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La genèse d'un projet de renouvellement urbain - le cas du bas Chantenay à  Nantes

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par Philippe Lassale
IAUR (Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de Rennes) - Université Rennes 2 - Master MOUI (Maîtrise d'Ouvrage Urbaine et Immobilière) 2012
  

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Quelques approches de la transformation de la ville

Après avoir identifié les principaux enjeux à traiter dans l'approche de la maîtrise d'oeuvre, ainsi que les quelques éléments de réponses apportés par les candidats à ce jour, nous aimerions traiter de certaines approches de la transformation de la ville, rencontrées dans nos lectures, qui trouvent leur sens dans la phase de réflexion qui précède le démarrage d'un projet de renouvellement. Il nous semble en effet qu'il est aisé de s'arrêter au traitement (dans le sens de trouver une réponse à) de problématiques physiques, structurelles ou environnementales d'un territoire, sans s'attarder à la manière de penser la transformation. Renouveler un morceau de ville, c'est comprendre ce lieu dans ce qu'il a d'unique en embrassant, non pas chacune de ses composantes une à une, mais leur ensemble.

Réinterpréter l'histoire du lieu

Même si cela n'est pas explicitement exprimé dans notre cahier des charges, Chantenay est un site chargé d'histoire, et il est indispensable de prendre en compte cette caractéristique dans la réflexion qu'il va falloir mener sur son évolution. C'est un point qui d'ailleurs revient souvent dans nos lectures, à savoir l'impact du passé dans la transformation d'une ville. Ainsi sur ce sujet, nous pouvons reprendre les écrits de Patrick Geddes, qui énonce déjà au début du XXe siècle, qu' « un projet de création urbaine ne peut échapper à l'abstraction que s'il est précédé d'une vaste enquête portant sur l'ensemble complexe des facteurs qu'il met en jeu ». Le projet urbain, selon Geddes, « doit être la résultante et la fleur de toute la civilisation d'une communauté et d'une époque, en intégrant le passé sous forme d'histoire des idées, des institutions et des arts ». Par ailleurs, si Geddes valorise le passé, il n'en reconnait pas moins l'importance de la situation contemporaine, sa spécificité : il considère qu'aujourd'hui est une transformation du passé, et non sa répétition.

Studio 012, Bernardo Secchi & Paola Vigano, note d'intention (2012)

Il s'agit donc, pour le projet du Bas Chantenay, de bien prendre en compte l'histoire du site. La façon dont il a été urbanisé et la culture locale qui s'y est développée autour du milieu ouvrier, le rapport aux maisons ouvrières intégrées sur les hauteurs, les éléments de patrimoine remarquables, sont autant de critères à intégrer dans le dessin du nouveau Bas Chantenay. A ce titre, il serait judicieux d'affirmer clairement dans notre cahier des charges notre volonté de voir s'affirmer un positionnement quant à l'histoire et au patrimoine culturel du quartier.

Villes & Paysages, note d'intention (2012)

Pour reprendre l'exemple nantais, l'urbaniste Pranlas-Descours, chargé de la ZAC Bottière-Chénaie à Nantes, parle volontiers d'un projet d' « association urbaine plutôt que de composition urbaine ». Il estime que le maître d'oeuvre doit s'employer à un « travail de révélation pour retrouver des organisations territoriales plus anciennes ». Nicolas Michelin se rapprochera de la position de Geddes dans sa note d'intention en affirmant que le devenir du quartier « doit s'inscrire, non pas dans une continuité stricte, mais dans la compréhension de ce passé, et dans une transformation progressive et évolutive, à l'écoute de l'émergence de nouveaux usages et programmes ». Et de manière assez judicieuse, Michel Desvigne conclura sa note d'intention par une mise en bémol de cette tendance qui voudrait une prise en compte à tout prix de l'histoire et du patrimoine, et de la possible nécessité, au contraire, d'aller de l'avant. Il explique en effet que « la modernité de cette nouvelle façade du centre de Nantes ne doit pas être écrasée par le patrimoine ». Selon lui, « on est sans doute arrivé au bout d'une logique. A eux seuls, les vestiges et leurs traces ne suffisent pas à restaurer l'aspect des villes. La situation actuelle offre au contraire une forme de liberté, celles de certaines périodes où les villes ont su affirmer leur renouvellement ».

