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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) Les thématiques de l'affrontement

Le principal axe d'affrontement rappelle étrangement l'affaire Dreyfus : il s'agit de l'opposition entre la raison d'Etat, d'une part, et une morale humaniste ou chrétienne, d'autre part. Cette thématique de la raison d'Etat est ainsi déclinée sous la problématique de la Sécurité, de la protection de la population, de l'obéissance aux ordres et évidemment de l'honneur de l'armée. Ce sont ces thèmes que développe le général Massu dans une lettre ouverte à Vidal-Naquet et Roy:

« L'action de la 10e division parachutiste n'aurait, paraît-il, servi à rien. En fait, elle a abouti en dix mois au double résultat recherché : la fin de la peur, le rétablissement de la sécurité et le rapprochement des deux communautés musulmanes et européennes »101

La torture est alors perçue comme un moindre mal pour protéger la population contre le

terrorisme aveugle du F.L.N., c'est parce que l'ennemi utilise des moyens de lutte « non conventionnels » que l'armée peut légitimement user de « l'action psychologique » et avoir recours à des « interrogatoires poussés ». Sur ce terrain même de l'efficacité de la torture comme procédé de prévention, le général Massu rencontre un contradicteur : le général de Bollardière. C'est en effet le seul à dénoncer la torture en de tels termes : « elle terrifiait moins qu'elle n'irritait la population musulmane, et elle solidarisait avec la rébellion F.L.N. les masses hésitantes »102.

L'opposition à la torture se cristallise davantage autour de principes moraux, ceux de justice et des droits de l'Homme en particulier, et que résume fort bien le général de Bollardière dans sa formule : « Ma cause, c'était la cause de l'homme, de tous les hommes, acharnés à être plus hommes, confusément attirés vers l'unité du genre humain »103. C'est dans ce domaine, mais avec un autre ton, que se situe Vidal-Naquet quand il réplique, violemment, au général Massu :

« Le général Massu imagine-t-il le tableau que l'on pourrait dresser avec les petits garçons électrocutés, les jeunes filles violées, les prisonniers égorgés au couteau de cuisine, les suspects précipités du haut d'un hélicoptère ou d'un avion ? C'est là, sans

100 La Guerre sans nom, scénario écrit par Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, 1990. Un livre, au même titre, rassemblant les témoignages des appelés ayant servi à l'élaboration du scénario, est publié en 1992 aux éditions du Seuil.

101 « Une Lettre de Massu », 22 mars 1972

102 P.H. Simon reprenant les propos du général de Bollardière dans son ouvrage, op. cit.

doute ce que le général Massu appelle «ne jamais attenter à la vie humaine» ».104

Si le général Massu se donne l'image du défenseur de la population algéroise victime

des attentats, ses adversaires dans le débat s'affichent comme les avocats des victimes de la torture mais aussi, dans certains cas, avocats des tortionnaires : « a-t-on pensé un seul instant à celui qui la [la torture] ferait, c'est-à-dire à cet homme dont on allait faire, qu'on le veuille ou non, un tortionnaire ? »105. Chacun légitime son combat par la souffrance d'une catégorie de la population, victime de telle ou telle partie.

Cette dialectique Raison d'Etat / Morale Humaniste trouve son aboutissement dans le procès en diffamation intenté par M. Paul Teitgen106 contre le général Massu, ce dernier l'ayant accusé dans son livre de s'être « érigé en censeur de l'armée ». Le conflit « qui a opposé et opposera touj ours des hommes de guerre et leurs méthodes aux hommes justement soucieux du respect de la loi et de la personne humaine »107 se dévoile ici dans toute sa radicalité, les oppositions exprimées étant difficilement compatibles. Défilent alors devant la barre, M. Reliquet, ancien procureur général d'Alger, et M. de Bollardière appelés par M. Teitgen tandis que M. Massu sollicite le témoignage de M. Baret, ancien préfet d'Alger, et du colonel Trinquier. Ce procès est révélateur de l'impossibilité de comprendre l'autre et son action pendant la guerre d'Algérie. Cette cristallisation des passions trouve alors son exutoire dans un affrontement direct, par voie de justice, entre les deux logiques, les deux camps.

Une image revient fréquemment dans le débat et rend bien compte de ce clivage marqué entre deux mémoires de la guerre d'Algérie. C'est une image qui hante la société française depuis la redécouverte de la seconde guerre mondiale et plus particulièrement de la collaboration : c'est l'image de la barbarie nazie et de la Gestapo qui apparaît dans les diverses interventions, que l'on récuse ou l'on défende une telle image. Pierre Vidal-Naquet est de ceux, dans ses combats, qui ont les premiers argumenté pour une telle identification avec la Gestapo :

« Le général Massu s'indigne quand on compare son action à celle des nazis, mais ne signale-t-il pas lui-même que ce sont des hommes «traumatisés par la déportation», comme il ose l'écrire, Paul Teitgen et le commissaire Gille, qui tentèrent de faire obstacle

104 « Les réponses de MM. Vidal-Naquet et Jules Roy : Le crime et les criminels », 22 mars 1972

105 correspondance du Père Gibert, 9 mars 1972

106 M. Teitgen fut secrétaire général de la préfecture d'Alger, chargé de la police en 1957, il protesta contre la pratique de la torture et finit par démissionner le 12 septembre 1957

107 « L'homme de guerre et l'homme de coeur », compte-rendu d'audience de Maurice Denuzière, 29 novembre 1972

au système ? »108.

Par ailleurs, l'historien signale que cette comparaison n'est pas de lui mais de l'ancien directeur de la Sûreté Nationale, M. Mairey109, lui conférant alors une objectivité plus grande. Alfred Grosser, à son tour, se lance dans une comparaison avec l'Allemagne nazie mais sa réflexion dépasse ce cadre, il montre que la mémoire française du conflit cicatrise moins vite que la mémoire allemande de la deuxième guerre mondiale : « Et on peut demeurer un pur héros de l'armée française en se vantant d'avoir fait infliger à des Algériens des traitements pour lesquels la France demande l'extradition de Barbie »110. Le chroniqueur explique cette difficulté pour la mémoire collective d'assumer les crimes commis en Algérie par une ignorance des faits - ignorance dont sont responsables les lois d'amnistie : « Mais comme nos Parlements ont été sages, [...] pour la guerre d'Algérie, d'avoir voté des lois d'amnistie, cette amnistie qui non seulement pardonne mais prévoit la punition de quiconque oserait évoquer le crime ! »

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