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INTRODUCTION GÉNÉRALE Si les « Nations » sont le résultat de l'Histoire, l'Histoire découle nécessairement d'une éducation transmise par le biais de structures sociales traditionnelles propres à chaque « peuple » ou «ethnie », et plus tard, à chaque ensemble pluri-ethnique qui dans les sociétés modernes se nomment : « Nation ». C'est pour cette raison fondamentale qu'il faudrait peut-être comme le préconisait Diderot au XVIIIè siècle : « commencer l'étude de l'histoire par celle de sa « Nation »1(*), il est cependant à noter que le concept de « Nation » n'est pas sans poser l'idée faire échos bien au delà du continent européen ... Cela dit, l'Afrique a développé ses propres valeurs car il n'y a pas un « peuple sans mémoire collective »2(*) ; autrement dit chaque peuple a développé ses structures, ses formes de pensée comme d'expression, celles d'organisation sociale, économique, politique et culturelle ... dans le but de maintenir la cohésion sociale. Ces mécanismes de maintien de cette cohésion sont à notre sens tout aussi valables que ceux de l'Etat-nation moderne. Mais l'occasion nous est ici offerte d'analyser un concept primordial dans la vie des sociétés : la « Nation » dont l'origine lointaine fait penser à ces ensembles hétéroclites de l'Europe médiévale, mais ce concept a évolué vers des formes d'organisation historiquement développées, ce qui correspond dans notre société dite moderne, à cette forme « unifiée » d'organisation : l'Etat-nation, dont il faudra rappeler quelque peu l'origine. La nation sous-tend l'État pour justifier ses actions c'est pour cela qu'il convient de prime abord de préciser le contexte idéologique de l'idée de nation dans l'Afrique moderne. I - LE CONCEPT DE NATION ET LE CONTEXTE IDÉOLOGIQUE AFRICAIN En définissant l'idéologie comme forme d'expression de la pensée dans le but de guider ou de contraindre une communauté plus ou moins vaste, nous pouvons dire que la Nation représente un outil idéologique pour l'Afrique noire moderne. L'Afrique moderne a besoin à chaque contexte de son idéologie politique et sociale d'une théorie sociale pour se structurer, s'épanouir et sauvegarder son unité organique spécifique car l'Afrique est depuis longtemps tiraillée par un grand nombre de courants commerciaux comme idéologiques. Il se pose ainsi le problème de la coexistence entre le courant traditionnel et les apports étrangers. C'est pour cela que le problème se pose d'abord et après tout au niveau moral, au niveau de la conscience. C'est ainsi que l'accession à l'indépendance de nombreux pays africains vers les années 60 a été pour les politologues et anthropologues d'Europe d'Amérique et d'ailleurs, l'occasion de se pencher sur les systèmes de type européen greffés sur des sociétés de traditions toutes différentes. Il y a exploitation politique et donc idéologique du concept de nation dans les jeunes États africains où les gouvernements s'efforcent de susciter la naissance d'un sentiment national, d'une part pour donner une assise idéologique à l'indépendance de l'État, d'autre part pour faire échec à l'effet négatif du tribalisme ... Ainsi, beaucoup de dirigeants africains, sous prétexte d'accélérer la « construction nationale », ont en fait systématiquement cultivé et développé une conscience ethnique » ou plus exactement assuré l'hégémonie de leur ethnie, voire de leur clan sur l'ensemble des communautés « nationales » ; empêchant ainsi toute « construction nationale » réaliste, juste et démocratique c'est-à-dire basée sur la liberté et sur l'égalité. Il y a donc des concepts universels en sociologie et en histoire, mais il ne faut pas les confondre avec les traditions historiques propre à chaque continent. C'est ainsi que le concept de « Nation » en Afrique fait face à une réalité toute différente de celle dont il est issu, ce qui parfois embrouille des jeunes États entre plusieurs idéologies et qui dit idéologies dit systèmes de pensée servant à guider les hommes dans le cadre d'une communauté ; ce qui vise donc les fondements même du pouvoir politique. Quand on observe le thème de la « construction nationale » en Afrique noire, ce que la colonisation et la décolonisation ont établi en Afrique noire, ce n'est pas la « Nation » mais « L'État » dit « moderne », avec ses « prétentions rationnelles » comme le dit Yves Person 3(*), c'est-à-dire avec son idéologie servant à guider et à justifier l'action de ces communautés de l'Afrique noire moderne. Les « Nations » africaines d'aujourd'hui, créées artificiellement par les puissances étrangères, ne proviennent pas de l'ancienne civilisation africaine et ne répondent pas aux habitudes d'échanges ou au genre de vie africain. Elles ont été créées de toute pièce par l'administration coloniale et ne résistent même pas pour la plupart au contexte économique international... Cependant, les « nations » africaines continuent à se battre séparément chacune dans la voie du progrès, alors que le vrai obstacle à leur développement, l'impérialisme, principalement à son stade néocolonialiste, est en train d'opérer à l'échelle panafricaine. La nation est devenue le terme-clé pour légitimer l'État qui est le royaume sacré de la minorité au pouvoir et pour justifier ses actions dans la plupart des pays d'Afrique. Or, ce n'est pas comme au temps de la Révolution française de 1789 ou sous l'occupation de la France par les Alliés européens entre 1815 et 1818, une nation du peuple et réclamée par lui. Non ! Il s'agit par là, d'une nation d'élites étatiques. A vrai dire : « l'Etat-nation » invoqué jusqu'à l'incantation demeure largement dépourvu de substrat sociologique et incapable de supplanter autrement qu'en apparence les puissantes et persistantes solidarités régionales. L'inefficacité flagrante de l'État et l'immobilisme qui en découle paraissent bien, de fait provenir dans une large mesure de l'inadéquation du concept « d'Etat-nation », pivot de l'héritage politique colonial, avec les réalités socio-politiques africaines.4(*) Avant de parler de « nation » et de d'«État » en Afrique, il convient de rappeler le fait social et l'évolution sémantique de ces mots en Europe, avant de voir dans quelle mesure ils peuvent être étendus, avec une signification universelle, à d'autres systèmes culturels ; ce qui nous conduira à évoquer les traditions propres au continent noir ... II - LA NATION COMME FAIT SOCIAL Nous considérons que la nation (comme l'État) est un fait social car si toute nation a vocation à créer un État, nous verrons que tout État à également vocation à créer une nation. Duguit dans son Manuel de Droit Constitutionnel 5(*) pense que la nation est un élément de l'État en ce sens que « l'État » est le milieu social où se produit le fait « État ». L'État serait dans cette perspective : une sorte de personnification juridique de l'idée même de nation ... Mais inversement il se trouve que dans l'Afrique moderne l'État est le milieu où se produit la « nation » : en ce sens que « l'État » est pour les Africains modernes le point de départ de la nation nouvelle. Léopold Sédar Senghor pense même que « l'État c'est l'expression de la nation » mais celle-ci « est surtout le moyen de réaliser l'État ».6(*) Ainsi y aurait-il une conception purement africaine de la nation (celle de l'Afrique d'hier) et une conception moderne qui est celle que nous connaissons aujourd'hui ? En effet, si en Europe la « nation » est le point de départ de « l'État, par contre en Afrique, « l'État » issu des Indépendances est le point de départ de la « nation » actuelle dont l'oeuvre n'est d'ailleurs pas totalement achevée en raison de l'existence d'un « micro-nationalisme » naturel (au niveau local ou ethnique) qui prend parfois l'allure d'un véritable ethnocentrisme7(*) ; en raison aussi de l'effort de « construction nationale » auquel se consacre la plupart des dirigeants africains.8(*) Comment est apparue l'idée de nation et comment a-t-elle évolué ? C'est ce que nous allons essayer de rappeler, avant d'aborder la problématique africaine de l'idée de nation. 1 - Naissance de l'idée de « nation » En Europe, il faudrait sans doute remonter au Moyen Âge pour voir apparaître l'idée de « nation », pendant tout le moyen âge en effet, le mot « nation » a un sens très précis, conforme à l'étymologie (nascere) qu'a rappelé Isidore de Séville au VIIè siècle : « c'est un groupe d'hommes qui ont et à qui on attribue une origine commune ».9(*) La nation était donc considérée comme une communauté ethnique : c'est-à-dire un groupe composé d'hommes ayant certes une « origine commune » mais aussi fixés autour d'une terre comme la « patria » qui est le pays natal et cette notion s'est maintenue jusqu'au Moyen-Age.10(*) En France l'idée d'une « nation » dont les membres ont pour patrie le royaume est formulée de bonne heure dans les milieux intellectuels.11(*) A la fin du XIIIè siècle, le moine Primat, traduisant en français les Grandes Chroniques de Saint-Denis auxquelles reste attaché le nom de Suger, dit que Thribaut, comte de Champagne, est venu guerroyer avec le Roi Louis V « por le besoing dou roiaume contre le estranges nations ».12(*) En 1927, l'Archevêque de Reims écrit au Pape, que tous les habitants du royaume doivent concourir à la « defensio regni et patriae ».13(*) Au début du XIV° le langage se fait plus précis : Guillaume de Nogaret14(*) justifie son attitude envers le Pape par son devoir de défendre le roi et « patriam suam regni Franciae » ; désormais le royaume est présenté dans les milieux intellectuels comme la « patria communis » de tous les « regnicoles » et Paris comme la « civitas communis ».15(*) Ce sont les clercs, clercs en droit civil et public, et clercs en droit canon, qui ont les premiers, étudié le sens de ce mot. Il semble qu'au XVI° siècle le mot ait encore eu une assez large place, et presque déjà une acceptation moderne. On le voit employé par de grands juristes et économistes au début de ce siècle notamment, les Cujas, l'Hôpital et Bodin ; tous ces « braves hommes » dont l'oeuvre aboutira aux États généraux de 1576, où de grands principes commençaient à se faire entendre. On opposait la « nation » et son « prince » et à ce moment là, ce furent les notions de « souverain », d'«État », de « loi » qu'on élaborait. Il fallait sans doute que les États fussent unifiés par la volonté du prince. Il fallait une loi, une constitution dont le roi fut le premier serviteur et il fallait surtout que le concept de « nation », c'est-à-dire de l'ensemble des citoyens d'un État, ensemble distinct de l'État, pût apparaître aux yeux des juristes et philosophes. Mais encore, fallait-il savoir ce qu'était un « État » ? Ce sont les philosophes du XVIII° siècle français qui ont élaboré le concept de « nation ».16(*) Les encyclopédistes et surtout Rousseau l'adoptèrent définitivement.17(*) Ce fut ensuite le tour des théoriciens et des hommes politiques de la Révolution française ... 