Intégrer la notion de temporalité du projet

Reprenons les écrits de Thierry Paquot dans son ouvrage « L'espace public » (2009), dans lequel il développe une approche sociale, ou sociétale, de cet espace qui fait la ville. Il considère que le traitement des lieux urbains connaît depuis une vingtaine d'année une indéniable avancée, tant sur la qualité des matériaux employés que par la recherche esthétique et l'attention portée aux habitants. Ainsi il reprend l'exemple de Barcelone, qui depuis 1992 a entamé un travail de réorganisation de sa voirie afin de faciliter systématiquement les déplacements pédestres et la cohabitation entre véhicules et piétons, avec un mobilier urbain novateur, des revêtements harmonieux, une signalétique redessinée, un éclairage public efficient, etc. Il considère que depuis cette date, les lieux urbains naissent d'un travail minutieux, et font l'objet, progressivement, non plus d'aménagements, mais de ménagements. Cette notion de ménagement est à nos yeux essentielle dans le travail d'un urbaniste aujourd'hui, qui ne peut plus se contenter de donner des réponses franches à chacune des problématiques qui lui sont posées. C'est ce qui rend le travail de choix d'une équipe passionnant : chercher, parmi les multiples réponses proposées, les équipes qui ne proposent pas des solutions à tout, mais qui admettent, avec une certaine forme de modestie, qu'un projet est par essence incomplet, en mouvement, fait de petites touches, de retouches, d'ajustements.

Ainsi on retrouve des intentions qui se traduisent par des « plan-guide », « scénarios multiples », qui affirment haut et fort leur incomplétude et leur souplesse, et qui sonnent juste vis-à-vis de ce que nous ambitionnons. Il a été dit, dans la note de synthèse fournie avec l'AAPC, qu'il s'agissait de « mettre en mouvement une véritable transformation du quartier, en s'appropriant ses contraintes urbaines de maillage, d'emprise de bâti, de noeuds de transport et d'accès au fleuve pour en faire ressortir les atouts », et qu' « à l'image du travail mené sur l'île de Nantes ces dernières années, le Bas Chantenay doit entrer dans une phase de renouveau, afin de prolonger la démarche de faire une ville qui se renouvelle en innovant. » Nous l'abordions donc dans notre présentation des enjeux, et en effet, le plan-guide élaboré par Alexandre Chemetoff en 2000 pour piloter la transformation de l'Ile de Nantes pourrait être un exemple à suivre. Laurent Devisme (2009) dira de cet outil qu'il est considéré par les élus nantais comme un exemple achevé d'une démarche d'urbanisme durable. Il explicitera son propos en affirmant qu'à travers ce plan-guide, et à l'opposé de l'urbanisme fonctionnel des années 1960, c'est ici l'existant qui anime le projet, en affirmant des principes forts selon lesquels il faut chercher à conserver la diversité sans faire table rase du passé et à assumer et accepter l'héritage du site.

Bruno Fortier parlera de la méthode employée sur l'Ile de Nantes dans sa note d'intention. Il expliquera « qu'elle est à nos yeux la bonne mais mérite quelques inflexions : (...) plus qu'en retenant un unique grand dessin, c'est en imaginant des scénarios et une construction progressive qu'il faut très probablement avancer. Il ajoutera vouloir développer une « succession de projets (...) basée sur des situations très diverses (...) que le travail à venir sera peut-être d'ordonner, mais avec pas mal de prudence et en imaginant une grammaire de projets ».

Pranlas-Descours, lui, abordera cette anticipation du temps long dans le projet, en proposant un plan-guide dans lequel il considère la notion de temps comme un « élément de constitution des espaces ». Il propose de créer en permanence des « lieux stables », de ne pas investir la totalité du site, mais de créer des liens de continuité avec les quartiers existants. C'est, selon lui, une préoccupation qui est liée à l'observation des temps cycliques de l'urbanisation, parfois lente, et de la nécessité de construire progressivement dans le projet même des liens sociaux, tout en intégrant les conditions foncières du site.

Nicolas Michelin dira lui qu'il défend « l'idée du plan d'urbanisme ouvert, du plan guide fait sur mesure, élaboré en fonction du contexte (...). Ce plan n'est pas figé, mais propose des invariants - les choix déterminants - dans les domaines de l'infrastructure, du bâti, de la nature et du sociétal, et sa mise en oeuvre doit pouvoir s'adapter dans le temps ».

