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Les enfants en situation de rue à  Katmandou : étude comparative de la représentation sociale de la vie dans la rue des enfants en situation de rue et des travailleurs sociaux népalais

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par Marion SERE
Université Toulouse - Le Mirail - Master Premiere Année, Psychologie mention clinique interculturelle 2013
  

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10 - Contenus des représentations sociales de la vie dans la rue des enfants en situation de rue et des travailleurs sociaux : analyse comparative

La comparaison des différents éléments de la représentation sociale des deux groupes montrent quelques similitudes. Tout d'abord, on retrouve des propos très semblables sur l'usage qu'ont les enfants en situation de rue de l'argent gagné : besoins de base, drogue, économie, déplacement, surtout familial. Ensuite, les contenus des représentations sur les relations entre pairs font état des deux côtés de rapports d'influence substantiels et de relations organisées en groupe autour d'un leader, qui est autoritaire et violent. Enfin, sur la consommation de drogues, les représentations des deux partis évoquent une forte dépendance à la colle.

Cependant, en poursuivant la comparaison des deux représentations sociales de la vie des enfants dans la rue, on observe des contrastes majeurs. Dans le premier thème portant sur l'appréciation générale de la vie dans la rue, si des mots identiques sont employés à la fois par les enfants et les travailleurs sociaux, tels que plaisir, liberté, dangers, violence, leurs degrés d'importance dans les représentations sont très différents. Dans la représentation des travailleurs sociaux, la vie dans la rue est à la fois ludique, synonyme de liberté et de grande violence. Toutefois, l'emphase est mise sur le caractère très dangereux et néfaste de cette vie, en offrant presque une vision d'horreur. La représentation des enfants en situation de rue illustre plutôt une rue sans extrêmes, ni très agréable, ni féroce. Il y a également l'élément des ONG et la place qu'elles ont pour les enfants qui n'est pas aussi apparent dans le discours des adultes. Dans la représentation de ces derniers, on retrouve des problèmes non mentionnés par les enfants tels que les abus sexuels. Sur la question des activités rémunératrices, la mendicité est présente dans les deux représentations mais les autres points diffèrent complètement. Pour les travailleurs sociaux, les enfants en situation de rue sont des ramasseurs de plastique et des voleurs, alors que les garçons interrogés parlent de nettoyage de motos ou de travail dans les restaurants, voire n'ont aucune activité rémunératrice. Les représentations concernant les relations entre pairs ont les similitudes que nous avons vues plus tôt mais divergent sur l'importance des amis. Les travailleurs sociaux y voient des relations essentiellement violentes alors que les enfants rapportent des relations de support, y compris financier, et de partage d'activités. Les thèmes de l'apprentissage et des perspectives d'avenir donnent également lieu à des représentations opposées. Dans la représentation des enfants en situation de rue, ils étudient grâce aux cours dispensés dans les refuges et apprennent des règles de conduite. Quant à leur avenir, le travail occupe la première place, avec le domaine de l'aide qui ressort. La représentation des adultes brosse un tout autre portrait : aucun apprentissage valable, ni aucun futur autre que dans la délinquance et la criminalité ne sont possibles pour les enfants en vivant dans la rue.

DISCUSSION

L'analyse comparative a montré des différences majeures de contenus dans les représentations sociales des deux groupes, pour cinq thèmes sur six, ce qui permet d'envisager une confirmation de l'hypothèse générale : Les travailleurs sociaux népalais n'intègrent pas, ou peu, la réalité subjective de l'enfant en situation de rue ; il en résulte un décalage important entre la représentation sociale qu'ont les enfants de la vie dans la rue et celle des travailleurs sociaux népalais. Il convient toutefois d'en discuter plus avant, à partir d'éléments théoriques puis méthodologiques, pour émettre une conclusion.

11 - Interprétation des résultats au regard du cadre théorique

Ainsi plus l'enfant est jeune, et plus il est perçu comme une victime qui doit être sauvée.

Par contre, lorsqu'il a les apparences de l'adolescent, il est un délinquant en devenir

dont il faut protéger la société.