18(*) Le concept de « nation » se précisera après les jours mémorables de la Révolution française de 1789 et surtout après le grand jour de la Fédération où, pour la première fois dans l'histoire, une « nation » tente de prendre conscience d'elle-même par des rites, par une fête, de se manifester en face du pouvoir de l'État ... « La nation, la Loi, le Roi » : c'est ce qu'on appelait la Trinité des constituants.19(*) Les Français savaient depuis longtemps qu'ils vivaient dans « le royaume de France » ; mais il n'y avait pas encore de conscience « nationale » pas de patrie commune, l'unité ne se forgera que lentement ... Il fallait aussi distinguer juridiquement la nation de l'État. Il a fallu quitter cette trinité pour aller vers l'unité, l'identification de ces concepts. En Europe on verra que l'État apparaîtra comme une sorte de personnification juridique de la volonté du roi, expression suprême de la volonté du peuple : c'est ainsi que la pensée révolutionnaire est venue apporter une consécration juridique en faisant de la nation un sujet de droit20(*). Mais la « nation » connaîtra des évolutions. 2 - Évolution de l'idée de « nation » en Europe L'Europe fut ainsi en constant travail de conserver, d'enfanter, de faire vivre des nations. La fin des guerres napoléoniennes comme les deux principales guerres du XIX° siècle : celle de 1859 et celle de 1870, et la Grande Guerre furent des guerres de « nations » se battant pour leur vie ou leur résurrection ... a - En Europe de l'Est A l'Est de l'Europe, le régime de la force et de la tyrannie turque, avec les hongrois et le monde russe, opprimaient les « nationaux » dans nombre de « nations » qui cherchaient à naître ... L'échec des tentatives faites pour abolir l'idée de « nation » est d'autant plus significatif qu'on peut l'enregistrer dans l'ex-U.R.S.S et dans les démocraties populaires, c'est-à-dire là où l'avènement officiel de la classe aurait dû permettre de dépasser les clivages établis sur la base des appartenances « nationales ». Or il n'en a rien été. A partir du moment où le socialisme s'est incarné dans les États, la pratique a montré que l'idée nationale est une donnée qui échappe aux manipulations auxquelles on voudrait la soumettre pour la plier aux exigences d'une doctrine. Aussi, plutôt que de s'acharner sur elle, comme pour l'idée religieuse, les dirigeants des pays communistes n'éprouvent guère de scrupules quant à son exploitation, aux fins de leur politique. La grande Guerre, dans la mesure où elle fut une guerre autrichienne, fut une guerre des nationalités. Comme ces États de pure force « les Macht-Staten » de l'Europe occidentale et orientale, la plupart des nouveaux pays sont des sociétés mixtes, où des minorités nationales sont opprimées. Plus d'un siècle se passa en ces luttes infructueuses pendant la première partie du XIX° siècle. L'Est de l'Europe est « entièrement peuplé de nations jeunes ou imparfaites ».21(*) Plus au Nord les Ukrainiens n'ont jamais été une « Nation », à peine par instant une « société », un « État ». Les Polonais n'ont guère eu une existence indépendante de plus de quatre cents ans et leurs frontières ont toujours été d'une élasticité remarquable. Les Slovaques sont comme les Petits-Russiens, une grande masse paysanne qui jusqu'au dernier siècle n'a que rarement aspiré à l'unité. Les Tchèques ont un peu plus de solidarité, ils ont formé un royaume glorieux au Moyen Âge et jusqu'à la guerre de trente ans furent indépendants. Les Hongrois de même, quoiqu'ils aient payé tribut au Turc et à l'Allemand ; les Lithuaniens et autres populations fort anciennes, toutes les populations finnoises de l'immense ancienne Russie d'Europe ont longtemps été dans un état de sujétion ou de « primitive » indépendance. La Finlande fut jusqu'au XIX° siècle une colonie suédoise ; elle était restée au fond sous la domination tsariste jusqu'à la Révolution de 1905 et les premières élections au suffrage universel. Quant à l'immense masse russe, elle n'a formé en somme un véritable « État » pendant longtemps qu'en Moscovie et ce n'est que depuis Pierre le Grand qu'elle a vraiment eu et une constitution monarchique, un esprit, et s'est étendue aux frontières de la civilisation et de la race grand russienne. b - En Europe de l'Ouest L'Ouest de l'Europe est au contraire l'empire des « nations » ; là où toutes les « nations » héritières du droit romain ont gardé le souvenir de ce qu'était le citoyen romain, et la renaissance du droit romain au VII° siècle, même en pays germanique et anglo-saxon fut un coup décisif dans cette voie. Les « nations » européennes sont le produit, comme l'est le droit français, d'une évolution à partir d'un mélange d'éléments germaniques et romains. Les « nations » slaves ont en somme été créées à leur image. L'essentiel du droit public a été donné par Rome, par l'Angleterre et la France, puis par trois révolutions, l'anglaise, l'américaine et la française. Rappelons qu'en France et ceci jusqu'à la Révolution, les liens qui définissent la sujétion sont restés des liens personnels (d'homme à homme). Les agents sont des agents du roi ; il y avait peu d'unité et peu de cohésions sociales au plus bas de l'échelle sociale et les élites des Lumières étaient pour la plupart cosmopolites ; c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas d'autre patrie que le monde, ni d'autre but que de défendre les droits de l 'homme. Au niveau de la scolarisation il y avait des obstacles, les maîtres étaient des instructeurs occasionnels parlant des patois et fort mal le français. En Allemagne et en Italie du reste, les particularismes linguistiques étaient plus tenaces qu'en France ... 22(*) C'est donc sur les ruines anciennes d'un certain nombre de sentiments provinciaux que se développera un sentiment national plus large. La « nation » telle que des hommes 23(*) la définiront non pas par la langue, ni même par le territoire mais par la totalité concrète des citoyens, était l'immense enthousiasme d'un peuple (celui de la France) avide de croyances collectives et qui retrouvera une foi ardente et jeune, une raison, de vivre, une « âme » commune ... La nation en tant que « peuple » prendra conscience d'elle-même vis-à-vis de la monarchie... Toutefois de nombreux éléments constitutifs de la « nation » en Europe ont été formés justement par de petites « nations » (également constituées depuis le XV° siècle) et « ce n'est pas un hasard » nous rappelle Marcel Mauss, « si le premier théoricien du droit des nations a été hollandais : Grotuis ».24(*) 3 - Évolution de l'idée de nation à travers le monde On peut avec Mauss essayer de ranger historiquement comme suit ce que l'on a appelé « les nations ».25(*) Il y a donc Rome qui disparaît au VI° siècle, la France et l'Angleterre qui se constituent à peu près au XI°, la Suisse, les Pays-Bas, les royaumes scandinaves au XIII° et au XIV°, la Castille et l'Aragon au XIV°, la Hongrie et la bohème s'unissent vers cette époque pour disparaître, la première au début de la guerre de Trente Ans, la deuxième sous Marie Thérèse : la Pologne au XV° va disparaître au XVIII° siècle. La Moscovite jusqu'à englober la masse russe. Au XVIII° siècle les États-Unis ; au XIX°, la Belgique, la Grèce, l'Italie ; puis au congrès de Berlin se forme le petit noyau des unités serbe, bulgare et roumaine qui se sont constituées en « nations » avec les guerres balkaniques et la grande guerre ... L'émancipation successive des colonies portugaises et espagnoles de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale fondèrent ces États qui tendent tous, dès l'origine, par leur forme démocratique et par leur fond de droit public, vers l'organisation nationale mais d'après Mauss dans un petit nombre : Chili, Argentine Brésil, « ont dépassé les stades de tyrannie, de l'oligarchie et des formes primitives de l'État ».26(*) En Asie, le Japon lui, a évolué très vite en soixante ans sous l'influence de l'idée nationale par l'expédition du commodore Perry, mais il garde encore tous ses traits d'empire religieux et d'organisation féodale. La Chine depuis la révolution contre la dynastie mandchoue évoluera aussi très vite malgré l'anarchie. Mais ces grandes masses de vieilles civilisations, de langues créeront sans doute des institutions originales mais qu'il serait imprudent de vouloir faire rentrer dans des cadres spécifiquement et typiquement européens. 4 - La contribution de l'Anthropologie à la compréhension de l'idée de nation Pour bon nombre de contemporains, la notion de « nation », équivaut à celle de « nationalité » ou de « nationalisme » ; elle a d'abord et avant tout un contenu négatif, c'est-à-dire la révolte contre l'Etranger, souvent la haine qu'on garde contre tous ..., même quand ils n'oppriment pas. De plus l'effort des juristes pour définir la nation a été faible 27(*) parce que non seulement les théoriciens du droit international, mais même ceux du droit constitutionnel et du droit civil, continuent à n'ajouter d'importance qu'à l'État ou plus exactement le confondent avec la « nation ». Le plus curieux événement d'après Marcel Mauss, fut celui de l'Allemagne, où cependant l'opposition « Staat » et « Gesellschaft » était classique, et où on finit par « hypostasier », « substantifier », « diviniser » l'«État » au lieu de la « nation ». 28(*) Partout, même dans la théorie, le contenu de l'idée de « nation » est encore faible. Le nationalisme bien que générateur de « maladie » des consciences nationales en constitue aujourd'hui la seule force, en tant qu'expression de deux réactions : l'une contre l'Etranger et l'autre contre le Progrès qui soi-disant mine la tradition « nationale ». Il convient donc de relever l'usage du mot « nation » qui est souvent rattaché à l'adjectif « national » ; et ce mot « nation » est lui même d'un emploi moins fréquent : en France on dit fréquemment « national » mais ce mot a remplacé les adjectifs « royal » et « impérial ». Le mot « nationale » ne désigne que des institutions d'États ou patronnées par l'État. Les Français font un usage assez constant du mot mais d'après Mauss29(*), « ils demeurent les seuls ». Il est vrai que la plupart des autres langues leur ont emprunté ce mot, signe que l'idée n'a pas été élaborée au même moment. Il convient maintenant d'essayer de dire quels sont les genres de sociétés qui en Europe et ailleurs, peuvent être considérés comme des « nations ». Il ne s'agit pas par là de donner un tableau exact de l'histoire générale de l'organisation politique des sociétés, mais d'essayer de faire une approche historique et anthropologique de l'idée de « nation ». Deux sociologues, Morgan et Powel ont semble-t-il, essayé de faire un travail d'ensemble sur l'histoire générale de l'organisation politique ; mais tous les deux se sont préoccupés de la théorie de la famille et de la question de savoir dans quelle mesure les changements dans la vie publique de la société ont déterminé le passage du clan à la famille individuelle ...30(*) Il y a beaucoup de travaux de juristes et philosophes sur l'évolution de l'État moderne et nous avons aujourd'hui des vues assez sérieuses sur les formes primitives des sociétés dites « polysegmentaires », sociétés à base de clans, systèmes tribaux, sur les formes primitives de la monarchie et certaine de ses formes « évoluées »; mais il y a des champs inexplorés par cette discipline relativement jeune qu'est la sociologie : les « royautés primitives » ne sont pas connues en dehors de leur caractère religieux sur lequel nous avons l'ouvrage de Fazer.31(*) Mais les féodalités européennes de l'Ouest sont bien connues ; mais reste à savoir ce qu'est vraiment une féodalité ? Encore faut-il faire une étude comparée des chefferies de clans des castes militaires ... à travers le monde. Voilà pour les « monarchies » et les « aristocraties » mais qu'en est-il des « démocraties », se demande Marcel Mauss ? 