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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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4/ Un besoin de commémoration

La société française, dans cet après-mai 68, se trouve dans une situation d'absence de mémoire collective sur la guerre d'Algérie. La commémoration, par le rituel qu'elle met en place, marque l'opinion et participe à la création d'une telle mémoire : le cas particulier, elle en fait un cas exemplaire, un symbole d'une lutte ou d'un idéal. C'est dans cette volonté de créer des repères, de mettre en valeur des événements significatifs selon ses propres références qu'il faut envisager le foisonnement de commémorations des différents groupes d'acteurs de la guerre d'Algérie. Le but est aussi de montrer la capacité de mobilisation de ces groupes, comme lors de la polémique sur La Bataille d'Alger.

a) Une commémoration des « nostalgiques » : le 13 mai

En 1971, suite à une manifestation organisée par les anciens combattants pour célébrer le 13 mai 195856, une contre-manifestation de nostalgiques de l'Algérie française est prévue57. Par crainte d'affrontements, les deux manifestations sont interdites. Toutefois, trois cents personnes, anciens activistes et sympathisants de l'Algérie française, se rassemblent sur les Champs-Elysées pour défiler. La police charge et interpelle cent quarante personnes, interdisant toute velléité de commémoration.

Même si cette manifestation est un échec pour ses organisateurs, elle est révélatrice du souhait des anciens activistes que l'opinion reconnaisse la légitimité de leur lutte. Or, commémorer le 13 mai, ce n'est pas célébrer le retour au pouvoir de de Gaulle mais mettre en exergue ce qui est ressenti comme une trahison de l'ancien président : il aurait fait croire qu'il

56 journée durant laquelle la foule algéroise envahit le siège du gouvernement général; le général Massu constitue alors un Comité de salut public. C'est cette journée et la peur qu'elle a suscitée en métropole, qui a permis le retour au pouvoir du général de Gaulle.

était favorable à l'Algérie française afin d'être appelé au pouvoir. La date du 13 mai n'a aucune valeur en ce qui concerne la guerre elle-même, mais elle signifie que les blessures les plus terribles proviennent du conflit franco-français (activistes contre gouvernement) et non de la guerre franco-algérienne.

b) La commémoration des gaullistes et des modérés : les accords d'Evian

Cette commémoration ne se produit pas dans l'agitation, elle découle bien plus de la volonté du Monde de célébrer à travers la date du 18 mars, un moment d'histoire. En conséquence, le numéro du 17 mars 1972 insère dans sa une, un article de Louis Joxe, alors ministre d'Etat chargé des affaires algériennes et chef de la délégation de négociateurs français. M. Joxe y défend les accords, plus qu'il n'y raconte la genèse des accords. Ceux-ci sont désignés comme « un édifice patiemment construit ». C'est une version gaullienne de la guerre d'Algérie (cf. p. 36) dont M. Joxe écrit l'histoire. Selon ce dernier, les accords ont été vidés de leur substance par la faute des Français d'Algérie, ils sont les seuls responsables de leur sort : « Sous l'influence grandissant de l' «Organisation de l'armée secrète», dans une atmosphère d'émeute et de fin de monde, [les Français d'Algérie] ne comprirent pas que le travail accompli l'avait été pour eux ». Il s'agit bien entendu de réécrire l'histoire sous l'angle le plus avantageux pour le gouvernement de l'époque. On assiste à une justification de son action en tant que négociateur et à un plaidoyer pour la politique algérienne de de Gaulle dont le fondement historique est contestable (cf. p. 36).

Autre commémoration des accords mais dont la signification est différente, c'est celle organisée par la F.N.A.C.A (cf. glossaire dans les annexes). La fédération souhaite ainsi célébrer la fin des combats et non l'acte diplomatique : la manifestation se déroule le 19 mars date-anniversaire de l'entrée en vigueur du cessez-le-feu et non le 18 mars date-anniversaire de la signature des accords. L'enjeu est de rappeler le nombre et le nom des victimes de cette guerre présentée comme absurde. Y est aussi recherchée la reconnaissance du sacrifice qu'ont fait ces hommes. C'est pourquoi, MM. de Jaeger (président de la fédération) et Sicart (secrétaire général) réclament « pour les «anciens» d'Algérie la reconnaissance du statut d'ancien combattant »58.

