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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) L'affaire Faulques : absurdité de la loi d'amnistie

En 1970, encore, un autre procès concernant la torture en Algérie s'ouvre : le procès intenté par le capitaine Roger Faulques à Jean-Jacques Servan-Schreiber et Jean-François Kahn, qui étaient respectivement, à l'époque des faits, directeur de L 'Express et auteur d'un article publié en 1967. Jean-François Kahn accuse dans cet article M. Faulques d'être le tortionnaire d'Henri Alleg et de Maurice Audin puis l'auteur de massacres commis au Katanga en 1961.

Le Monde rend compte en détail des audiences du procès, contrairement au procès opposant La Voix du Nord au comité Audin. Des questions que pose le reporter du Monde, se dégage une réflexion sur la compatibilité entre la liberté de la presse et la loi d'amnistie, preuve d'un certain engagement du quotidien dans cette affaire. Dès l'ouverture du procès, le journaliste du Monde met en exergue l'impossibilité faite aux avocats de la défense, Mes Badinter et Fayon, d'apporter la moindre preuve. Suite à l'amnistie de 1968, les avocats doivent alors démontrer que ce qui a été écrit correspond à une vérité historique de notoriété publique. Interdiction leur est faite de parler des événements en question, d'où la perplexité du journaliste : « Que faut-il entendre par vérité historique lorsqu'il s'agit d'histoire contemporaine ? [...] Et puis, enfin, le journaliste a-t-il le temps et la possibilité de se comporter lui-même en historien ? »82. Et ce d'autant plus, qu'il n'existe pas encore, à proprement parler, d'histoire de la guerre d'Algérie. C'est donc la pratique journalistique de l'investigation qui est remise en cause.

La loi d'amnistie produit donc des situations absurdes de déni de justice où l'on ôte toute possibilité à l'accusé de se défendre. D'autre part, elle induit une vision de l'histoire comme une discipline consensuelle, simple récapitulatif des événements tels qu'ils sont perçus dans l'opinion et tels qu'ils ont été rapportés par les acteurs. Une lecture si restreinte de la loi d'amnistie conduit à une confusion entre mémoire collective, ce qui relève de la notoriété publique, et histoire,c'est-à-dire, recherche de la vérité par la confrontation des sources. L'audience est alors caractéristique de l'opposition de deux mémoires des événements algériens, d'un choc entre deux idéaux, deux combats.

A ce titre le nom des témoins cités par la défense n'est pas neutre : on retrouve par exemple MM. Alleg et Vidal-Naquet, deux des principaux militants contre la torture. Évidemment, les témoins cités par la partie civile, sont essentiellement des militaires : les généraux Massu et Gracieux, pour les plus notables d'entre eux. Du côté de la défense, MM. Vidal-Naquet et Alleg rappellent ce qu'ils ont déjà écrit83 : M. Faulques, selon eux, fait partie d'une équipe de tortionnaires ; équipe qui a torturé Audin. M. Kahn mentionne, en outre, un rapport sur la torture de Me Garçon, membre de la commission de sauvegarde des droits et libertés individuels84, dans lequel est cité le nom de Faulques85.

Ce dernier s'offre même le luxe de provoquer la colère d'Henri Alleg en déclarant : « Je n'ai vu M. Alleg qu'une seule fois. Il m'a fourni à cette occasion une seule indication, mais qui m'a permis d'arrêter des membres du comité central du parti communiste algérien ». Il s'agit vraisemblablement d'une simple provocation non fondée. Si M. Alleg est sorti de prison, quelques mois après son entrevue avec M. Faulques, c'est sûrement pour éviter une deuxième affaire Audin et non parce qu'il aurait coopéré. Cette provocation, selon Me Badinter, est une tentative de justification de l'usage de la torture : « Ainsi, douze ans après,

M. Faulques voulait encore que soit dit que ce qu'il avait fait n'avait pas été au fond inutile. Et cette attitude-là, pour moi, c'est l'expression de l'aveu »86. D'ailleurs, l'usage de la torture lors du conflit n'a pas été nié par la partie civile : MM. Massu et Gracieux se sont contentés

83 P. Vidal-Naquet, L 'Affaire Audin, op. cit. et H. Alleg, La Question, op. cit., dans cet ouvrage Alleg raconte d'ailleurs son entrevue avec Faulques : « il se leva : d'un coup au visage, il me jeta par terre et fit voltiger mes lunettes qu'on m'avait rendues : " Tu vas t'enlever cet air insolent que tu as sur la gueule ", dit-il ».

84 commission créée par le gouvernement Guy Mollet en mai 1957 pour enquêter sur la torture en Algérie mais dont les moyens d'investigation sont réduits. Il résulte de cette commission un rapport très édulcoré.

85 Alleg attribue d'ailleurs ces paroles à Faulques : « Vous pouvez me regarder, je suis le capitaine Faulques, vous savez, le fameux capitaine SS. Vous avez entendu parler ? » dans La Question, op. cit.

86 5 mars 1970

d'affirmer que le capitaine Faulques n'avait pas la réputation d'être un tortionnaire. Bien au contraire, cet usage est désormais de notoriété publique et historique d'après Me Badinter : « Je crois que l'on peut proclamer que dans l'histoire de la guerre d'Algérie, il y a eu des tortures et que dans les tortures, il y a celles d'Alleg et celles d'Audin ».

Argumentation insuffisante selon le tribunal, les accusés sont condamnés à 2000 francs d'amende chacun et solidairement à 20000 francs de dommages et intérêts à M. Faulques ; il leur est reproché de ne pas s'être fondé « sur une histoire vraie, entière, complète, immuable, et des jugements irréfutables et constants et inscrits dans les coeurs et les esprits pour les générations futures »87. Or qu'est-ce qu'une histoire complète et immuable si ce n'est la mort de l'Histoire ? La démarche de l'historien n'est-elle pas de mettre en doute ce qui est considéré comme immuable, d'apporter des éléments nouveaux permettant une autre approche que celle généralement admise ? Bref, le verdict comme le procès en lui-même, est des plus kafkaïens : les deux journalistes sont condamnés pour n'avoir pas effectué « une étude sérieuse des faits » alors que, du fait de la loi d'amnistie, il leur est interdit d'amener des preuves, de montrer que l'article résulte d'un travail sérieux sur les faits. Ce refus de débattre de la torture est encore très fort, du moins dans le cadre de tribunaux. Ce débat ne peut alors s'effectuer qu'à travers les tribunes de journaux.

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