32(*) Rappelons que Socrate posa les principes fondamentaux de divisions des régimes politiques, principes repris par Aristote qui souhaitait déjà « les constitutions ». Ainsi Montesquieu comme les philosophes français et anglais ne font que l'imiter. Mais on a vu de par le monde, des mélanges d'«aristocratie », de « monarchie », de « démocratie » comme l'Angleterre et la Suède, l'Allemagne d'après 1870 ... Les royautés antiques sont mal connues du point de vue juridique et administratif, jusqu'à l'Empire romain fondateur de la notion d'État.33(*) Grâce à des siècles de philologie, on sait à peu près ce qu'étaient les « démocraties antiques », et les médiévistes et historiens du droit savent ce qu'étaient les démocraties communales de l'Europe médiévale... On peut dire sans conteste, que c'est en Europe que s'est constitué le droit public national et international des formes « modernes » de société. Le nombre des États qui méritent le nom de « nation » avec constance a été variable et toujours restreint jusqu'aux tous derniers événements. Mais Marcel Mauss 34(*), pense que le mot « nation » est d'un emploi relativement récent dans le langage des juristes et philosophes et encore plus dans celui des peuples eux-mêmes. Les concepts de cité ou société, de souveraineté, de droit, de loi, de politique sont depuis longtemps fixés ; celui d'État l'est depuis le mouvement d'idées qui va des grands juristes français du XVI° siècle aux grands juristes hollandais et allemands du XVII° et XVIII° siècles. Celui de Nation a été infiniment plus lent à naître ; dans un bon nombre de langues, il n'est pas encore usuel ; dans le langage technique, il n'est pas encore fixé, et la plupart du temps se confond avec celui d'État. Pour un certain nombre d'anthropologues, Mauss notamment 35(*), il ne peut y avoir de « nation » sans qu'il y ait une certaine « intégration » de la société, c'est-à-dire que cette société doit avoir aboli toute « segmentation » par clans, cités, tribus, royaumes, domaines féodaux. C'est ainsi que les nations française et anglaise ont effacé ces anarchies et ces souverainetés qui, par les divisions et les héritages royaux et féodaux qu'elles engendraient, les mirent en péril. Mais, nous verrons que cette conception de la nation n'est pas à l'abri de toute critique. L'« intégration » est donc telle dans les « nations » de « type achevé », pour reprendre l'expression de Mauss, qu'il n'existe pour ainsi dire pas d'intermédiaires entre la « nation » et le citoyen, que tout espèce de sous-groupe a disparu et même que se pose la question de la reconstitution des sous-groupes .... Cette « intégration » existe par le fait de frontières bien délimitées, et il n'y pas de zones d'influence étrangère dans cette société qui est particulièrement sensible à tout ce qui concerne sa vie « nationale ». Elle ne se laisse pas amputer, diviser, gouverner, ou battre par des puissances étrangères.36(*) Elle ne désire pas s'étendre et seules les classes représentantes des formes antérieures de l'État poussent à ce que l'on nomme « l'impérialisme ». Les grandes formes de démocratie ou d'État ont toujours été pacifiques et le Traité de Versailles exprime leur volonté de rester dans leurs limites. Quant à la notion d'«indépendance », elle se manifeste par la notion de « patrie » avec ses conséquences : culte du drapeau « national », préoccupation de frontières militaires, sentiment de revanche en cas de défaite, résistance à toute intervention extérieure, à toute atteinte au droit de souveraineté.37(*) Toujours d'un point de vue anthropologue, il faut noter que la deuxième manifestation de l'idée de « nation » est économique et il faut la considérer comme importante car l'unité économique humaine le plus étendue qu'on connaissait jusqu'alors était bien sûre la « nation » ; mais aujourd'hui, nous assistons à des intégrations économiques au-delà des simples frontières. Il est donc important de voir l'organisation économique dans les sociétés dites traditionnelles et l'utilisation des moyens économiques comme fil conducteur dans la recherche de l'idée de nation nous amènera du reste à voir plus clair dans l'opposition entre les structures socio-politiques traditionnelles et le pouvoir moderne. En définitive, nous pouvons dire que la « Nation » est devenue un fait social nécessaire et est présenté dans l'histoire universelle. Histoire universelle qui suppose la coexistence de tous les particuliers et cette histoire est justement riche de tous les particuliers. Le problème de la Nation en Afrique moderne est justement celui de la particularité de cette notion par rapport à son universalité. Ce qui nous amène à voir la spécificité ou l'africanité de la notion de Nation. III- LA PROBLÉMATIQUE DE LA « NATION » DANS L'AFRIQUE NOIRE MODERNE La notion de nation en Afrique est ambiguë. Elle se cherche et les dirigeants africains continuent leurs oeuvres de construction nationale et nous voyons là une question à poser : quelle devraient être la spécificité de la notion de nation dans l'Afrique moderne ? Objectivement mais aussi modestement en dégageant la particularité de l'idée de Nation dans l'Afrique noire. Sans doute l'exemple du Sénégal, nous éclairera-t-il dans ce domaine ? En effet l'idée de « nation » est loin d'être claire dans l'esprit des gens, c'est ce qui explique que depuis quelques années et tout particulière-ment depuis l'accession des pays africains à l'indépendance (1960), ce problème culturel est au centre des débats non seulement dans les milieux intellectuels, mais aussi dans les hautes sphères de la politique. Ainsi dans l'Afrique moderne, l'affirmation de l'identité culturelle nationale s'est le plus souvent accompagnée, de l'affirmation de l'identité culturelle du continent tout entier, bien que l'identité culturelle nationale soit à bien des égards différente de l'identité culturelle du continent et ceci pour plusieurs raisons. D'abord à l'intérieur des frontières qui ont été assignées aux nouveaux États, s'est constitué un cadre économique qui, mal délimité et parfois erroné, vise à garantir une certaine base matérielle de vie des ensembles ethniques disparates sur lesquels repose la structure de l'État moderne. De la sorte, ces peuples prennent de plus en plus conscience de la nouvelle vision collective qui se fait jour et des nouvelles modalités de vie sociale et politique qui doivent trouver selon l'expression de Georges P. Hagan « une expression neuve pour influer sur la vie quotidienne de la population ».38(*) Par ailleurs, la solution progressive apportée aux problèmes suscités par les mélanges ethniques, étant donné les interactions durables et constantes rendues nécessaires par une vie politique et économique commune, donne naissance à de nouvelles institutions culturelles dans presque tous les États d'Afrique. Il s'agit de résoudre les divergences et les contradictions entre les modes de pensée et de comportement des diverses ethnies et de les harmoniser. A quelques exceptions près, les États africains sont composés de plusieurs entités dont chacune a sa langue et sa culture particulières. L'État qui a été mis en place par la puissance colonisatrice avant son retrait, s'affirme en une structure unitaire et rigoureusement centralisée au profit d'une étroite équipe. Cette centralisation du pouvoir repose sur la centralisation des ressources, ceci par souci de construire la « Nation ». Comme le fait remarquer Thierry Michalon, on invoque la « Nation pour justifier l'État : « la construction nationale est le prétexte à l'édification de la puissance de l'État ... au profit de la minorité qui en détient les leviers, laquelle se trouve encouragée par les puissances étrangères pressées d'en faire le relais de leur influence ... ».39(*) La formule de l'«Etat-nation » serait-elle retenue pour permettre toutes sortes de mystifications derrière les motivations officielles ? N'est-ce pas pour cela qu'il y a des blocages dans les tentatives d'unité culturelle, politique et économique africaine ? Toujours est-il que les concepts d'«États » et de « Nation » entraînent des ambiguïtés. Les frontières héritées de l'époque coloniale en fixant le cadre territoriale des États actuels, ont dans bien des cas, partagé un même « groupe ethnique », un même « peuple », une même « tribu », une même « nation » entre plusieurs États ... Quand on regarde le long des frontières, ce sont les mêmes familles que l'on retrouve des fois, parce que le pouvoir colonial avait pour vocation de s'imposer à cet ensemble hétéroclite. Il faudrait d'ailleurs essayer de voir comment il a utilisé et même exploité les différences ethniques et tribales des « peuples » du Sénégal. Aussi, il faudra voir comment les dirigeants africains ont exploité à leur tour l'idée de nation pour accéder aux indépendances ... Aujourd'hui, le problème réside pour ces pays dans la plus difficile conciliation entre l'épanouissement des cultures particulières et le renforcement de « l'unité nationale » pour éviter l'éclatement des États. Pourtant une politique visant à favoriser les échanges entre les différentes entités pourrait contribuer à l'enrichissement culturel des communautés nationales, au lieu de les diviser.40(*) Pour Cheikh Anta Diop 41(*) il faudrait « restaurer la conscience historique africaine », mais comme le dit Frantz Fanon : « la responsabilité de l'Africain devant sa culture nationale est aussi une responsabilité devant la culture négro-africaine ».42(*) Cheikh Anta Diop a certes essayé de démontrer l'unité historique du « peuple » africain en remontant