Lucchini, 1998, p.356.

Le contenu de la représentation sociale de la vie des enfants dans la rue des travailleurs sociaux suggère une vision polarisée, qui hésite entre victimisation et déviance. Ce résultat est estimé cohérent avec ceux de Lucchini (1998), sur l'existence d'un discours conformiste réducteur chez les différents intervenants sociaux en Amérique Latine. Ce discours est une homogénéisation des situations de vie de l'enfant en situation de rue et amène à considérer d'un côté l'enfant comme une « victime d'un environnement exclusivement violent » (p. 358) et d'un autre, la rue comme une « sous-culture déviante [...] décrite en termes de vols, prostitution, viol, violence, toxicodépendance, mépris pour la vie, [...] l'instabilité des relations et le manque de solidarité » (p. 358). Excepté le mépris pour la vie et la prostitution, tous les autres éléments associés à une culture déviante sont très présents dans la représentation des travailleurs sociaux népalais interrogés, et reviennent dans plusieurs des thèmes : les enfants sont abusés sexuellement par les autres enfants plus âgés et par les touristes étrangers, le vol est leur principale source de revenus, la violence est une des caractéristiques majeures de la vie dans la rue et des relations entre pairs, il n'y a pas d'entraide et tous les enfants se droguent.

De plus, nous pouvons ajouter à ces caractéristiques de la représentation de la vie dans la rue des travailleurs sociaux, des éléments qui complètent cette vision déviante : la mendicité comme autre source de revenus, l'absence de compétences ou l'acquisition de compétences seulement « mauvaises » par exemple, ou encore l'absence de futur autre qu'une mort prématurée ou la délinquance et la criminalité. Sur la question des apprentissages, les conclusions d'un travail de groupe (Zamudio, 1998) ont établi que les éducateurs de rue, en milieu latino-américain, ignorent les compétences développées dans les rues par les enfants et ne peuvent donc les inclure dans les processus de réinsertion sociale. De fait, les compétences proposées aux enfants peuvent leur paraître moins complètes et moins intéressantes ; elles ne captent pas suffisamment leur intérêt. Cela pourrait être un des facteurs de la désaffection des enfants en situation de rue des programmes. En ce qui concerne le parcours des enfants en situation de rue, une fois adulte, Invernizzi (2000) remarque l'absence d'études relatives à cette question, notamment car de telles enquêtes sont difficiles à mettre en oeuvre. Toutefois, en Amérique Latine, Lucchini (2001) observe que l'enfant bientôt majeur cherche généralement une alternative à la rue, entre autres parce qu'au regard de la loi, son statut change et parce qu'il lui devient plus difficile d'accéder aux programmes d'aide des ONG.

L'interprétation des résultats sur la représentation sociale des enfants en situation de rue est plus difficile car les travaux ayant analysé le discours de l'enfant sont beaucoup moins nombreux. On peut tout de même, en continuant la comparaison avec la représentation des travailleurs sociaux, dégager quelques pistes. Ainsi, si l'on reprend les éléments définissant la culture déviante de la rue, nous remarquons qu'ils sont peu présents dans la représentation des enfants. Les enfants évoquent les vols, toujours commis par les autres, la mendicité, très répandu mais aussi des emplois reconnus comme tels (nettoyer les motos, travailler dans un restaurant). Si aucun ne parle de prostitution, ni de violences sexuelles, nous ne pouvons cependant pas conclure car les enfants n'ont pas été interrogés directement sur ces questions et ils ont pu être gênés de les aborder avec une femme, étrangère, de surcroit, au détour d'un seul et unique entretien. Par contre sur l'instabilité des relations et le manque de solidarité, c'est tout le contraire qui apparaît dans la représentation des enfants : les amis se soutiennent, y compris financièrement, ils aiment partager les activités. D'ailleurs, Holdaway et Ray (1992) ainsi que Baker et al. (2000) confirment la place importante qu'occupent les amis pour les enfants en situation de rue ; il s'agit d'un réseau et d'une famille, où l'entraide est présente.

