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Les enfants en situation de rue à  Katmandou : étude comparative de la représentation sociale de la vie dans la rue des enfants en situation de rue et des travailleurs sociaux népalais

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par Marion SERE
Université Toulouse - Le Mirail - Master Premiere Année, Psychologie mention clinique interculturelle 2013
  

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8 - Contenu de la représentation sociale de la vie dans la rue des enfants en situation de rue

Il s'agit ici d'établir la représentation sociale qu'ont les enfants en situation de rue de leur vie dans la rue. Cette représentation se base sur leur expérience et l'interprétation subjective qu'ils en ont.

Thème 1 : Appréciation générale de la vie dans la rue

Des avis négatifs et quelques problèmes

Katmandou n'est pas un endroit de vie apprécié de tous les enfants ; certains parlent avec nostalgie de leur maison ou village d'origine. Ganesh n'aime pas cette ville à cause « des accidents de la rue, les gens qui meurent, ça j'aime pas. Et les mauvaises fréquentations. » Amit lui n'aime pas Katmandou à cause d'une « association qui est juste à côté car il y a des fantômes. Ils piquent mon assiette et mon repas ». Il a aussi peur d'être écrasé par les voitures. Les six enfants nous parlent également de difficultés précises.

Le problème, qui apparaît majeur puisque cités par tous les garçons, vient des rapports entretenus avec les adultes rencontrés dans les rues. Ils font peur, sont méchants et agressifs envers les enfants, les insultent et les traitent de voleurs. Les adultes disent aux enfants qu'ils ne peuvent pas les aider car c'est déjà dur pour eux ou parce que les enfants, déjà grands, doivent se débrouiller seuls. L'un des garçons dit aussi ne pas trop aimer les rues de Katmandou à cause des adultes qui sont ivres et qui prennent de la drogue.

Le second danger auquel deux sujets font référence est le comportement des policiers avec les enfants : ils peuvent les frapper quand d'autres enfants ont volé quelque chose ou les arrêter sans motif.

Une troisième difficulté est encore là reliée aux grands, mais cette fois on parle d'autres enfants en situation de rue : les plus âgés. Les garçons qui exposent ce problème ont 12 et 13 ans et parlent des grands qui se montrent méchants envers les plus jeunes. Ils les frappent, les insultent et volent leurs affaires. Certains les poussent à se droguer ou à commettre des vols.

Les situations de conflit entre les enfants plus jeunes et plus âgés ont lieu dans la rue mais aussi dans les refuges, ce que les enfants déplorent. Ils n'aiment pas non plus les refuges où les règles ne sont pas respectées : par exemple, lorsque des cigarettes et de la drogue sont introduites dans le refuge malgré l'interdiction. Ces points influent sur la fréquentation par les enfants d'un refuge plutôt qu'un autre.

Les bagarres et la violence sont aussi des choses qu'ils dénoncent, ainsi que la tentation permanente de la drogue, notamment la colle11(*).

Ce qui plaît

Cependant, plusieurs aspects positifs ressortent aussi quand les enfants évoquent leur vie dans la rue. Plusieurs se plaisent à Katmandou et trouvent la ville bien, voire très bien. Pour l'un, en venant vivre dans la capitale, cela a permis à ses cauchemars de cesser. Un autre trouve, qu'en général, il n'y a pas de problèmes. L'absence de règles et le fait de pouvoir faire ce qu'ils veulent plaisent beaucoup ; cela peut d'ailleurs constituer un motif pour ne pas retourner chez soi. Un autre point mentionné est que Katmandou offre aussi des opportunités d'apprentissage.

Pour les enfants interrogés, la vie dans la capitale semble étroitement liée à leur fréquentation des différents centres des ONG. Ainsi, quelques-uns déclarent que ce qu'ils préfèrent à Katmandou, ce sont les centres et particulièrement le refuge B. Ce refuge est aussi synonyme de sécurité, un endroit où les enfants reçoivent de l'aide. Ils y trouvent un certain bien-être et de l'amour notamment grâce à la relation développée avec le responsable. De plus, le jeu, très présent dans la vie des enfants en situation de rue, se passe essentiellement dans les refuges. Enfin, le refuge leur permet de bien manger et même mieux qu'à la maison.