à la préhistoire et à l'Égypte ; il s'est efforcé dans ses oeuvres, de démontrer l'unité psychique, l'unité géographique et l'unité économique de l'Afrique noire. Mais est-ce suffisant juridiquement pour poser l'idée de nation. Il pense qu'il existe aussi un fond linguistique commun : « les langues africaines présentent la même unité et constituent une même grande famille linguistique aussi homogène que celle des langues indo-européennes ... »43(*). Mais est-ce que le critère de la langue est si déterminant dans la formation de la nation ? Selon Cheikh Anta Diop, « l'unité linguistique domine toute la vie nationale, sans elle, l'unité nationale et culturelle n'est qu'illusoire, fragile ... ». C'est pourquoi il a proposé de construire un État fédéral africain, ou plutôt de recréer l'unité linguistique, selon des procédés proposés par lui ...44(*) Nous verrons que cette conception est discutable. Par exemple pour Pathé Diagne, l'Afrique traditionnelle n'a pas connu l'Etat-nation centralisateur tel que nous le connaissons aujourd'hui et qui « a vidé le pluralisme traditionnel de tout contenu, sous prétexte de tribalisme et de divisionnisme ».45(*) Mais nous verrons aussi que cette idée doit être nuancée du fait de l'existence dans le Sénégal traditionnel d'un pouvoir politique centralisé au temps du Grand Djiolof ... Ce pouvoir pouvait perdurer grâce, entre autres, au monopole de la contrainte militaire avant la conquête coloniale. Avec les années chaque « État » africain et chaque « peuple » a fait des efforts pour résoudre ses problèmes. Chaque société a également développé sa typologie particulière, son système particulier. C'est pour cela que nous pouvons dire avec Frantz Fanon que « la culture nationale » n'est pas le « folklore » ou un « populisme ». La culture nationale est « l'ensemble des efforts faits par un peuple sur le plan de la pensée pour décrire, justifier et chanter l'action à travers laquelle le peuple s'est constitué et s'est maintenu ».46(*) En définitive, est-ce-qu'il faut penser qu'il y a nation là seulement où il existe « un objet commun ».47(*) ? Faut-il résoudre l'équation « Nation » objectivement ou subjectivement ou en combinant ces deux modes de pensée ? Nous constatons d'abord qu'avec l'histoire et la pensée, nous avons vu se développer deux conceptions de l'idée de « nation », il y a une conception qu'on pourrait appeler « objective » et une autre « subjective ». La conception objective définit la « nation » par rapport à certains critères objectifs telles que la langue commune, la culture commune, l'histoire commune, le gouvernement commun ... et c'est, nous semble-t-il, la pensée de Cheikh Anta Diop qui revendique l'unité linguistique pour la constitution ou le reconstitution de la « nation » africaine ; pour lui sans la langue, il n'y a pas d'unité possible. La conception subjective quant à elle définit la « nation » par rapport au sentiment d'appartenir à une communauté d'individus au delà de la langue commune, de la culture commune, de l'histoire commune et même d'un gouvernement commun ; c'était la conception de la plupart des intellectuels de la France (fin XVIII° début XIX° siècle) comme sous l'occupation entre 1815 et 1818.48(*) Deux conceptions de la nationalité co-existèrent ainsi : d'une part, la théorie philosophique française, pour laquelle la nationalité est un contrat de libre volonté ; d'autre part, la théorie historiciste allemande, pour laquelle la nationalité est un être organique dont la manifestation essentielle est la langue primitive de ce peuple. Pendant la première moitié du XIX° siècle, les conceptions différentes du principe des nationalités ne provoquèrent guère de difficultés car l'application de celui-ci fut constamment mise en échec. Les mouvements nationaux et libéraux qui l'invoquaient en Italie en Allemagne, en Pologne n'aboutirent à aucun résultat : seule la Grèce réussit à s'affranchir de la tutelle turque. Les mouvements révolutionnaires de 1848, résultèrent pour la plupart d'une tentative de mise en oeuvre du principe des nationalités. Pourtant déjà apparaissent les premiers obstacles.49(*) Avec la vague de réaction qui déferla sur l'Europe en 1849, tout espoir d'application du principe sembla une fois encore ruiné. Mais cela n'empêchait pas l'idée nationale de se répandre de plus en plus ... 50(*). Pour mieux comprendre l'idée de nation dans l'Afrique moderne, nous allons dans les développements qui vont suivre essayer d'abord de préciser les notions de « peuple » et par la même de « tribu », de « groupe ethnique », d'«État » ; mais aussi de préciser le rôle du parti politique. Nous parlerons de domaine national, d'idéologie ... Étant donnée que ces vocables se rapportent à l'idée même de « nation ». Il faudrait tenter d'élucider le concept de « nation. Que signifie-t-il ? Comment s'exprime-t-il? A quel niveau se manifeste-t-il ? Au niveau moral, économique, politique, social, linguistique ? Au niveau « national », « continental » ? Quelle est sa dynamique ? En Occident en général en France en particulier, il semble qu'on a forgé la « nation » avant de construire l'«État », avant d'en fixer les modalités par les constitutions etc. Alors qu'en Afrique moderne, avons-nous dit, l'«État » hérité de la colonisation ou plutôt les tracés des territoires coloniaux superposés aux structures traditionnelles, ont été et demeurent toujours la base de la « construction nationale » et de l'«Etat-fédérateur », nécessité que nous préciserons dans nos développements car nous devons nous orienter vers l'Humanisme, par delà les micro et macro-nationalismes. Il faudra voir comment l'idée de « nation » a été utilisée par les colonisateurs européens mais aussi par les élites des peuples colonisés d'Afrique d'une façon générale. Dans un premier temps, nous examinerons les anciennes structures et les institutions politico-sociales de l'Afrique noire en général de cette partie de l'Afrique en particulier, soit la période antérieure à 1900.51(*) Il faudra voir quels étaient les rapports entre les groupes ethniques ... face à l'autorité monarchique, les liens de solidarité traditionnels (famille, clan) auxquels s'est aujourd'hui substitué, le concept de « nation »... Enfin, nous verrons les rapports entre les peuples, entre les ethnies (à partir de 1900 environ), les migrations et la formation du « peuple » et de la « nationalité » sénégalaise. Il faudra aussi voir parallèlement l'impact du colonisateur et la réaction des dirigeants africains qui tout en « exploitant » la présence coloniale, ont conduit au paroxysme, le mouvement des indépendances (en 1960) jusqu'à la mise en place de l'État moderne et de l'organisation panafricaine (O.U.A.). Nous espérons au bout de notre analyse, contribuer à unifier cette diversité des visages pour une même Afrique et contribuer peut-être à cette philosophie qu'est le « consciencisme » que Nkrumah définissait comme « la philosophie qui nous donnera le fondement théorique d'idéologie dont le but sera de contenir à la fois l'expérience africaine de la présence musulmane et eurochrétienne et celle de la société traditionnelle et par une sorte de gestation de les utiliser au développement harmonieux de cette société ».52(*) La richesse et la complexité de l'histoire du Sénégal, nous permettront sans aucun doute de fixer quelques contours de l'idée de nation en Afrique noire. Il s'agit donc de voir l'idée dans l'histoire politique de l'Afrique noire traditionnelle à travers l'analyse de la notion de « peuple » dans le Sénégal précolonial ... avant de voir les relations entre les peuples dans le Sénégal moderne. Notre approche sera comparative et historico-dialectique en raison de l'opposition entre le Sénégal moderne et traditionnel pour ensuite dégager la particularité du concept de Nation dans l'Afrique moderne. Voyons d'abord l'idée de Nation dans l'histoire politique de l'Afrique noire traditionnelle. PREMIÈRE PARTIE L'IDÉE DE NATION DANS L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'AFRIQUE NOIRE TRADITIONNELLE : Le Sénégal des alentours du XV° à l'avènement de la colonie L'Afrique noire traditionnelle a développé ses structures propres ; serait-il judicieux de vouloir les classer dans des schémas typiquement européens ? Ce qui nous améne à voir les fondements même du pouvoir dans l'Afrique noire traditionnelle. C'est-à-dire les moyens idéologiques et autres qui permettraient de diriger la communauté puisque c'est dans ce sens qu'évoluera l'idée de nation dans l'Afrique moderne. Nous appelons Afrique noire, l'Afrique subsaharienne. L'Afrique traditionnelle, par delà ses limitations géographiques et des dates historiques, est considérée comme celle qui n'avait pas été entièrement influencée par les civilisations extérieures dans ses frontières naturelles ou ses zones d'influence. Celle qui avait encore une vision autonome du monde, son appareil d'orientation social propre, son pouvoir propre, son « État » propre. Sa conscience collective propre. C'est l'Afrique d'avant la « traite des nègres » ... Rappelons que partout où il y a groupe d'hommes, il y a généralement « pouvoir ». Historiquement, le pouvoir politique n'apparaît pas comme un accident, il est nécessité sociale, en ce qu'il est la communication d'une décision collective et la capacité de se faire obéir. Il est la boussole de toute société humaine. C'est cette force qui rend tout être humain à la fois législateur et sujet. Le pouvoir est l'arme miraculeuse qui responsabilise les hommes vivant en groupe. Mais toutes les sociétés ne se ressemblent pas. Chacune a sa façon propre de gérer, de guider les hommes qui les constituent, c'est-à-dire son pouvoir. Ce pouvoir peut être conçu par et pour la société jugée dénuée de tout esprit de créativité et d'invention. L'Afrique noire se trouve-t-elle hors d'atteinte des considérations historiquement reconnues de la réalité du pouvoir ? Autrement dit, l'Afrique noire a-t-elle une particularité conceptuelle de « pouvoir » et partant de « nation » ? Si oui, cette particularité n'enrichit-elle pas l'universelle notion de « pouvoir » 53(*) et donc celles d'«État » et de « Nation » ? Cela nous conduit à la question de savoir ce qu'était un « peuple » et ce qu'était une « nation » dans le Sénégal précolonial ? Il se pose donc d'abord la question de « la conscience des peuples » et ensuite celle de savoir quels étaient les rapports entre ces « peuples » et les puissances extérieures (rapports avec l'Europe, avec l'Islam ...). CHAPITRE I : LA NOTION DE « PEUPLE » DANS LE SÉNÉGAL PRE-COLONIAL Dans l'histoire gréco-romaine, le peuple était défini par la « plèbe » ou le « populus » que constituaient les éléments de la population (souvent majoritairement en opposition avec les aristocraties régnantes). Dans l'Afrique précoloniale, les groupements humains constituant des sociétés globales conscientes d'elles-mêmes étaient de natures variées. Dans les sociétés d'agriculteurs, ces entités prenaient souvent la forme d'une communauté locale. La conscience qu'avaient les hommes de constituer une société globale distincte du reste de l'humanité impliqua-t-elle l'apparition de structures politiques sociales centrales ? Aussi, l'existence d'un empire impliqua-t-elle que tous les sujets aient un sentiment collectif que, plus tard l'on appellera « national » ? 