D'autres éléments nous invitent à approfondir l'analyse. La représentation de la vie dans la rue qu'en ont les enfants en situation de rue semble pouvoir être qualifiée comme plutôt valorisante. En effet, les enfants mentionnent tous l'activité d'étudier et généralement la volonté d'avoir un travail et d'être quelqu'un de bien. Il est aussi intéressant de noter que l'activité de collecte de plastique dans les ordures n'est absolument pas citée, alors que Baker et al. (2000) appuient les travailleurs sociaux interrogés en décrivant cette activité comme une des principales sources de revenus des enfants en situation de rue au Népal. Est-ce que les enfants interrogés n'en parlent pas parce qu'ils ne sont pas concernés ou parce qu'ils en ont honte ? Nous avons déjà mentionné qu'au Népal, ce travail est considéré de manière dévalorisante et vaut aux enfants en situation de rue le surnom de kathe qui y est très péjoratif (divers intervenants sociaux, communication personnelle, 2008 et mars 2011). L'hypothèse d'une représentation de la vie dans la rue valorisante chez les enfants en situation de rue est toutefois à examiner avec prudence car le discours des enfants durant les entretiens a pu aussi être un discours très normatif, pour plaire à l'adulte. Il est difficile de mesurer, avec un seul entretien, la sincérité des propos, et par là, le véritable contenu de la représentation des enfants.

Nous abordons maintenant le cas de Prem, pour illustrer le lien intime entre représentations sociales et pratiques sociales, chacune participant à la détermination de l'autre (Abric, 1994). Prem, aujourd'hui éducateur de rue, a lui-même été un enfant en situation de rue pendant plusieurs années13(*). Nous avons essayé de voir dans quelle mesure sa représentation pouvait être différente de ses collègues, compte tenu de son expérience de la vie dans la rue. Sur bien des points, il partage la représentation de ses collègues mais sur la question de la violence dans la rue, même s'il en fait état, cela se retrouve avec beaucoup moins de force que dans la représentation de ses collègues. Étant donnée la nature des représentations sociales, on peut supposer que la représentation de Prem de la vie dans la rue est façonnée par sa double expérience, d'un côté un enfant qui a vécu dans la rue, de l'autre, une pratique professionnelle d'éducateur.

Enfin, avant d'examiner les limites de cette étude, nous souhaitons rendre compte des propos de Krishna, qui illustre bien, selon nous, le conflit que peut engendrer la différence de représentations. Son discours est rejeté par « la plupart » des enfants, dit-il. Pour les convaincre de quitter la rue, son seul atout semble être de leur parler d'une vie qu'ils n'ont pas encore, et qui sera sans aucun doute terrible, sans aucun espoir, ni débouchés. Les enfants lui opposent leur liberté et une vie qu'ils aiment. Nous retrouvons ainsi la première hypothèse que nous voulions étudier, à savoir que de trop grandes différences dans les représentations sociales des enfants en situation de rue et des travailleurs sociaux nuisent à l'efficacité des programmes d'aide.

12 - Limites

Le type d'informations recueillies, leur qualité et leur pertinence déterminent directement la validité des résultats obtenus.

Abric, 1994, p.59.

Type d'informations recueillies

Du fait de l'éloignement géographique du terrain et de la courte durée de l'enquête, l'absence d'entretiens exploratoires à proprement parler et d'allers-retours entre le terrain et la théorie n'a pas été possible et n'a pas donné le temps nécessaire pour une réflexion plus approfondie sur ce que l'on cherchait et donc ce que l'on devait interroger.

En ce qui concerne l'étude de la représentation sociale des enfants en situation de rue, il a été mentionné dans la partie théorique qu'elle reposait sur l'expérience subjective de l'enfant. Il aurait tout de même été enrichissant de poser des questions plus généralisatrices telles que « que font les autres enfants pour gagner de l'argent ? » de manière à parvenir à une meilleure compréhension du contenu de leur représentation sociale. Cela aurait également permis d'augmenter la sincérité des propos, et donc la fiabilité des données, car les enfants en situation de rue sont reconnus pour leur capacité à transformer leur histoire (Aptekar et Stoecklin, 1997), comme nous avons pu l'observer d'ailleurs en comparant les propos des enfants durant l'entretien avec ce qu'ils avaient raconté aux éducateurs sur leur histoire familiale.