Un même événement peut donc être interprété de manière différente par des groupes distincts d'acteurs du conflit. Cette multiplicité de commémorations entraîne le risque d'une confusion entre l'événement et ses différentes connotations.

c) La commémoration des militants de gauche : Charonne

Le 8 février 1962, à l'appel de syndicats et de partis de gauche (C.G.T., C.F.T.C, F.E.N., U.N.E.F., P.C. et P.S.U.), se déroule à Paris une manifestation, bien qu'interdite, pour protester contre les violences perpétrées par l'O.A. S. La police charge sur la foule pacifique qui, souhaitant se réfugier à l'intérieur de la station Charonne, se heurte aux grilles fermées de la station : on relève neuf morts dont trois femmes et un enfant, et cent cinquante blessés.

Suite à ce massacre, une information pénale est ouverte pour homicides involontaires mais se clôt par un non-lieu. Alors, pour entretenir le souvenir des victimes, les familles réclament une réparation afin d'engager un procès en juin 1968. Celui-ci se conclut en novembre 1 96959, en appel, par le principe d'un partage de la responsabilité entre la Ville de Paris et les victimes. Une victoire judiciaire aurait été en effet un moyen de rendre hommage à la lutte des victimes et des organisations de gauche, d'où sa portée commémorative. Un deuxième procès s'ouvre en novembre 1972 suite à l'accusation portée par Jacques Derogy contre l'officier de police Elie Bisserbes, parue dans les colonnes de l'Express : ce dernier y est soupçonné d'être un des auteurs du massacre; mais sa culpabilité ne peut-être prouvée à cause de la loi d'amnistie.

Profitant de cette publicité autour de Charonne, trente mille jeunes décident de célébrer la mémoire des victimes lors du dixième anniversaire du massacre. Il faut sûrement y voir une des conséquences de mai 68, les violences policières ayant été constamment dénoncées par les étudiants révoltés. Cette manifestation se veut avant tout antifasciste - il ne faut pas oublier l'assimilation C.R.S. = S.S., slogan de mai 68 - et anticommuniste, ce qui provoque l'ire du P.C. : ce dernier s'estime en effet martyr de la répression policière et donc le seul héritier possible du souvenir des victimes. En définitive, il s'agit d'une réappropriation de la mémoire des victimes dans un but contestataire qui n'a plus rien à voir avec la guerre d'Algérie

Il n'existe pas de commémoration officielle de la guerre d'Algérie, d'où cet affrontement entre les différents acteurs du conflit par symboles et souvenirs interposés. Ce n'est pas tant le fait célébré qui est alors significatif, que le discours qui l'accompagne : l'interprétation donnée à l'événement en question est révélatrice de cette mémoire très partielle qui caractérise encore chaque groupe d'acteurs. Ainsi, la portée du 13 mai se limite, selon les activistes, à la trahison de de Gaulle ; la F.N.A.C.A., quant à elle, ne retient des accords d'Evian que le cessez-le-feu et se désintéresse du sort réservé aux Français d'Algérie

et les jeunes contestataires ne voient dans la tuerie de Charonne qu'un exemple de la violence policière assimilée à un fascisme.

Dix ans après le conflit, on s'aperçoit que les rancoeurs sont très présentes et les querelles inévitables. Le débat n'est pas encore apaisé et le champ privilégié d'affrontement reste le domaine culturel, que ce soit autour de l'image ou de l'écrit. Chacun se réfère encore aux événements algériens selon sa propre expérience du conflit, on ne peut qu'acquiescer au constat dressé par Benjamin Stora sur cette période : « manque de travail intérieur, comparable au travail de deuil : absence de plaintes contre soi-même, pas d'autocritiques exacerbées, peu d'examens des «faiblesses» manifestées durant cette guerre »60.

Cependant, par delà l'abondance de témoignages dont l'intérêt historique reste réel, commence déjà à se dégager une première tentative d'étude objective et exhaustive du conflit qui, malgré ses imperfections, est un grand pas en avant vers la mise en place d'une mémoire dépassionnée des événements. Mais cette histoire de la guerre d'Algérie doit se constituer en opposition avec la mythologie gaullienne sur la tourmente.

B/ De Gaulle et l'Algérie : le mythe gaullien et la politique du silence

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