Les activités décrites par les enfants donnent une place importante au refuge B et aux loisirs et n'évoquent pas de difficultés au quotidien. Voici les descriptions faites par Amit, Bijay, Devendra et Ganesh de leur journée («ici» se rapporte au refuge B) :

« Je joue. Je fais rien. Parfois je mendie. Dès fois, je viens ici. »(Amit)

« Je mange ici, j'étudie ici, je joue ici. À 16h, j'étudie ici, et à 18h, je mange ici. » (Bijay)

« Parfois je joue, et parfois je nettoie les motos. » (Chandra)

« J'apprends des choses ici, en cours. Je regarde la télé, je prends du thé, je reste ici. » (Devendra)

« Je vais à Bishal Bazar et je vais mendier là-bas. » (Ekka)

« Parfois, je joue au billard ici, parfois, je vais prendre de la colle avec des amis. C'est tout. » (Ganesh)

Synthèse : Ni blanc, ni noir

Et quand tu seras grand, qu'est-ce que tu aimerais faire ?

- J'ai envie de devenir comme les messieurs d'ici, qui travaillent ici, aider les enfants qui quittent leur maison. Et leur dire que c'est pas bien de quitter leur maison et de venir vivre ici à Katmandou.

- Tu penses que c'est pas bien d'avoir quitté ta maison ?

- Non, c'est pas bien.

- Et... heu pourquoi tu n'y reviens pas ?

- Maintenant, j'ai l'habitude de rester ici, je fais ce que je veux, il n'y a pas de règlement; donc je rentre pas à la maison.

Extrait de l'entretien avec Ganesh.

Les enfants se représentent la rue de manière plutôt ambivalente : ils rencontrent des ennuis mais apprécient plutôt leur vie à Katmandou. Malgré certains problèmes, ils ne se disent pas dans une lutte quotidienne. Principalement, les difficultés rencontrées évoquent les plus grands (adultes de la population, policiers, jeunes en situation de rue plus âgés) qui abusent de leur position de force face aux enfants et qui ne les protègent pas. Il en ressort une opposition entre ce que l'on pourrait nommer le monde des adultes et le monde des enfants. En dehors de ces problèmes, la vie des enfants interviewés se résumerait surtout à faire ce qu'ils veulent soit jouer, prendre part aux différentes activités d'un refuge, se droguer. Concernant la fréquentation des refuges, on voit que cela fait partie intégrante de leur vie dans la rue et qu'ils y trouvent de nombreux éléments améliorant leur quotidien, des besoins matériels aux besoins affectifs. Ils sont d'ailleurs sensibles au respect des règles au sein du refuge et favorisent ceux qui accomplissent le mieux leur rôle de ce côté-là.

Thème 2 : Revenus

Obtention

La mendicité semble être la principale source de revenus des enfants. Certains jeunes ne mentionnent aucune activité rémunératrice et peuvent considérer comme un travail leur participation aux tâches d'entretien du refuge B. Les amis peuvent aussi donner de l'argent. Les autres travaux cités sont le nettoyage de motos et le ménage dans un restaurant. Des jeunes déclarent gagner entre 100 et 300 roupies par jour12(*).

Utilisation

L'argent récolté sert à s'acheter des vêtements, à manger ou à prendre de la colle. Les enfants économisent aussi cet argent pour retourner voir leur famille, notamment à l'occasion des grandes fêtes népalaises. Enfin, dans un groupe, l'argent peut être remis au leader s'il l'exige.

Synthèse : Pas de problèmes d'argent

Les enfants gagnent de l'argent en mendiant ou en travaillant et peuvent être aidés par leurs amis. Leurs revenus sont assez importants pour couvrir leurs besoins de base en nourriture et vêtements, pour acheter de la colle et pour économiser.

Thème 3 : Apprentissage

À la question des apprentissages, Chandra répond qu'il a appris à « devenir sage », Bijay « à ne pas dormir avec les enfants dans la rue », et Ganesh à ne « pas prendre de la colle, [...] pas se bagarrer avec des amis, [...] étudier ».

Plus largement, les enfants citent les études comme une de leurs activités : à Katmandou, ils peuvent étudier. Cela se fait essentiellement au refuge, parfois avec les amis. Ils peuvent témoigner d'une volonté d'apprendre et de montrer qu'ils sont capables de faire quelque chose.

Synthèse : L'école de la rue, ou plutôt des ONG

Quand la question sur les apprentissages est directement posée, on voit que les enfants pensent aux règles qu'ils ont intégrées : devenir sage, ne pas se battre, ne pas prendre de colle. Ne pas dormir dans la rue peut avoir été enseigné par le discours des adultes ou par l'expérience de l'enfant lui-même. Les jeunes considèrent aussi qu'ils étudient grâce aux cours d'éducation non formelle dispensés dans les refuges des ONG. La rue en elle-même ne leur apparaît pas comme un lieu d'apprentissage, mais les ONG semblent remplir ce rôle.