Il faut également rendre compte du caractère incomplet de la démarche servant à repérer le contenu des représentations sociales. En effet, Abric (1994) précise que le discours, s'il permet d'identifier la majeure partie d'une représentation, n'en révèle pourtant pas tous les aspects, qui nécessitent une étude des actes. Il aurait été utile de prendre en compte les pratiques sociales pour comprendre et connaître les représentations sociales, d'autant plus que « toutes les contradictions entre les représentations sociales et des pratiques amènent nécessairement la transformation de l'une ou de l'autre » (p. 237).

Qualité des informations recueillies

La subjectivité est inhérente à toute enquête menée par entretien (Blanchet, 1985). Même si elle ne peut être totalement évacuée, le chercheur conscient de sa subjectivité sera déjà plus vigilant. Traiter du phénomène des enfants en situation de rue nous a placée dans une situation interculturelle. Ce phénomène existe dans les pays industrialisés, nous l'avons vu, mais il concerne essentiellement des adolescents et non pas des enfants dès 5 ans, et il reste méconnu dans le cas de la France. Ainsi, notre adhérence à la représentation sociale occidentale de l'enfant est forte : un enfant-roi, un enfant choisi grâce à l'accès à la contraception et à la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse, un enfant protégé par des droits. Pour mener cette recherche avec rigueur et honnêteté, il a fallu prendre conscience de nos conceptions, savoir les mettre de côté pour être capable d'écouter les discours des différents participants népalais et éviter une vision ethnocentrée. Cependant, malgré cette volonté de vigilance, certaines de nos répliques lors des entretiens montrent un attachement à nos représentations, notamment lorsqu'on interroge, parfois avec insistance, les enfants sur leur volonté de persévérer dans la rue. On peut alors légitimement se demander à quel point cela a aussi influencé l'analyse.

Pour évaluer la qualité des données, il faut aussi considérer le biais induit par la désirabilité sociale des sujets interviewés. Notre position d'étrangère occidentale, d'étudiante en psychologie, et d'ancienne bénévole de l'ONG où s'est déroulée l'enquête, a pu laisser une place importante à ce biais, ce qui a probablement influencé les discours produits.

Un manque d'expérience dans la passation d'entretiens a aussi nuit à la qualité des informations recueillies. L'enchainement des questions n'était pas toujours adapté et il y a eu des difficultés à relancer sur des thèmes qui l'auraient été souhaitables d'approfondir. De plus, les questions contenaient trop souvent une suggestion de réponse à l'intérieur et ont pu fortement orienter les réponses. Enfin, certains sujets n'ont pas été abordés avec les enfants, notamment la question des abus sexuels, car nous avions peur de faire intrusion dans un vécu traumatique alors que nous n'avions qu'un entretien avec eux.

Un autre biais induit par la situation interculturelle a été la difficulté de communication. Ne pas parler le népalais a réduit la qualité des données. Tout d'abord, avec les travailleurs sociaux, les entretiens ont été réalisés en anglais et non pas dans leur langue maternelle, ce qui a pu freiner leur expression ou conduire à de mauvaises interprétations lors de l'analyse, et ce d'autant plus si on ajoute la perte de sens qu'a pu occasionner le passage de l'anglais au français lors de la retranscription. Avec les enfants et avec Prem, la présence d'un interprète a représenté une interférence importante, surtout due au manque de préparation, tel que le recommandent Abdelhak et Moro (2006). Il a en effet pris beaucoup de place dans les premiers entretiens : en posant des questions de lui-même pour obtenir la «bonne réponse», celle qu'il pensait que nous attendions, en ne traduisant pas mot à mot et en résumant parfois les propos de l'enfant pour mieux en dégager, selon lui, le sens. Il nous a fallu mieux exprimer nos besoins et l'aider à adopter une attitude moins visible.