54(*) On peut donc se demander si le Sénégal ancien fournit un exemple de ces phénomènes : avec la survivance des « guerres tribales » qui auraient selon de nombreux auteurs, ensanglanté l'Afrique noire précoloniale. Nombreux sont les politologues qui veulent y voir la preuve que les conflits tribaux ou ethniques ancestraux ont empêché et empêchent encore la constitution de « Nations » en Afrique noire et nombreux en viennent également à nier la possibilité de démocratie pluraliste et à considérer le parti unique comme la seule solution possible pour la formation d'États stables et à estimer que l'État unitaire doit disposer de collectivités locales autogérées dans le cadre d'un système fédéral ... Nous n'entrerons pas tout de suite dans ce débat (réservé pour la suite), nous dirons simplement que les groupements humains quels qu'ils soient sont parfois en opposition mais pas toujours en animosité, il y a eu des cas de dépassement du cadre ethnico-tribal pour asseoir un pouvoir plus large en Afrique. Qui plus est, il serait pernicieux de vouloir coûte que coûte ranger les sociétés africaines dans les modèles typiquement européens. Une telle démarche fausserait les réalités historiques et sociologiques africaines. Nous voulons par ici rappeler quelques notions d'histoire sociale ancienne et moderne qui sont souvent oubliées par les politologues ... Le cadre territorial de notre étude correspond à l'ensemble historique de la Sénégambie, (région soudanaise en raison de son climat et ses contacts avec l'Afrique subsaharienne et septentrionale, mais aussi région maritime subissant de plein fouet , les effets du commerce maritime). L'étude sera centrée sur le rapport entre d'une part une évolution économique largement déterminée dès la fin du XV° siècle par les échanges atlantiques et d'autre part, la dynamique politique et sociale des « wolofs » ... marquée par la centralisation du pouvoir et l'accentuation des antagonismes. Dans cette évolution, le rôle de l'Islam doit être abordé, en raison de son expansion, mais plus particulièrement parce qu'il se signale, au cours de cette période concernée, par deux révolutions islamiques. La première, à la fin du XVII ème, devance très nettement les autres épisodes de ce phénomène dit des « Jihad », et qui d'après Jean Boulègue 55(*), est « commun à l'ensemble de l'Ouest africain soudanais des XVIII° et XIX° siècle »... SECTION I : DEFINITION ET FONDEMENTS DU POUVOIR DANS LES MONARCHIES TRADITIONNELLES AU SENEGAL Le pouvoir dans le Sénégal traditionnel56(*), se présente d'abord de façon générale comme un lien social, un rapport de participation de tous les groupes par le respect de certaines règles et la mise en exécution de certaines décisions. Chacun a son rôle à jouer pour préserver son existence. Le pouvoir sera ensuite une force sociale en tant qu'elle régularise les liens entre les membres de la société. C'est la force des membres d'une famille. C'est la force de l'unité de plusieurs familles qui parlent le même dialecte et qui, se sentant une origine commune, forme une communauté, un groupe qu'on pourra appeler « clan » ou « tribu ».57(*) Cette force est d'abord, une sorte de « traité » signé entre plusieurs groupes pouvant constituer un royaume. - Cette force est ensuite, le pouvoir d'entrer dans une confédération, ou un empire. - Cette force est enfin, le pouvoir politique qui apparaît comme un pacte délibérément signé entre le patriarche, le roi et les autres éléments du groupe. Son but essentiel est de sauvegarder l'unité du groupe. L'obligation de briser le cadre trop étroit et isolateur de la famille « primitive », c'est-à-dire le clan ; la nécessité d'un pouvoir central fort, transcendant les individus et coordonnant le travail, l'unification administrative et culturelle, la notion d'«'État » et de « nation », tout cela était impliqué dans les conditions matérielles d'existence. Les clans « primitifs » ou « originels », se fusionnèrent très tôt pour n'être plus que des divisions administratives. En effet l'existence d'un pôle de décisions politiques exerçant son hégémonie est un fait constaté à l'arrivée des Portugais.58(*) Les « Kangam » (qui portaient le titre de Jaraaf s'ils étaient Jambur et de Farba s'ils étaient d'origine serville) ; se substitueront progressivement aux « laman » à partir du XV° siècle, formaient un véritable réseau ayant chacun en charge un groupe de villages ; n'étaient rien d'autres que des divisions administratives, ce rôle se confirmera avec la perception de l'impôt qui se développera par la suite et ils deviendront d'ailleurs de véritables percepteurs au XIX° siècle.59(*) L'État apparut avec son « appareil de gouvernement », élaboré jusque dans ses moindres détails.60(*) L'esprit communautaire fut le fondement de la notion de « pouvoir ». Autrement dit, le « pouvoir », était l'expression de la vie sociale communautaire. Mais qu'est-ce-que le pouvoir si ce n'est cette forme régulatrice d'après laquelle l'individu ne saurait se définir en dehors du groupe. L'individu vit dans, et par le groupe auquel il appartient. Le groupe et l'individu ne sont pas deux réalités distinctes, mais une seule et même réalité. Dans cette Afrique, l'héritage des biens et des fonctions fait intervenir à la fois les filiations matrilinéaires et patrilinéaires, mais dans des rapports variables selon l'Ethnie, l'«État », l'époque. D'après J. Boulègue, les sociétés sénégambiennes du milieu du XV° siècle distribuaient le rang social, le pouvoir, les statuts, à des groupes familiaux et non à des individus.61(*) C'est dire toute la place de la famille dans cette société politique traditionnelle. En effet, les rois étaient d'abord les symboles d'une famille régnante. D'où les dynasties régnantes (dynasties Njaay par exemple). Cette dynastie parce qu'aristocratique devient ainsi monarchique. C'est pour cela que nous pouvons dire que cette forme étatique de la société sénégalaise traditionnelle s'est en fait traduite par l'aspect monarchique du pouvoir. Il y a eu donc superposition d'une famille régnante sur l'ancien système qui était en place et qui était marqué par le lamanat. Si les fonctions étaient personnalisées, c'était dû au fait que l'appartenance au groupe (basée sur la parenté) déterminait le statut qui permettait d'accéder à certaines fonctions. Dans la société wolof, la parenté était à la fois en ligne maternelle et en ligne paternelle. Le « meen » (filiation maternelle) et le « guégno » (en filiation paternelle) étaient les groupes de parenté les plus vastes ; on peut les appeler « clan ».62(*) « Meen » et « guegno » se caractérisent par un nom matronyme ou patronyme et des interdits.63(*) La royauté « Jolof-jolof » restera donc à dominante patrilinéaire jusqu'à l'époque de l'Empire et le Buurba devait appartenir à la lignée régnante (au guégno Njaay) ; la dévolution du pouvoir se faisait de père en fils et entre frères. En effet, même au XIX° siècle, il fallait appartenir à certains « meen »mais nous dit Yoro Dyao 64(*), c'était une condition en tout cas datable du XVIII° siècle depuis « le buurba Birayamb Majigen »65(*). Mais à partir du XVII° siècle la liste dynastique mentionnait les « meen » des buurba.66(*) C'est le signe de l'important rôle politique de ces « meen » (lignage maternel). Mais est-ce la preuve que l'appartenance à certains « meen » était la condition d'accès au trône ? En tout cas, nous dit J. Boulègue, le fait de ne pas les mentionner avant cette époque semble indiquer que jusque là, « le patrilignage seul créait la légitimité ».67(*) Mais l'hypothèse inverse n'est pas à exclure en raison de l'existence de la tradition orale. En effet durant la période du XVI° au XIX° siècle les conflits de succession font l'objet de beaucoup d'attention de la part de la tradition orale ce qui permet de définir le régime dynastique du « Waalo » et du « Kayor » qui ont connu un système bilinéaire du XVI° au XIX° siècle. Il fallait dans chacun de ces royaumes appartenir à la fois au « guégno » et à l'un des « meen » royaux dit « garmi » qui était le sommet de l'échelle sociale : c'était le sang royal qui permettait de prétendre au titre de Damel. La succession pouvait se faire de père en fils, ou d'oncle maternel à neveu (et entre frères et fils d'un même père ou neveux d'un même oncle)68(*) mais avant le milieu du XVI° siècle, les régimes de ces trois royaumes semblent avoir été différents, il faut se contenter pour cette période de la tradition orale, qui se réduisent à peu près à des listes dynastiques.69(*) Dans le Waalo, le système bilinéaire semble s'être instauré dès les débuts de la royauté.70(*) Dans la bawol, il semble bien au contraire que la bilinéarité ait été précédée d'une période matrilinéaire : jusqu'au milieu du XVI° siècle, tous les « Teegne » appartiennent à un seul « meen » (Wagadu) et à des « guégno » si divers qu'aucune condition de patrilignage ne semble être requise.71(*) Ce cas de figure est d'après Jean Boulègue la traduction d'un régime matrilinéaire.72(*) Cette conception de la vie sociale basée essentiellement sur la famille s'apparente de la communauté conçue par Hegel : « un moi qui est nous et un nous qui moi »73(*). Transposé à la société sénégalaise traditionnelle le « nous » se traduit par la famille d'abord, par le « clan » ensuite et enfin par le royaume et l'Empire. L'homme du Sénégal traditionnel se définissait d'une façon générale par le groupe auquel il appartenait, c'est-à-dire à la base, par la famille. Celle-ci et l'individu (fut-il roi), n'était pas deux réalités distinctes. Le « je » n'est pas seul, le « je » est avec le « nous ». La royauté commençait par la famille pour s'établir ensuite dans la cité ... Ceci se traduisait par un certain ordre social, la société était structurée et organisée, ce qui explique la présence effective du pouvoir en tant que fonction sociale exprimant un ordre. Cet ordre s'exprimait au niveau des structures sociales. SECTION II : STRUCTURES SOCIALES Ici l'idée de pouvoir se réduit au personnage c'est-à-dire à la personne autrement, à sa fonction sociale. C'est donc un centre de référence concret pour comprendre les liens sociaux traditionnels. Paragraphe I : Au niveau de la hiérarchie sociale : les statuts sociaux Comme le dit Georges Balandier, les sociétés négro-africaines