Thème 4 : Relations avec les pairs

La place des amis

Dans la vie d'Amit, les amis occupent une position particulière. Ils sont extrêmement présents. Amit dit qu'il a beaucoup d'amis ; il fait tout avec eux et se projette aussi avec eux dans le futur. Avoir un centre où il pourrait jouer avec ses amis ferait son bonheur. Quand on lui demande si quelqu'un de sa famille lui manque, il répond « Tout le monde. Même mes amis ».

Excepté un garçon qui est plus solitaire, tous les autres enfants disent aussi avoir des amis. Prendre de la colle est une activité qui se fait entre amis. Les amis peuvent également être un support financier, en partageant argent et colle. Il y a aussi de l'entraide en cas de conflits.

Les relations amicales ne sont pas exemptes de rapport de force. Il faut s'imposer en affrontant les plus forts :

J'ai un ami qui s'appelle Outar. Où es-tu Outar qui est fort ? Je lui ai dit que je vais lui donner un coup de poing. Je lui ai donné un coup de poing ensuite nous sommes allés à Sundhara où on a mangé du riz et de la viande avec l'argent qu'il a gagné en travaillant.

Extrait de l'entretien avec Amit.

Les amis ont de l'influence les uns sur les autres. Ainsi, la majorité des jeunes sont venus à Katmandou avec des amis. Certains ont quitté un foyer de transit ou un pensionnat à partir de ce que leur ont dit leurs amis. Et quand Amit arrête de prendre de la colle, ses amis doivent suivre son exemple : « je n'en prends pas, tu ne dois pas en prendre non plus ».

Toutes les relations entre les enfants en situation de rue ne sont pas amicales. Les grands sont violents avec les plus petits. Il peut aussi y avoir des bagarres entre les enfants d'un même groupe ou entre deux groupes. Quand les conflits entre grands et petits se poursuivent à l'intérieur d'un foyer de transit, cela peut occasionner le retour de l'enfant dans la rue.

Au sein du groupe

Les enfants s'organisent souvent en groupe autour d'un leader. Ce leader les protège. Il se montre autoritaire, comme en témoigne Ekka : « Et parfois, quand on est fâché avec lui, il dit «petit qu'est-ce que tu vas manger ?» ». Les enfants du groupe peuvent être amenés à lui donner l'argent gagné.

Certains enfants ne fonctionnent pas avec un groupe ; c'est le cas de Chandra qui se considère « leader de moi-même ».

Synthèse : Amitié, entraide, influence et violence

Les relations entre les enfants en situation de rue se caractérisent donc par la place importante des amis, avec qui on partage des activités et les ressources financières. Ces amitiés sont aussi des rapports de force et d'influence. Il y a également la structure du groupe avec un leader, à la fois autoritaire et protecteur. Enfin on retrouve des conflits entre amis, entre groupes et entre grands et petits.

Thème 5 : Toxicomanie

Consommation

Trois garçons reconnaissent prendre de la colle. Deux disent avoir arrêté. Ils fument aussi des cigarettes. Un seul dit ne jamais avoir pris aucune drogue. Prendre de la colle est une activité sociale, entre amis. Par contre, ils peuvent envisager de renoncer à la colle pour être acceptés, par exemple, dans le futur foyer d'une ONG, actuellement en construction.

Effet

Selon les enfants, les effets de la colle varient : vertige, endormissement, sensation de faim, inconscience et ivresse. La grande accessibilité de ce produit est décrite comme un problème et certains jeunes souhaitent qu'il n'y ait plus de colle dans les rues de Katmandou. Ils cessent de consommer de la colle car ils pourraient en mourir ; Ganesh croit qu'en plus, cela provoque des « trous aux poumons ». Amit dit qu'il fume juste un peu car « c'est pas bon ».

Synthèse : Je prends de la drogue mais c'est mal

Il est possible que les enfants consomment d'autres produits mais la question lors de l'entretien ne mentionnait que la colle et la cigarette ; ils ont répondu à cette question et n'ont donc pas abordé d'autres drogues éventuelles. Aucun plaisir ne semble raccroché à la prise de drogue dans la représentation des enfants. Il y en a peut-être avec le mot « ivresse » mais sa connotation, agréable ou désagréable, n'est pas certaine. Par contre, les risques sont connus et les enfants évoquent presque toujours en même temps leur consommation de drogue et leur désir d'arrêter.

