
changées, les conditions de navigations, de communications et de
sécurité également, mais certaines ont mieux
évolué que d'autres ou, à tout le moins, ont pris des
orientations différentes.
Le lien substantiel s'exprimant à travers le contrat
maritime ? La réalité de la marine moderne ne semble pas
être en accord avec cette vision idyllique des choses. Trop de facteurs
entrent en jeu dans la vie du marin, quelque soit sa nationalité, pour
que celui-ci perçoive l'existence d'un tel lien avec son pavillon.
2. Conséquence de l'unité business, le
multi-pavillonnement
Le choix du pavillon entraîne l'adoption de la
nationalité de l'État qui détermine librement des
conditions d'attribution de son pavillon. De ce fait, le navire dépend
des lois de son pays d'adoption en matière de réglementation
sociale, administrative, fiscale, technique, et en haute mer. Il
bénéficie de la protection de l'État du pavillon. Le port
d'attache sera celui d'un des
41 SIRC : Seafarers International Research Center,
ports de l'État du pavillon (Comme nous l'avons vu
précédemment, chaque État est seul juge des
modalités d'attribution de son pavillon.).
De nombreux armateurs immatriculent leurs navires dans des
États comme les Bahamas, Chypre, ou encore le Liberia car la
réglementation sociale en matière de composition des effectifs
est moins rigoureuse que celle des autres pavillons, comme par exemple la
France. Ces pays, dits de libre immatriculation ou encore « pavillon de
complaisance », sont souvent choisis par des armateurs qui profitent du
faible niveau de contrôle pour exploiter ainsi des navires sous normes.
Mais ils sont aussi choisis par des armateurs plus sérieux, souhaitant
armer leurs navires avec des équipages internationaux, au coût
moins élevé que sous pavillon national.
Ces deux raisons principales, ajoutées à la
compétition très dure qui s'exerce sur le monde maritime, ont
conduit à ce qu'aujourd'hui, 50% de la flotte internationale soit sous
pavillon de libre immatriculation.
Aussi, afin de maintenir leur pavillon national, les
États communautaires ont créé leur pavillon bis ou «
second registre », ayant pour conséquence d'assouplir la
réglementation sociale sur la composition des effectifs mais en aucun
cas celle relative à la sécurité maritime.
Ces pavillons bis ont été créés en
respectant la politique sociale communautaire et en se basant sur les articles
suivants :
- l'article 92 : les aides accordées par les
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