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La gestion systémique de la crise financière internationale de 2008: le cas de deux banques coopératives


par Nabila Ouchene
HEC Montréal - Master 2015
  

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1.4.1 Les causes potentielles des crises et mécanismes de défense

Ford (1981) identifie quatre caractéristiques primaires « internes » qui contribuent aux crises organisationnelles : l'échec d'identification de la relation entre les variables; la pensée de groupe; la distribution et la distorsion de l'information; et l'optimisme mal placé. En effet, en ce qui attrait à l'échec d'identification de la relation entre les variables, la reconnaissance et la compréhension de la complexité systémique existante entre les variables est essentielle afin de gérer l'incertitude et le risque auxquels peut être confrontée toute organisation (Weick et Sutcliffe, 2007; Fischbacher-Smith, 2011). La pensée de groupe réfère à la dynamique de délibération mentale, l'expérience de la réalité et le jugement moral qui résultent de la pression intergroupe (Ford, 1981). Selon Ford (1981) et Janis (1982), cet effet de pensée de groupe se caractérise par huit symptômes : 1) l'illusion de l'invulnérabilité; 2) le discrédit de l'information négative; 3) la croyance en leur propre morale; 4) les points de vues stéréotypes des individus extérieurs; 5) la pression de groupe à se conformer; 6) l'autocensure; 7) l'illusion de l'unanimité; 8) les gardiens de la pensée: s'auto-désigner pour s'assurer que l'information contraire au groupe ne l'atteigne pas. Janis (1982) a identifié ce phénomène sous le terme de groupthink ou « d'unanimisme de groupe » traduisant une fermeture pathologique lié au groupe (Lagadec, 1991) : « Plus un groupe est marqué par une certaine chaleur interne et par un esprit de corps, plus grand est le danger de voir ses facultés de pensée critique et indépendante laisser place à de la pensée de groupe, qui tend à produire des actions irrationnelles et déshumanisantes dirigées à l'encontre des groupes extérieurs » (Janis, 1982, p. 13).

Ce phénomène de pensée de groupe et des mécanismes de défense sont également traités par Albert Bandura, un scientifique contemporain reconnu pour ses travaux en psychologie sociale (Pauchant et al., 2015). Bandura et d'autres auteurs ont étudié ces mécanismes de désengagement moral, à travers plusieurs problématiques controversées telle que la défense de la peine de mort (Osofrsky, Bandura et Zimbardo, 2005) ou la justification de la guerre en Irak aux États-Unis (McAlister, Bandura et Owen, 2006). Ce modèle théorique des mécanismes de désengagement moral a été utilisé dans plusieurs travaux (Pauchant et al., 2015) et a été validé également statistiquement (McAlister et al., 2006, p. 155). Bandura a établie dix mécanismes de désengagement moral dont la robustesse de la théorie repose en partie sur l'interrelation existante entre les dix mécanismes. Le désengagement moral fonctionne donc comme un système (Pauchant et al., 2015).

Les dix mécanismes décrits par Bandura (1999) sont: 1) La justification morale : justifier l'action par des raisons légales, religieuses ou philosophiques; 2) La comparaison avantageuse : tenter de diminuer la gravité de l'action en la comparant à d'autres; 3) L'aseptisation du langage : limiter l'usage de mots trop chargés émotionnellement ou socialement; 4) Le déplacement de la responsabilité : attribuer à d'autres la responsabilité

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de l'action; 5) La diffusion de la responsabilité : ne pas considérer l'acteur comme seul décideur; 6) Le déni des conséquences : cacher les conséquences réelles de l'action; 7) La minimisation des conséquences : diminuer la gravité de l'action; 8) La remise en cause des conséquences : invoquer d'autres conséquences plus positives; 9) La déshumanisation des victimes : retirer aux victimes le statut d'humain et la dignité; 10) Le blâme envers les victimes : rendre les victimes responsables de l'acte dirigée contre elles (Bandura, 1999).