Finalement, la qualité des données varient selon les entretiens car les derniers entretiens réalisés ont été, sur bien des points, assez différents des premiers, compte tenu de l'expérience accumulée au fil de la pratique. Ils étaient plus spontanés, l'écoute plus neutre et attentive et le travail de l'interprète s'était considérablement amélioré.

Pertinence des informations recueillies

La pertinence des informations recueillies peut s'interroger sur la base de la constitution de l'échantillon. Les travailleurs sociaux interrogés sont tous employés de la même organisation, ce qui forme un autre biais en termes de représentativité. Trois semaines se sont révélées trop courtes pour développer les liens nécessaires permettant d'interviewer le personnel de différentes ONG14(*). Le même biais apparaît concernant les enfants en situation de rue car, non seulement les entretiens ont dû seulement être conduits avec ceux qui fréquentent les refuges des ONG pour les raisons pratiques énoncées auparavant, mais en plus, il s'est trouvé que tous les enfants interrogés dormaient régulièrement au refuge B durant la période de l'enquête. On peut donc penser qu'ils étaient beaucoup moins exposés aux dangers de la rue, qui se multiplient la nuit comme le mentionne un des travailleurs sociaux. D'ailleurs, Aptekar et Stoecklin (1997) insistent sur l'importance d'effectuer la collecte de données la nuit également car les enfants ne sont pas les mêmes en terme de situations familiales et de fonctionnement.

Des problèmes méthodologiques plus larges tels que cités par Aptekar et Stoecklin (1997) viennent aussi questionner la pertinence des informations recueillies. Dans le cas présent, il s'agit d'évaluer si la définition des hypothèses et la construction de l'outil de collecte de données étaient libérées de nos référents culturels. En continuant sur cette dimension interculturelle, il est finalement regrettable de ne pas avoir su suffisamment l'appréhender au regard du rôle qu'elle joue dans les solutions proposées par les ONG au problème des enfants en situation de rue. Entre la Convention internationale des droits de l'enfant, son influence sur l'idéologie des interventions des ONG et les tensions entre spécificités et généralités qui en découlent (Tessier, 1998), la sous-culture propre au monde de la rue (Lucchini, 1993) et l'influence sur des programmes locaux des bailleurs de fonds internationaux (Paiva, 1998) et principalement occidentaux, la prise en compte des facteurs culturels apparaît nécessaire pour réfléchir le phénomène des enfants en situation de rue et l'intervention des ONG et mesurer quels sont leurs impacts sur les représentations sociales des différents groupes en présence.

En conclusion, si l'interprétation des résultats à partir du cadre théorique peut tendre vers une confirmation de l'hypothèse, l'examen des limites et biais de cette étude montre différents problèmes : les données sont incomplètes et leur fiabilité, pour les enfants au moins, est à questionner ; des biais de subjectivité et de désirabilité sociale n'ont pas été assez contrôlés ; le manque d'expérience et les difficultés de communication diminuent aussi la qualité des données ; enfin, considérant le peu de représentativité de notre échantillon, la validité externe de la recherche est relativement faible. Tous ces éléments impliquent une limite trop importante dans la validité des résultats pour confirmer l'hypothèse générale portant sur l'existence d'un décalage entre les représentations sociales de la vie dans la rue des enfants en situation de rue et des travailleurs sociaux. Néanmoins, cette recherche fait preuve d'un caractère exploratoire intéressant et pose les bases pour de futures réflexions.

