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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) Le Monde dans la tourmente algérienne

Le Monde, comme l'ensemble de la presse française, n'a pas vu venir la révolte, d'où un certain embarras et des erreurs de jugement flagrantes pour un quotidien qui se veut si sérieux et indépendant. Ainsi, dans son reportage publié le 23 février 1955, Philippe Minay écrit : « Il y a maintenant quatre mois que l'insurrection a éclaté en Algérie : pour la première fois depuis la conquête, en dépit de quelques excès, elle n'a pas fait l'objet d'une répression

3 c'est ce que M. Beuve-Mery aurait affirmé à M. Thibau, cf. J. Thibau, Le Monde 1944-1996 : Histoire d'un journal, un journal dans l'histoire, Plon, Paris, 1996 (1e édition : 1978)

massive et aveugle »4. Or, si la répression du premier novembre 1954 n'était pas massive et aveugle, que fut-elle alors ? Faut-il rappeler que, si aucun des neuf chefs historiques n'a été menacé par cette répression, 750 personnes, essentiellement des nationalistes ignorant tout de l'insurrection, sont arrêtées à la fin novembre et 2000 à la fin de l'année ?

Le journal se montre tout d'abord hostile à l'idée d'une sécession des trois départements algériens. La rédaction est ainsi favorable à l'envoi du contingent puis à l'expédition de Suez en 1956. Les premières condamnations d'atrocités commises par les forces françaises restent bien mesurées :

« C'est précisément au nom des valeurs morales que l'Occident a eu le mérite depuis des siècles d'imposer au monde, c'est au nom de la supériorité dont, en vertu de ces valeurs, nous nous prévalons auprès des peuples plus enclins peut-être au réflexe primitif de la vengeance, que nous nous ne pouvons admettre que ce qui à la rigueur explique un comportement inhumain lui serve d'excuse »5.

La condamnation qui se situe dans une subtile distinction entre l'excuse et l'explication,

est introduite par un éloge du colonialisme civilisateur digne d'un Jules Ferry : l'ethnocentrisme dont il est fait preuve avec la différence sauvage-civilisé, renvoie aux discours du XIXème siècle et se trouve en décalage avec le contexte de décolonisation généralisée de l'après-guerre.

Alors que les analyses des commentateurs politiques restent clémentes à l'égard de la politique gouvernementale, les reportages des envoyés spéciaux se font de plus en plus incisifs. Pierre-Albin Martel, spécialiste de la question algérienne au sein du quotidien, a souffert de ce décalage : la rédaction refuse, au début de l'année 1956, de publier un de ses articles qui « avançait la nécessité de la reconnaissance d'une nationalité algérienne »6.

C'est avec la résurgence du débat sur la torture en 1957, que le journal adopte une ligne éditoriale clairement définie : opposition radicale à l'emploi de pratiques inhumaines en Algérie, désir d'une paix rapide et méfiance vis-à-vis du F.L.N.7 Ce militantisme contre la torture débute avec un compte-rendu du livre de Pierre-Henri Simon Contre la torture et l'édito du 13 mars 1957 « Sommes-nous les vaincus de Hitler ? » signé Sirius (c'est ainsi que

4 Le Monde, (numéro daté du) 23 février 1955 (par la suite, nous ne préciserons plus qu'il s'agit du Monde et la date renverra à celle indiquée dans le journal et non à la date de sortie du quotidien)

5 éditorial d'André Chêneboit dans Le Monde, 1-2 janvier 1956

6 cf. J. Thibau, op. cit.

7 voir J.-N. Jeanneney et J. Juillard, Hubert Beuve-Mery ou le Métier de Cassandre, Seuil, 1979

Hubert Beuve-Mery signait ses articles). Cette ligne n'a sans doute pas été imposée par M. Beuve-Mery, mais s'est constituée progressivement devant l'évolution de la situation en Algérie et l'évolution générale de l'opinion en métropole.

Quand de Gaulle arrive au pouvoir, Beuve-Mery et une grande partie de la rédaction reprennent espoir : l'homme du 18 juin leur apparaît comme le dernier rempart contre le fascisme et le seul qui soit à même d'obtenir un compromis ne lésant pas les intérêts de la France. Mais face à la lenteur des négociations, les éditoriaux se teintent de pessimisme et de déception. A partir de 1960, le journal se fait plus critique vis-à-vis du chef de l'Etat. Cependant, lors de conditions exceptionnelles, comme le putsch des généraux, le journal se range derrière lui et affirme sa confiance.

L'Algérie et la complexité de son conflit semblent tout de même étrangères à l'univers du quotidien. Le Monde tombe parfois dans un manichéisme simplificateur : les Français d'Algérie sont généralement perçus comme rétrogrades et extrémistes tandis que l'opinion métropolitaine incarne la voie de la modernité. En revanche, il se montre plus compréhensif, sous la plume de Jean Planchais, envers le malaise de l'armée sans pour autant cautionner les agissements des plus extrémistes. Le journal ne cesse en effet de dénoncer les atrocités commises par l'O.A. S., ce qui vaut à ces journalistes spécialistes de la question algérienne comme Jacques Fauvet, Philippe Herreman ou Jean Planchais d'être victimes d'attentat à leur domicile. Après la guerre d'Algérie, Le Monde garde comme héritage de cette époque un anticolonialisme quoique modéré.

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