Les dix mécanismes de désengagement moral du modèle de Bandura sont utilisés par des individus sains d'esprit qui les utilisent afin de faire taire leurs sentiments moraux qui émergent naturellement (Bandura, 1999; Pauchant et al., 2015). D'où, lorsque ces mécanismes de désengagement moral sont utilisés et en rejoignant d'autres personnes qui ont la même vision, l'emprise collective des personnes devient alors effective et ces personnes ne peuvent plus s'autoréguler, ce qui peut être potentiellement destructeur (Bandura, 1999). Ce contexte socio-psychologique pourrait éventuellement mener à des crises potentielles car la théorie de Bandura stipule que l'emploi des mécanismes du désengagement moral, la dégénérescence morale des personnes et des collectivités mettent un certain temps à s'installer. On parle dès lors de culture de désengagement moral (Pauchant et al., 2015). Nous détaillerons davantage le modèle du désengagement moral, au chapitre 2 de la méthodologie, à travers l'exemple de trois cas : l'affaire Enron, la crise financière 2007-2008 et la Ville de Montréal avec la Commission Charbonneau (Pauchant et al., 2015). Par ailleurs, plusieurs auteurs, dans le domaine de la gestion, ont évoqué la présence de ces mécanismes de désengagement sous différentes appellations telles que les « mécanismes de rationalisation » qui bloquent la capacité de prévention des crises que nous décrirons à la méthodologie (Pauchant et Mitroff, 2001, chap. 4), les « mécanismes de défense » (Lhuilier, 2009) ou les « tactiques de socialisation » encourageant la corruption (Anand, Asford et Joshi, 2004) et les « mécanismes de normalisation » (Roux-Dufort, 2000).

Dans un autre registre, selon Roux-Dufort (2000), le développement des sociétés dites « crisiques » est caractérisée par trois phénomènes : la société de l'information; la compression du temps et l'idéologie de l'urgence; l'omniprésence de la technologie. Dans des sociétés où les technologies de l'information et la communication sont répandus et connectés, le caractère instantané de la transmission de l'information tend à amplifier le moindre événement dans un contexte sensible : « Il contribue aussi à rendre visible le secret ou l'invisible » (Roux-Dufort, 2000, p. 8). Les sociétés ont fait le choix de la compression du temps dans le sens où les flux d'activités se sont raccourcis, les temps de conception, d'opérations et de fabrication ont amplement diminué et le cycle de vie a été réduit. Ceci a eu pour effet d'accroître le niveau d'interdépendance entre les acteurs d'un même secteur et les niveaux d'interactions des processus industriels. D'où, cela aussi a rapproché les dysfonctionnements potentiels et problématiques jusque là isolées et a surtout augmenté le niveau de complexité (Roux-Dufort, 2000). Enfin, la technologie est omniprésente dans les sociétés modernes et fait l'objet d'une

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sacralisation selon Roux-Dufort (2000). En dépit des avancées de la gestion de risques technologiques, le risque technologique majeur est toujours présent (tel que vu récemment lors de la crise nucléaire de Fukushima en 2011, voir Guntzburger et Pauchant, 2014), mais trouve aussi de nouvelles sources et se déplace vers de nouvelles zones sensibles tels que l'alimentation et la médecine (Roux-Dufort, 2000). Cependant, il est essentiel de souligner que le risque technologique existe également dans le milieu financier étant donné que l'ingénieure financière crée des outils et logiciels technologiques sophistiqués et dont la rapidité d'exécution est phénoménal. Edward « Ted » Kaufman, sénateur de l'État du Delaware (2009-2010) aux États-Unis a évoqué le risque technologique financier dans un entretien vidéo (Léon, 201118):

« Ce qui m'inquiète aussi, c'est que les ingénieurs créent des ordinateurs, des logiciels qui fonctionnent à une vitesse incroyable, dont nous n'avons aucune idée. Nous n'avons aucune idée de ce qui se passe dans ces marchés parce que nous ne pouvons pas contrôler leur vitesse. Aucune autorité des marchés financiers, ni la CFTC, ni la SEC ne peuvent déterminer ce qui se passe dans les échanges à haute vitesse, et c'est incroyablement dangereux » (Léon, 2011).

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