pré coloniales se constituent en général « sur les catégories de sexes, sur l'âge, sur les structures de la parenté et sur le réseau des alliances ».74(*) Nous allons nous en tenir ici aux critères qui nous semblent essentiels d'un point de vue juridico-politique, car l'objectif est ici de montrer les droits et les devoirs des individus à l'intérieur même des groupes socio-politiques traditionnels. Il s'agit en somme d'analyser l'idéologie du pouvoir politique dans le Sénégal d'hier qui était essentiellement basée sur la parenté, les lignages : en mot sur la famille. On peut avancer l'idée que la structure que nous allons voir est en concomitance avec le genèse du Grand Jolof.75(*) Pour le cas spécifique de la Casamance qui nous l'avons dit peut-être considérée comme une société « sans état » c'est-à-dire sans pouvoir politique central 76(*), nous pouvons dire au niveau de la hiérarchie sociale que c'est une société qui n'a pas développé les mêmes formes d'expression sociale et donc communautaire que la société wolof. C'est ainsi que la société « Jolof-jolof » était, nous allons le voir, fortement hiérarchisée et centralisée alors que la société diola traditionnelle présentait une forme de vie sociale originale en ce sens qu'il y avait une sorte de « compromis (...) entre l'exigence d'indépendance et l'exigence d'appartenance au groupe »77(*). Cependant le diola n'est pas un individu qui vit isolément de son groupe social. Il y avait des chefferies religieuses pour maintenir des dogmes, d'abord animistes, ensuite islamiques. Il y avait ensuite des classes d'âges, comme dans le Fouta du reste, hiérarchisées mais avec des finalités précises : des tâches d'ordre ethnique, d'utilité publique ou tout simplement ludiques. Il y avait enfin la parenté basée sur l'étroite relation entre l'homme et la terre, et avec les systèmes de clan apparaîtront de divisions territoriales qui était comme dans tout commandement territorial en général fruit de conquêtes militaires ou de compromis. Cette parenté était basée sur la division en clans 78(*). Ici aussi comme dans les sociétés wolof traditionnelles, en général la personne se réduit au personnage autrement dit à sa fonction sociale. Et la solidarité était le maître-mot. En effet les rapports étaient beaucoup plus orientés vers « l'horizontal » que vers le « vertical ». C'est-à-dire qu'il y avait plus d'échanges de services, que de hiérachie stricte en raison de l'engouement du diola pour une « structure égalitaire démocratique »79(*). Le Fouta qui s'appelait alors Takrûr ne faisait pas partie du pays wolof, c'était le pays peul mais sur le plan politique avec Koli Tangella, la poussée peule jouera dans le sens de la destruction de l'univers politique wolof en tant que pouvoir central 80(*). C'est pour cela qu'il serait peut-être bon de connaître les contours de la stratification de la société toucouleur. Au sommet de la hiérarchie, il y avait les « toorobé » qui de seraient constitués en groupement distinct prenant parfois la forme d'une caste supérieure et même d'aucuns auraient revendiqué une race toroodo. Ainsi, avec l'islam ils ont pu soumettre les autres populations du Fouta à savoir les « sebbe » (sing. ceddo) ou guerriers, les « Jawambé »(conseillers), les « subalbé » (sing. cuballo) ou pêcheurs, les « maabube » ou tisserands, les « wayilbé » ou forgerons, les « sakkebbe » ou tanneurs, les « lawbe ou sculpteurs de bois, les « wambaabe »ou guitaristes-chanteurs, les « awlube » (sing. gawlo) ou griots ; enfin les « maccube » ou esclaves-captifs 81(*). Il y avait également dans le Fouta comme du reste chez les diolas de Casamance une sorte de hiérarchie sociale par le biais des classes d'âges mais ces classes n'étaient pas aussi « codifiées » et aussi « permanentes » que les castes 82(*). Nous nous attellerons donc ici à examiner la hiérarchie sociale dans la société traditionnelle « jolof-jolof » (Oualo, Cayor, Baol, Sine-Saloum), puisque c'est ce « pôle politique » qui nous préoccupe quant à la recherche de l'idée de nation dans le Sénégal traditionnel du XV° siècle. Autrement dit ce qui nous intéresse dans cette étude c'est la formation et à la désintégration de ce Grand Jolof. Rappelons que le Fouta (au Nord) et la Casamance (au Sud) ne faisaient pas alors partie du Grand Jolof. Dans la société wolof, il y avait des « Jaam » ou esclaves sur lesquels nous avons les indications de V. Fernandes, qui relève leur utilisation dans l'agriculture domestique etc. mais qu'en est-il de l'étendue de cette utilisa-tion des esclaves. Ne bénéficiait-elle qu'aux membres de l'aristocratie ? Fernandes nous résume ici le rôle des « Jaam » (esclaves : « Les esclaves de ce pays travaillaient et gagnaient pour leur seigneur pendant six jours et le septième jour ils gagnaient de quoi vivre pendant les six jours.83(*) Jean Boulègue nous rapporte les observations de Da Mosta pendant son séjour à la cour du roi du Kayor ; il dit que ce souverain disposait de villages où il résidait tour à tour vivant du travail des esclaves 84(*). Parmi les « gnegno » (griots), il en existait à l'époque de l'arrivée des européens, on les appelle « gewel » en wolof et « gawlo » en peul. La présence des griots est attestée dès le XV° siècle et ils forment dans la race des « gnegno » le fragment s'adonnant le plus particulièrement à la bouffonnerie exerçant les plus hautes et les profitables fonctions chez les rois et seigneurs ; ils vivent au dépens des autres dans les provinces où ils habitent 85(*). L'interdiction d'avoir un sépulture en terre était la manifestation de la ségrégation des gewels (griots). Jusqu'à une période récente on mettait leur sépulture dans les troncs d'arbres creux. Cette coutume était déjà connue d'Alvares de Almada à la fin du XVI° siècle86(*). Pour les artisans nous pouvons nous référer à Louis Chambonneau qui atteste de leur présence dès le XV° siècle. En effet, à partir de Saint-Louis où il dirigeait la compagnie française, Louis Chambonneau 87(*), cite certains termes wolof : rabb (tisserand), tëgg (forgerons), lawbé (boisselier. Il cite aussi les cordonniers (uude). Tout cela pour dire que la constitution des castes artisanales est très ancienne dans les sociétés wolofs. Georges Balandier 88(*), pense que certaines sociétés, notamment au Sénégal et au Mali, associent un système d'ordre (aristocratie, hommes libres, hommes de condition servile) et un système de « castes » professionnelles ; chacun d'eux ayant sa propre stratification et sa hiérarchie spécifique ; c'est le cas des oualof, dit-il, des sérères et des Toucouleurs. Tel n'est pas le cas nous l'avons dit, des diolas de Casamance où il y a certes des différenciations sociales comme nous l'avons dit, mais où les hommes ne sont vraiment pas hiérarchisés 89(*). On retrouve d'une façon générale en Sénégambie l'hérédité du statut socioprofessionnel, l'endogamie et l'idéologie du « pur » et de l'«impur ». Mais Louis Dumont considère que l'une des caractéristiques essentielles des systèmes des castes fait défaut au système sénégambien ; en effet selon Louis Dumont, une des conditions majeures n'est pas remplie dans les sociétés sénégambiennes car pour qu'on puisse parler de caste il faut qu'il y ait un système de castes en ce sens que « l'ensemble des castes comprennent l'ensemble des membres de la société ... que la société soit toute entière et sans résidu constituée de castes90(*) ». Mais sans trop nous étendre sur cette controverse nous pouvons tout simplement estimer avec J. Boulègue que cette condition est « trop restrictive » et peut être « trop décalquée du modèle hindou » 91(*). Nous pouvons aussi citer l'opinion de Mamadou Diouf à ce propose comme réaliste, dans la mesure où il préconise dans sa thèse de sauvegarder « la vision propre des Ouolof à l'égard des groupes sociaux constitutifs de leur société »92(*). Les « géér » en effet sont considérés comme « non castés » et pas comme une caste inférieure. C'est l'idéologie du « pur » et de l'«impur » et cette version correspond à l'état d'esprit des Sénégalais ; elle colle donc mieux avec la réalité locale. Donc dans cette perspective, on peut dire que les « gnegnos » sont une caste mais pas les « géér » ni les « jaam »93(*). La ségrégation matrimoniale liée à la spécialisation professionnelle, est constitutive de la définition même du « gnegno » non du « géér » ni du « jaam » et selon un explorateur français du XIX° siècle : un « esclave même, ne voudrait pas épouser une femme issue d'une famille qui aurait exercé l'une de ces professions »94(*). On pourrait étendre la vision à un système d'ordre en effet selon Pathé Diagne 95(*), les systèmes d'ordre divisent la société wolof (et sereer) en aristocrates, hommes libres de condition ordinaire et esclaves. Autrement dit, le clivage libre - non libre serait continué par celui entre aristocrates et non aristocrates qui se situerait à un niveau différent mais serait de même nature puisqu'il s'agirait dans les deux cas de définir des ordres. Ainsi les « captifs de la couronne » (jaam-buur) étaient sur le plan politique supérieurs aux hommes libres ordinaires ( à tel point qu'on peut les considérer comme les éléments de l'aristocratie) mais ils leurs étaient inférieurs par leur statut de « jaam » (esclave) qui les privait du titre de noble, il en était de même pour certains « gnégnos » (griots...) proches des souverains. Cependant ces critères doivent être quelque peu nuancés en raison de la relative distinction qu'il convient de faire entre d'une part le statut personnel et le pouvoir politique. Ou alors il faut les confondre car rappelons que les sociétés sénégambiennes du milieu du XV° siècle distribuaient le rang social, le pouvoir, les statuts, à des groupes familiaux et non à des individus 96(*) ; rappelons également que les fonctions étaient personnalisées, et comme nous l'avons dit plus haut, l'appartenance au groupe déterminait le statut, qui permettait d'accéder à des fonctions sociales. Ce qui veut dire que le personnage était d'abord un patriarche «un « pater familias » avant d'être un prince ou « primus inter pares ». Et cette famille se définissait et se définit toujours du reste, par rapport au lien social traduit en wolof par le mot « Mbok » que Mamadou Niang a pris le soin de définir97(*). En wolof « mbok dek - mbok reew » traduit la volonté du groupe de se tailler un territoire car le lieu est là où s'exprime naturellement le groupe social, de là son importance. Ainsi le « mbok dek » ou mbok reew »98(*) qui se veut habitant le même lieu, le même pays, traduit l'idée de solidarité sociale. Il y aura ensuite partage des activités avec les corvées et l'appel se traduit en wolof par le « woote »99(*) qui signifie appels aux travaux coopératifs. Il s'agit donc là d'obligations de solidarités et d'aides. Cette « parentalisation par l'espace »100(*) a surtout eu son importance dans le cadre d'un système politique centralisé comme du temps de la monarchie wolof. En effet, la plupart des princes recherchaient leur force militaire par le nombre de villages conquis 101(*). Mais avec l'évolution historique du Sénégal, on a assisté à une « désintégration des structures socio-parentales wolof »102(*). La destruction de l'univers parental wolof se situe, à en croire M. Niang, à une époque plus ancienne que l'on ne croit. En effet, le premier « État » sécessionniste est le Cayor qui prit son indépendance avec Amary Ngoné Sobel en 1549 103(*). L'Empire du Djoloff qui était unitaire jusqu'au XIV° siècle a certes commencé à se disloquer dès le milieu du XVI° siècle avec l'indépendance du Cayor 104(*) qui entraîna la sécession des autres États vassaux comme le Baol, le Waalo. C'est ainsi que le Cayor par une politique expansionniste intégra le Toubé 105(*) qui s'ouvrait sur le Waalo et à partir de ce moment des changements ont modifié les frontières de l'ancien Djoloff dont le démantèlement va continuer de s'accentuer avec une nouvelle ère conflictuelle de souverains politiques. L'impact des Européens est à signaler dans ce domaine 106(*). Aussi le Waalo de son côté fut exposé aux assauts des Trarzas dont une vague de Maures musulmans vont se mélanger avec les wolof qu'ils convertirent d'ailleurs progressivement 107(*). C'est ainsi que Mamadou Niang expliquera comment les structures parentales vont subir ce premier impact politico-religieux 108(*) L'ancienne parenté clanique ou mythique basée sur le nom (Tur ou sant en wolof), ne doit pas être confondue avec « sant » décrit plus haut comme groupe de parenté 109(*). Le « Tur » désigne ici le nom patronymique qui se transmet de père en fils. M. Niang attire notre attention sur un phénomène de scission des groupes de localité en sous-clans ou lignages pour constituer « une parenté plus précise sur les liens de sang actualisés » 110(*). Cette organisation parentale a été d'ailleurs transposée aux systèmes de la royauté comme cela a été dit plus haut. Le meen (lignage maternel) sera longtemps appliqué à la loyauté wolof 111(*). Outre l'islamisation, M. Niang évoquera également le rôle du droit colonial dans la destruction de l'univers parental wolof 112(*) qui était la base même de la vie sociale et politique de la société traditionnelle en Afrique noire en général, au Sénégal traditionnel en particulier. La société du Kayor suivait les principes du lignage matrilinéaire (« meen »)113(*) et se divisent en caste endogamique et héréditaire : Au sommet de l'échelle sociale il y avait les « garmi » donc qui pouvaient prétendre à la fonction de Roi (Damel). Si l'on prend le cas du Saloum, on se rend compte que les hiérarchies d'ordre classaient les groupes familiaux sur la base du degré de liberté dont jouissaient leurs ressortissants. D'où cette opposition entre la classe libre et la classe servile. D'abord les hommes libres se répartissaient entre un ordre noble et un ordre non noble. Ce dernier dira Pathé Diagne : « ne préjuge pas de la possibilité d'une subdivision fondée sur un critère socioprofessionnel »114(*). La noblesse compte une seule lignée dite Guelwar. Elle s'est disloquée en deux branches de même Meen ou lignage matrilinéaire qui fournissaient l'autorité politique la plus haute dans les deux États : le «Mad » a sinig au Sine et au Saloum le « Bûr ». Ici les nobles (comme pour la Cayor avec les « Garmi ») sont considérés comme étant de sang royal et en fait c'était pour désigner les hommes qui du fait de l'hérédité pouvaient prétendre à la couronne ... Dans le Saloum les « Diambour » : constituaient la seconde catégorie d'hommes libres et numériquement la plus importante des fractions sociales »115(*). C'est une identification à une catégorie sociale connue au Cayor et qui possède un certain statut socio-politique. Les « Diambour » correspondent donc aux esclaves de la couronne ce sont des hommes libres mais non des nobles et le mot diambour regroupe bien deux mots diam (esclave) et bour (roi). Il s'agissait des bourgeois qui avaient la réputation d'être des sages doués de bon sens et ils tenaient réellement le pouvoir, c'est parmi eux qu'on choisissait les alkati ou chef de village 116(*) et ils faisaient travailler les « badolo » qui étaient la main d'oeuvre paysanne. D'ailleurs la noblesse contractera avec les diambours des liens matrimoniaux 117(*). Il y avait par delà ces couches supérieures une grande masse d'hommes libres. Les uns seraient d'ailleurs proches des lamanes et tiendraient en principe de ces derniers leurs terres 118(*). Enfin les esclaves ou « Jaam » formaient la troisième catégorie dans la hiérarchie d'ordre dans le Sine-Saloum. Leur seul élément d'unité ou d'homogénéité est dans le lien de dépendance qu'établit nécessairement chacun de ses membres avec une famille lignagère libre. Ainsi « l'abstraction faite de ce point commun, il règne une grande diversité de statut »119(*). Cette hiérarchisation du corps semblait assez rigoureuse 120(*) Il y a les esclaves dits des particuliers qui sont ceux qui, appartiennent en propre au Chef de famille. Il pouvait les céder à ses fils et à une communauté. Cette catégorie d'esclaves jouait un rôle dans la production familiale et dans l'appareil militaire. Les unions entre les éléments des classes nobles, libre et servile, étaient en principe proscrites 121(*). Il y avait aussi le « Sourga » qui lui n'est pas esclave mais s'asservit volontairement en acceptant de faire partie de l'entourage d'un dignitaire (souvent un marabout) qui fournit des armes, subvient à son entretien et en retour il doit des services en cas de corvée ou de guerre. Dans la société du Sine Saloum, la distinction entre classe libre et servile paraît ancienne et essentielle dans l'évolution des institutions séréres. Mais : « les hiérarchies qui fondent la distinction en castes semblent marginales ».122(*) L'objectif de cette analyse des structures sociales du Sénégal traditionnel était de montrer l'organisation des collectivités traditionnelles, leur personnalité, les droits et devoirs des individus liés à leurs fonctions en tant que membres de ces collectivités ; donc l'organisation du groupe parental et territorial, pour ainsi mieux percevoir l'état social pour ne pas dire l'«État » tout court ; car même s'il n'y avait pas « d'État » ; il y avait tout au moins des États sociaux dont la manifestation est par dessus tout, morale. Il s'agissait par là aussi d'une « fiction juridique » destinée à permettre aux membres de la société de s'exprimer et de se retrouver dans une structure. Paragraphe 2 : Au niveau moral : La justice et le pouvoir comme expression de toute la société. La vie sociale en Afrique noire traditionnelle était très structurée et organisée. C'est ce qui explique la présence effective du « pouvoir » en tant que fonction sociale exprimant un ordre. A la tête de chaque groupe sociale, il y avait un monarque, un roi, un patriarche. Il assumait les responsabilités de gérant en tant que doyen du groupe. « Le patriarche n'est pas le maître du champ ou de la rizière mais le responsable devant les « dieux », du maintien des clauses du contrat par lequel les ancêtres ont acquis le monopole incessible »123(*). L'autorité de ce monarque provenant du peuple et des « Dieux » qui le choisissait au regard de ses aptitudes ; il pouvait être « illettré » comme quelques héros connus au Sénégal 124(*) mais il était choisi au vu de ses dons naturels, de son esprit génial de créativité et initiative, surtout de l'idée qu'il se fait du monde des êtres et des essences. Son pouvoir était vraiment vécu par le peuple. Il pouvait se passer de tout l'appareil répressif dont les États modernes ont besoin pour se faire obéir, Fustel de Coulange en fait la remarque puisque l'autorité s'était d'abord établie tout naturellement dans la famille et ensuite dans la cité 125(*). Pour dire que la « nation » comme pensée, commence d'abord au niveau de la famille ensuite du village ou du quartier et pour s'exercer ensuite à un niveau plus large « l'État » pour son acception le plus large c'est-à-dire l'«État » en tant qu'état social » que ce soit un royaume, une confédération ou un empire ... C'est pour cela que la distinction entre conscience locale qu'on appelle « conscience tribale » ne doit pas être présentée comme une opposition tribale » ne doit pas être présentée comme une opposition systématique à la conscience nouvelle ou « conscience nationale » 126(*) ; il faut que la conscience restreinte ou locale puis à chaque fois pouvoir tendre la main à l'autre pour former une collectivité plus large par delà les critères matériels de la langue ou de la race ... Mais il faut savoir que la première « nation » qui soit est bien celle qui se constitue autour d'une famille élargie : l'Ethnie. Et à ce que l'on sache l'origine grecque du mot Ethnie c'est bien l'«Ethnos » qui signifie « peuple » ou « nation » 127(*). C'est pour cela que les « nations » ou « peuple » dont parlent les textes européens correspondaient à des ethnies sénégalaises : Madingues, Sérères, wolof etc. ...128(*). Seulement pour accéder à une communauté plus large, il faut renoncer aux critères matériels (langue, race ...) et adhérer « moralement »à cette communauté nouvelle plus large. Il faut de l'abnégation mais aussi et surtout un élan de générosité et d'ouverture vers l'autre. La communauté de l'Afrique noire traditionnelle se méfiait du monopole de l'action, de l'égocentrisme car : « dans cette communauté, personne, surtout aucun de ceux qui ont quelque pouvoir ne peut agir pour lui seul » 129(*). Le roi de l'Afrique traditionnelle avait le sens de l'autre. Pour lui gouverner, c'est être gouverné, c'est aider les membres de la société qu'il dirige, à vivre en sécurité, en harmonie et en communauté. La violence qu'il pouvait brandir dans certaines circonstances était une violence concertée et même moralisante ... Dans le Sénégal traditionnel, les rois avaient des devoirs liés à leurs fonctions : protéger le pays contre ses ennemis, rendre la justice, les héros légendaires que sont Njajaan Njaay et Maysa Wali Joon et même plus tard Lat Dior ... sont la prospérité du pays. Cette dernière fonction ne se réduisait pas au simple maintien de l'ordre, elle avait aussi un caractère magique et parfois basée sur la sorcellerie ... Cet aspect « magique » apparaît comme le cérémonial d'intronisation des rois wolof, que Yoro Dyao décrit en détail pour le Waalo, en décrivant un déroulement à peu près semblable dans les autres royaumes 130(*). On retrouve ce qu'il conviendrait d'appeler « le rite de fertilité » dans le Jolof et toujours après le bain rituel, le Buurba semait des graines ; on lui souhaitait que toutes