13 - Perspectives

Malgré l'impossibilité de conclure à cause de limites méthodologiques majeures, la tendance qui se dégage des analyses, avec la mise à jour de quelques différences entre les représentations sociales de nos deux populations, pousse à poursuivre la recherche dans le but de conclure sur l'impact des représentations sociales des travailleurs sociaux népalais dans leurs pratiques d'aide. Par exemple, si l'on considère que ces derniers se représentent la rue comme un espace déviant et dangereux, cela amène à penser que sur le plan des pratiques effectives, leurs actions se polarisent autour de la réinsertion des jeunes, du « sortir de la rue ». En appliquant le même raisonnement aux enfants en situation de rue, si leur représentation de la vie dans la rue est une rue principalement de liberté, leur désir, avec toute son ambivalence, peut être de vouloir y rester. Une étude qui validerait ces hypothèses serait susceptible d'améliorer la compréhension de la subjectivité des enfants en situation de rue, et par là-même, le travail social avec eux.

Un autre angle pour aborder la question de départ, à savoir pourquoi les enfants restent dans la rue malgré les alternatives qui leur sont proposées, part de la clinique. Faute de travaux suffisants dans ce domaine, notre recherche s'est orientée vers une approche psychosociale du phénomène. Il nous apparaît maintenant des questions que nous souhaiterions développer. L'une est inspirée des travaux de master d'Edelman (2007) et interroge « ce qui vient lier psychiquement le jeune à l'espace urbain ? » (p. 6). Car si l'on envisage l'enfant en situation de rue comme un agent social actif, et non pas seulement comme un objet passif, ou une victime, l'échec de l'aide apportée par les ONG ne peut pas mettre en causes les seules pratiques des intervenants. Il convient de mener une réflexion sur l'enfant en situation de rue lui-même et son fonctionnement psychique. Dans le même sens, on peut questionner l'existence d'une demande d'aide chez l'enfant en situation de rue, ressort nécessaire sur lequel s'appuie tout travail d'aide. Cette demande ne serait-elle pas en veille chez ces enfants dont les besoins élémentaires sont satisfaits par les services des ONG ? On peut supposer qu'elle émerge chez les enfants pour lesquels les aspects négatifs de la vie dans la rue prennent le dessus sur la « jouissance », au sens freudien, qu'ils en tirent. Ainsi, recherches et pratiques cliniciennes sont à encourager pour traiter du phénomène des enfants en situation de rue. Baubet (2003), en soulignant que la souffrance psychologique fait partie intégrante de la vie des jeunes en situation de rue, confirme l'apport du psychologue clinicien, même si celui-ci peut être considéré comme un luxe pour ces enfants qui n'ont rien. Nous avons également pu en détecter la nécessité lors la recherche sur le terrain. Le matériel clinique présent dans les entretiens conduits avec les enfants laisse en effet supposer d'importants besoins et des troubles de la personnalité chez certains.

Plus largement, nous aimerions également examiner le rôle de facteurs culturels dans le départ dans la rue des garçons, comparativement aux filles, dont la présence dans la rue est significativement moindre, selon tous les travailleurs sociaux interrogés. À partir des entretiens avec ces derniers, il semblerait que ce soit essentiellement une raison culturelle qui explique cette différence. Ainsi, Madan expliquait que « notre société croit que les filles ne peuvent pas être toutes seules [...] Parce que quand elles quittent la maison, la société leur reproche de ne pas être bien. [...] En tant qu'homme, je peux rester des années à l'extérieur, seul.» Dans la société népalaise, se débrouiller seul serait-il valorisé pour un garçon ? Quels sont les attentes des adultes envers les garçons et envers les filles ? Quelle sont les places attribuées à la femme et à la fille ? Il faudrait aussi vérifier si, en effet, moins de filles quittent leur domicile pour se rendre dans la rue, ou si, en fait, on les voit moins et qu'elles y ont un parcours différent, principalement dans les réseaux de prostitution.

* 13 Cette information nous a été donné par les collègues de Prem. Lui-même n'en a pas parlé avec nous, ni lors de conversations personnelles, ni lors de l'entretien, malgré une question en ce sens.

* 14 Seulement deux entretiens ont été réalisés avec des employés d'une autre ONG mais à cause d'un problème logistique, ils n'ont pas pu être utilisés pour l'analyse des données. D'autres organismes contactés n'ont pas donné une suite positive à notre demande.

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