Thème 6 : Perspectives d'avenir

« Et quand tu seras grand, qu'est-ce que tu aimerais faire ? » Voici les réponses des six garçons :

« J'ai envie de me promener en voiture, d'avoir une voiture et de me promener avec mes amis et vivre avec eux. » (Amit)

« J'ai envie de devenir un homme réussi, un homme bien.

- Et qu'est-ce que tu peux faire pour devenir un homme réussi ?

- Bien étudier, bien écrire, être bien habillé.

- Ok. Tu aimerais faire quoi comme travail plus tard ?

J'ai envie de devenir un fonctionnaire et travailler quelque part. » (Bijay)

« Travailler.

- Travailler ? Quel travail ?

Dans les voitures, les motos. » (Chandra)

« Rencontrer mes parents, étudier un peu, travailler et puis aider mon père quand il sera vieux. » (Devendra)

« Tu fais quoi comme rêves ou cauchemars ?

Une grande personne bien, une personne qui ne fume pas, qui ne prend pas de la colle. »

(...)

« Quand tu seras grand, qu'est-ce que tu aimerais faire ?

Docteur, pilote. Et aider les autres. » (Ekka)

« J'ai envie de devenir comme les messieurs d'ici, qui travaillent ici, aider les enfants qui quittent leur maison. Et leur dire que c'est pas bien de quitter leur maison et de venir vivre ici à Katmandou. » (Ganesh)

Synthèse : Des rêves comme les autres ?

À part Amit, qui veut continuer à avoir du plaisir avec ses amis, les autres garçons se projettent dans l'avenir avec un métier, d'ailleurs plutôt valorisant et valorisé. On note que la moitié parlent d'aider. Il aurait été intéressant de pousser plus loin le questionnement et de demander aux enfants comment ils allaient s'y prendre pour réaliser leurs envies ; cela aurait permis de mieux cerner leur représentation de l'avenir.

Synthèse générale sur le contenu de la représentation sociale de la vie dans la rue d'Amit, Bijay, Chandra, Devendra, Ekka et Ganesh

Le discours des cinq garçons interrogés sur leurs conditions de vie est assez homogène. On en dégage les éléments constitutifs de leur représentation sociale sur la vie dans la rue, qui peuvent être synthétisés comme suit :

- les enfants aiment la vie à Katmandou car elle peut être synonyme de liberté, de loisirs, de conditions matérielles meilleures qu'à la maison ;

- les refuges des ONG font partie intégrante de la vie dans la rue et offrent de nombreux avantages et ressources aux enfants ;

- les problèmes rencontrés par les enfants dans la rue sont essentiellement liés aux plus grands qu'eux et tournent autour de la violence verbale et physique ;

- le quotidien des enfants revient essentiellement à jouer, prendre part aux activités des refuges, travailler, se droguer ;

- les enfants gagnent de l'argent en mendiant ou en nettoyant les motos. Certains ne travaillent pas et sont alors aidés par leurs amis ;

- l'argent sert à manger, s'acheter des vêtements, de la drogue, à économiser et à retourner voir sa famille ;

- principalement par leur fréquentation des refuges, les enfants en situation de rue apprennent certaines règles sociales comme être sage et ne pas se battre et considèrent qu'étudier est une de leurs activités régulières ;

- les relations entre les enfants se caractérisent par l'importance de l'amitié, le partage des activités et le support, notamment financier ;

- ces relations sont aussi marquées par l'influence des uns sur les autres et les rapports de force, entre autres, lors d'une organisation en groupe avec un leader autoritaire, violent mais aussi protecteur ;

- la consommation de colle est courante mais elle n'est pas présentée comme particulièrement agréable, ni comme quelque chose que les enfants choisissent. Elle semble plutôt subie et presque tous disent qu'ils voudraient ou qu'ils ont arrêté de consommer de la colle ;

- concernant le futur, les garçons interrogés ont pour la plupart des rêves probablement assez proches d'autres jeunes népalais de leur âge : ils se voient travailler, avec des fonctions valorisantes et/ou plutôt dans le secteur de l'aide aux autres.

* 11 La colle utilisée par les enfants est celle employée par les cordonniers pour réparer les chaussures. Au Népal, les enfants peuvent se procurer cette colle pour une somme modique et très facilement. Ils la mettent dans sac en plastique, en principe un sac de lait, et l'absorbent par inhalation.

* 12 Le salaire mensuel moyen à Katmandou se situe aux alentours de 6000 roupies. (Communication personnelle, mars 2011).

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