Quant à Michel Desvigne, du fait de son profil paysagiste, il propose là aussi un programme évolutif, mais en s'appuyant sur le végétal. Il imagine ainsi « un système d'accompagnement lié à libération du foncier, et envisageant un paysage à deux vitesses, l'un pérenne, construit dès que (...) des parcelles se libèrent, l'autre explicitement provisoire, prairies, pépinières, passages, surfaces minérales accessibles, terrains de jeux ». Il affirme ainsi proposer, « au lieu d'un plan d'aménagement rigide, une stratégie d'infiltration, un processus d'occupation évolutive, en utilisant la fragmentation du territoire pour y glisser jardins et promenades ».

De la même manière, l'équipe de Devillers et associés, citera Michel Corajoud pour expliciter son approche de la gestion du temps. Ce dernier, parlant de « l'art de la lenteur », dira d'un projet urbain que « les conditions du contexte métropolitain n'autorisent pas une approche globalisante, figée dans sa forme et dans le temps. Au contraire, cette configuration doit donner lieu à l'élaboration d'une stratégie d'urbanisation souple, basée sur des temporalités longues ». Et il abordera la prise en compte de l'ensemble des acteurs qui font la ville : « Le temps long implique l'incertitude, l'ouverture, le dialogue. Les temps du politique, de l'urbaniste, de l'habitant, des acteurs de l'aménagement et de l'histoire des villes sont très différents. Mais c'est le temps qui donne un sens profond à la transformation urbaine, laquelle soit s'inscrire dans une permanence ».

Ménager une ville sensible

En tant que philosophe de l'urbain, Thierry Paquot développe également sa vision de la transformation de la ville sous un oeil sensible de sociologue. Il considère la phase de conception d'un projet comme étant cruciale pour bien faire la ville, et recommande aux (a)ménageurs d' « observer le site, tenir compte des usages temporels du lieu, questionner les riverains et les passants, enquêter sur ce qui fait défaut, élaborer plusieurs propositions qui seront soumises à la critique publique, éviter le standard, choisir les matériaux, les couleurs, les plantations, l'éclairage, le mobilier selon ce qui existe et ce qui est à proximité, pour marquer la rupture ou au contraire se fondre dans l'existant, offrir des possibilités de détournement, de surprises, d'étonnement, et assurer le bien-être ». Il conclue en annonçant que c'est parce qu'un lieu est hospitalier qu'il devient urbain.

Ces propos vont dans le sens de la tendance à recruter des équipes de maîtrise d'oeuvre qui présentent des compétences multiples, et intègrent une analyse ou tout du moins une approche sensible d'un point de vue sociologique. Or s'il a été exigé des équipes concourant à l'appel d'offre de maîtrise d'oeuvre urbaine du Bas Chantenay des compétences diverses, en urbanisme, paysagisme, VRD, communication et concertation, il n'a pas été demandé de compétences en analyse sociologique. Et dans les candidatures reçues, il semblerait que très peu d'équipes ont développé cette approche. C'est un sujet qui nous paraît important, au vu de la complexité du site et de la diversité de ses riverains (habitants, ouvriers, employés, chefs d'entreprises, commerçants), qui mériterait d'être intégré dans les phases de négociations qui se dérouleront d'ici fin 2012.

Favoriser une maîtrise d'usage

S'il faut prendre en compte les personnes vivant dans le quartier et y travaillant, il faut donc aussi appréhender ses usages. La ville peut en effet être considérée comme un organisme vivant, et ses usages sont polyfonctionnels. Ainsi par leurs observations de la vie citadine dans trois villes, Tokyo, Manille et New York, les sociologues regroupés par Hidetoshi Kato (1978) remarquent que l'animation dépend des heures du jour, des jours de la semaine, mais qu'elle s'avère toujours polyfonctionnelle : on y discute, on y mange, on y traite des affaires, on s'y donne rendez-vous, on y dort, on y lit, bref elle est un territoire à la fois personnel et collectif, privé et public, un morceau de chez soi et un monde à part entière. Edward Hall (1971) publiera également en ce sens, et constatera que les individus originaires de cultures différentes « habitent des mondes sensoriels différents » sans que les urbanistes et architectes ne s'en rendent compte.

Pour le professionnel, à la manière de Thierry Paquot, Kato recommande déjà de ménager, et non pas d'aménager, ces lieux urbains en tenant compte de la variété de leurs usages selon le temps. Il estime que pour bien faire, il faudrait réaliser des cartographies temporelles qui renseigneraient sur le comment-faire, et éviteraient des aménagements disgracieux, anodins, ou sans qualité et standardisés.