les espèces de production du pays lui viennent en abondance131(*). Ce rite en fait symbolisait la mission d'abondance matérielle du souverain dont l'accession devait en quelque sorte être bénie, laquelle bénédiction devait se traduire en réalité par des pluies abondantes accompagnées surtout de la fertilité des sols et aussi pourquoi pas : celle des femmes ! ... C'est dans le même esprit qu'il faut interpréter d'ailleurs d'exigence d'intégrité physique de la personne royale : « les princes aveugles, borgnes, enfin privés d'un membre quelconque, perdaient leurs droits au trône »132(*). Jean Baptiste Labat 133(*) nous donne une idée assez claire de l'idéologie même de la royauté wolof. Il s'agit d'une déclaration de Lat-Sukaabe avant son élection au trône comme roi du Kayoor. Il leur déclara donc qu'il était question d'élire un Roi avec « toutes les qualités nécessaires pour les gouverner avec équité, maintenir la tranquillité et l'abondance dans le royaume ; le mettre à couvert des invasions de ses ennemis ... »134(*). Le roi avait donc une mission de protection outre celle d'abondance matérielle. En ce qui concerne les commandements territoriaux, la collectivité rurale était l'unité de base et était dirigée par un Laman qui disposait d'un ou de plusieurs groupes de villages. Le Laman avait une autorité à la fois économique et politique : - sur le plan économique, il gérait la propriété foncière, qui était inaliénable en raison de son appartenance à la collectivité ; - sur le plan politique, il représentait un pouvoir très ancien qui remonterait d'avant la formation des royaumes sénégalais. Sur ces deux plans (économique et politique) cependant les rois avaient réduit les pouvoirs des Lamans. Ils leur ont enlevé des terres pour les donner à des membres de leurs familles ou de l'aristocratie pour plus de sécurité politique. Ces terres sont nommées « lew » en langue wolof. Le procédé était déjà entré en vigueur au Xvème siècle, puisque Da Mosta135(*) parle des propriétés rurales « détenues par les épouses du roi du Kayoor en différents lieux du royaume » : mais l'on verra qu'il se développera dans les siècles suivants. Et sur le plan politique, on pourra noter une superposition aux territoires gérés par les Laman, d'autres divisions territoriales qui pouvaient regrouper ou fragmenter ces « lamenats » et les chefs de ces « provinces » portaient le titre de « Kangam » 136(*). Les « Kangam » étaient en principe plus proches de la royauté que les Lamans. Mais « les charges de transmettaient dans les mêmes familles et les commandements territoriaux devinrent des enjeux » 137(*), dans les rivalités qui opposaient les familles aristocratiques. Face au pouvoir local, Jean Boulègue pense que : « certains types de commandements territoriaux pouvaient être des forces à ménager et si possible à réduire, d'autres pouvaient être des appuis à promouvoir »138(*). Nous ne développerons pas davantage cette pensée qui manque quelque peu de précision à nos yeux, mais nous rappelons tout simplement que les anciens chefs de terres appelés donc « laman » furent d'abord considérés par les monarchies comme des obstacles. Il fallait par conséquent afin d'éviter des rapports de force conflictuels vis-à-vis du pouvoir royal, réduire complètement l'influence des chefs de terres lamans. C'est ainsi que les membres de l'aristocratie fournissaient des « kangam » plus proches politiquement et même parfois socialement du souverain. Nous avons vu plus haut que des rois ont octroyé des charges à des membres de leurs familles 139(*). Ces « Kangam » désignaient des personnes qui portaient le titre de « Jaaraf » s'ils étaient « Jambour », de « Farba » s'ils étaient d'origine servile. Ils avaient chacun la charge de groupe (s) de villages. Par la suite ces chefs étaient devenus rivaux 140(*). Mais nous pouvons nous poser une question au sujet de cette rivalité entre les chefs : était-ce dû à la présence européenne qui visait en tout état de cause à réduire la puissance politique des autorités traditionnelles africaines 141(*) ? En fait on note d'abord un effet de « substitution » des deuxièmes (kangam) aux premiers (laman) et ceci étant le fait des nouveaux souverains traditionnels wolofs (premier constat). Mais par la suite, il y a eu une « division » des chefs (deuxième constat) sans aucun doute suscitée par la présence des Européens qui comme on le verra plus loin ont utilisé les rivalités mêmes familiales pour asseoir leur autorité : la preuve au XIX° siècle, ces chefs deviendront carrément un véritable réseau de percepteurs au service bien sûr du colonisateur 142(*). Donc si les Kangam étaient des « appuis à promouvoir on peut toutefois se demander au profit de qui ? Mais auparavant, les rois utilisaient de plus en plus les « jaami buur » (esclaves de la couronne) au niveau du pouvoir central, et furent tentés d'en placer certains au niveau des commandements territoriaux. Jean Boulègue nous dit que « le pas fut franchis dans le Kayoor et le bawol » 143(*). Cette étape dans la centralisation des royaumes a donc accompagné le processus d'accroissement du pouvoir royal et la centralisation de celui-ci. Ne pourrait-on pas traduire ce processus de condensation du pouvoir comme une marche vers la constitution d'une certaine forme de « conscience » qu'il serait impropre de qualifier de « nationale » mais qui pour autant put s'y substituer ? Quand on sait que la condensation du pouvoir est (nous y reviendrons d'ailleurs), un des traits essentiels de la formation de la « Nation » et qu'il est également inacceptable à notre sens de vouloir « vaille que vaille », circonscrire des sociétés différentes (par leurs formes et leurs natures), dans une typologie européenne pour ne pas dire européocentrsite. Ne serait-ce pas là faire de l'Ethnocentrisme 144(*) ? En somme, la société de l'Afrique noire traditionnelle en générale, du Sénégal en particulier, était une société solidaire, marquée par l'existence d'un tissu social et à ce niveau il conviendra aussi de préciser le rôle de la religion qui en tant que « religare » sert à relier les hommes 145(*). Elle était également une société de participation qui ait atteint « ce puissant humanisme existentiel du monde noir » dont parle certainement Jean Devisse 146(*). La hiérarchie selon l'âge ou selon la position socio-politique était très stricte ; c'était un principe de stabilité ; solidarité dans le travail grâce à la propriété commune et aux associations de travail ; mais qui excluait tout parasitisme : « quand l'étranger arrive, nourris-le pendant deux jours ; le troisième jour donne lui un outil »147(*). Il y avait une solidarité de famille qui était une communauté de sang et de biens spirituels, un vecteur essentiel de la culture du groupe en tant que charge de l'Éducation ... L'Africain traditionnel était normalement épris d'un esprit très élevé de justice, d'honnêteté et de loyauté sans faille et Ibn Batouta à la suite de sa visite au Soudan au XIII° siècle en convient de bonne grâce 148(*). En Afrique noire d'hier, il n'existait presque pas de corruption 149(*). L'Africain traditionnel pensait beaucoup plus sur l'Être que sur l'avoir. Cette attitude de conscience s'expliquait par la manière dont la richesse était répartie, par la manière de veiller au bien-être et au plus être de la communauté entière. La misère n'existait pas par suite de la solidarité réelle des uns par rapport aux autres. L'homme noir traditionnel était celui qui était intensément pauvre et qui possédait peu. Celui qui était riche parce qu'il avait besoin de son semblable et comptait sur la richesse de la communauté. Il n'était pas parasite car le parasitisme était réprimé sans lendemain. L'État d'esprit de cet africain était « oblatif », pour ainsi dire : distributif. L'autorité du chef était précisément de veiller à ce que celui qui sème reçoive une juste part de la récolte. Nyeréré le note justement 150(*). Le but du chef était de veiller à ce que « celui qui sème recueille une juste part de la récolte »151(*) . De cette analyse, il ressort que le pouvoir en Afrique noire traditionnelle était l'expression de toute la société. Il est la force d'existence de la société en tant que lien social exprimant la participation de tous les membres sociaux. Cette forme d'expression se retrouve dans une forme d'expression moderne de la société africaine : la « Nation » en tant que maillon du groupe ... En prenant l'exemple de la royauté sérère qui est restée laïque tout au moins dans ses sources, l'originalité du système réside dans ceci que : en fait il y a trois personnages, trois fonctions et ce sont les trois catégories sociales, « véritables sources du pouvoir » 152(*). Ceci pour dire que le pouvoir était quelque part dans la vie politique sénégalaise traditionnelle : l'expression de toute la communauté. En effet les fondements du pouvoir et l'exercice de la souveraineté reposaient sur une idéologie de conquête 153(*). Le personnage central reste évidemment le « Guelwar » qui va être élu. Mais pour être accepté au trône faut-il qu'il soit au préalable lui-même accepté, par le « Diaraf Ndiambour » » qui exprime la volonté de la classe servile qui est le « Farba ». « L'opposition de l'un ou de l'autre bloque la procédure »154(*). Au niveau de la souveraineté, Farba n'est pas un exécutant d'une fonction puisqu'il est avant tout « l'émanation de toute une catégorie sociale dont il témoigne de la volonté », et il se trouve précisément que d'après Pathé Diagne « par la force des choses cette volonté de la classe servile est placée par la tradition à la source même du pouvoir ». 155(*) Or l'homme, qui est choisi au nom de ses aptitudes personnelles et du sens aigu des responsabilités c'est-à-dire ici du bien-être communautaire ne peut théoriquement en tout cas, que servir l'intérêt général du groupe, pour faire pérenniser l'esprit communautaire, fondement réel du pouvoir humain. Il ne s'arrogeait pas du droit de vie ou de mort. Il se passait par moment de tout l'appareil répressif et corrupteur pour se faire obéir. Son pouvoir était par et pour les membres de la société. C'était un pouvoir communautaire et démocratique, une démocratie vivante par le dialogue interminable jusqu'à la perte de vois entre la base et le haut. Ce pouvoir était pour la promotion sociale. Mais ces notions originales de pouvoirs, d'État, et pourquoi pas de « Nation », parce que traditionnelles, seront complètement défigurées avec cette marche irrésistible de l'histoire, avec l'apport des civilisations étrangères qui coexistent difficilement avec la civilisation traditionnelle. C'est pour toutes ces raisons que la conception du pouvoir de l'État et de la Nation de l'Afrique noire moderne aura un cachet tout particulier ... La vie économique basée sur le rapport homme-terre, aura a |