En guise de réponse à cette approche de la maîtrise d'usage, prenons l'exemple bien connu de la politique de (réa)ménagement des îlots barcelonais. Un des objectifs est de reconstituer une vie urbaine à travers la constitution d'espaces publics au coeur des ilots. On cherche ainsi à créer des parcs régulièrement, qui soient accessibles à pied, mais on reconstitue également des îlots entièrement multifonctionnels, qui vivent à toute heure du jour. A ce titre, le travail réalisé sur l'îlot Fort Pienc est exemplaire : dessiné par l'architecte catalan Josep Llinas et livré en 2003, il regroupe en un même lieu, autour d'une place aménagée, hébergement pour personnes âgées à un angle, supermarché en sous-sol, marché partiellement couvert, école maternelle, jeux pour enfants, bibliothèque et café aux étages supérieurs. S'y croisent donc la totalité du spectre des âges, depuis les personnes âgées qui s'installent sur les bancs, les parents qui emmènent leurs enfants, font leurs courses, les étudiants qui se rendent à la bibliothèque, et les riverains qui se rendent au marché le week-end ou au café. Bel exemple de polyfonctionnalité, en un seul et même endroit.

Ilot Fort Pienc, vue depuis la bibliothèque à l'étage. Google images (2012).

Penser aux appropriations contemporaines des espaces publics

La définition, que l'on a vue plus haut, de l'espace public comme lieu de communication publique, se vérifie dans la manière dont ces lieux peuvent être investis spontanément par différentes formes de manifestations publiques aujourd'hui. En effet on retrouve de plus en plus d'espaces qui deviennent public de fait, ou bien ponctuellement. On retrouvera par exemple des golfeurs urbains, des comédiens de rue qui investissent temporairement une rue, un parking, des places... Ainsi, aux équipements urbains qui dépendent de la puissance publique s'ajoutent les créations des riverains, graffitis, collages, pochoirs, installations éphémères, qui peuvent, d'une certaine manière, compenser le manque d'attention que porte la municipalité sur ces espaces publics. Il suffit de regarder d'où est née la pratique pour comprendre que le citoyen est un maillon à part entière de cette vie artistique de la ville. Dès lors que la monotonie s'installe, il reprend ses droits et s'approprie l'espace en le peignant, le redessinant, le modifiant. Un exemple nous vient en tête, celui d'un groupe d'artistes, Julien Berthier et Simon Boudvin, qui ont « inventé » une adresse. Profitant d'un pignon aveugle laissé à l'abandon rue Chapon, ils installent, de manière pérenne, un faux pas de porte, avec son numéro, sa boite au lettre, et sa porte, fixée au mur.

Le 1bis rue de Chapon à Paris. Julien Berthier et Simon Boudvin (2009)

Quatre ans plus tard, l'adresse fictive est toujours là, lorsqu'elle est taguée elle est ensuite nettoyée par les services de la ville de Paris.

Les tunnels de métros sont sales et monotones ? Ils sont aujourd'hui à Paris couverts de graffitis. La publicité est abrutissante ? Des collectifs s'escriment à tourner des affiches en dérision. Les potelets sont rébarbatifs ? Certains iront les repeindre de multitudes de couleurs.

Paris, rue de la Planche, personnel (8 avril 2012)

Autant d'interventions spontanées qui confèrent à la rue et aux espaces publics en général une dimension esthétique qu'ils ne possèdent pas spontanément.

Ces remarques sont tout à fait appropriées au contexte du bas Chantenay, puisque les deux axes qui le traversent d'Ouest en Est sont linéaires sur plus de deux kilomètres, et ne sont jalonnés que d'entrepôts de vastes dimensions. Certains espaces délaissés, telle la carrière de la Meuse, sont d'ores et déjà investis par des artistes (promenades, animations, jeux, fresques sur les restes de l'ancienne brasserie). Il y a là clairement un travail à mener pour intégrer de la variété dans le parcours.

Pour autant, ce sujet de l'appropriation spontanée des espaces libres, des délaissés, des lieux sans projets et un sujet qui nous semble indispensable d'aborder, on ne le retrouve que très peu dans les premières intentions des équipes d'urbanistes candidates. C'est regrettable car ce sont des thèmes qui permettent de gérer le temps long d'un tel projet, tout en impliquant les acteurs locaux. Ils participent donc, d'une certaine manière, à l'acceptation du changement induit par les transformations du territoire.

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