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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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c) Une convergence sur les responsabilités

C'est justement sur la question des responsabilités qu'il est possible de trouver un consensus entre les deux camps. Certes, les adversaires de Massu considèrent que ceux qui ont obéi aux ordres des responsables politiques de l'époque, portent une part de responsabilité, d'où le conflit entre Massu et Vidal-Naquet. Mais, à propos de ceux qui ont donné les ordres, on retrouve une certaine unanimité : « Je confirme que les ministres étaient au courant de ce qui se passait. Massu a fait ce qu'on lui a dit de faire » avoue Paul Teitgen avant d'ajouter « mais, moi je ne fais pas tout ce qu'on me dit de faire »111. Les militaires n'ont fait qu'exécuter les ordres qu'on leur donner oralement, la responsabilité ultime repose essentiellement sur le personnel politique de la IVème République. D'ailleurs, s'il y a un grand absent de ces débats, c'est le responsable politique de l'époque : aucun des ministres de Guy Mollet mis en accusation ne tente de se défendre dans les colonnes du quotidien.

M. Vidal-Naquet, comme il l'a déjà fait dans La Torture dans la République, nomme et accuse « les donneurs d'ordre » dans son article intitulé « La Torture-spectacle » : « La torture était un système et que les plus hautes autorités de la République, notamment MM. Robert

108 « La Torture-spectacle », 21 octobre 1971

109 « Le crime et les criminels », 22 mars 1972 et aussi La Torture dans la République, op. cit.

110 « Le crime et la mémoire » par A.Grosser, 11-12 juin 1972

111 « L'homme de guerre et l'homme de coeur », 29 novembre 1972

Lacoste, Maurice Bourgès-Maunoury et Max Lejeune, l'ont, comme le rappelle le général Massu, cautionné, voire encouragé ». Vidal-Naquet souligne lui-même qu'il est du même avis que le général Massu sur ce point, comme Teitgen le fait quand il prend, en partie, la défense de Massu en montrant qu'il n'a fait qu'obéir.

Ainsi, au-delà des affrontements passionnels sur la torture, affrontements dont le général Massu, par son témoignage maladroit, devient le point de mire, on trouve une volonté d'atténuation de l'acharnement médiatique dont Massu fait l'objet. C'est que sa révélation et sa justification d'un usage généralisé de la torture en ont fait un symbole des atrocités commises par l'armée en Algérie. Or, Massu n'est pas le donneur d'ordre, il a agi par respect de la hiérarchie et par volonté de protéger la population pied-noir. La polémique a eu tendance à surévaluer le rôle de Massu dans l'institutionnalisation de la torture alors qu'il n'est qu'un exécutant. C'est pourquoi, cette mise en lumière des responsabilités véritables par Vidal-Naquet, Teitgen et Massu est importante ; elle permet une approche plus historique et moins passionnée de la guerre d'Algérie : il ne s'agit plus d'accuser un homme de toutes les exactions commises par l'armée. Cette recherche des responsabilités conduit à s'interroger sur les raisons qui ont poussé des représentants du peuple à donner de tels ordres. Si la polémique sur la torture semble marquer un clivage indépassable entre deux mémoires de la guerre, elle est de courte durée et a le mérite de rendre public les réalités de la guerre. C'est à la faveur d'un tel affrontement que se dessine une mémoire collective apaisée où la généralisation de la torture est certes reconnue mais pas obligatoirement assimilée à l'action du général Massu.

De ce bouillonnement de souvenirs qui caractérise la période 1968-1972, on retire une impression contrastée de confusion et de commémoration. La multitude de témoignages et de points de vue de différents acteurs du conflit révèle des mémoires segmentées et partiales du conflit. Ces mémoires ne cessent de s'affronter par le biais de publications, en particulier en ce qui concerne la torture, mais aussi à l'occasion de la diffusion de films sur la guerre d'Algérie. Mais la partialité des mémoires s'exprime aussi à l'égard de l'énigme sur la personnalité du général de Gaulle, elle donne lieu à des reconstructions historiques peu convaincantes. Ces reconstructions représentent-elles alors la vision qu'a l'opinion publique de la guerre d'Algérie ? Difficile de le dire. Dans tous les cas, elles participent de cette confusion qui caractérise la mémoire collective de la guerre d'Algérie. Confusion qui est nourrie par la loi d'amnistie votée en 1968 et qui complète celle de 1962. En empêchant la

reconnaissance des crimes et de ses responsables, la loi encourage cette multiplicité de mémoires contradictoires : elle donne l'impression que tout combat se vaut. La différence est grande par rapport à l'après seconde guerre mondiale : le procès de Nuremberg avait sanctionné les exactions. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les anciens activistes ont un tel besoin de raconter leur combat : il s'agit de le légitimer pour ne pas être assimilé aux régimes fascistes.

La guerre d'Algérie revient fréquemment dans les colonnes du Monde. De plus, la production éditoriale sur ce thème est particulièrement importante. C'est que dix ans après, on assiste à un véritable souci de commémoration des anciennes luttes, à une peur que son combat, désormais que l'Algérie est indépendante, tombe dans l'oubli. Le quotidien fait une grande place aux opinions aussi divergentes qu'elles soient. Mais, en dernier lieu, par ses chroniques et ses analyses, c'est bien la voix du quotidien qui exprime une mémoire de la guerre d'Algérie dépassionnée, sévère mais décomplexée. Le rôle joué par Le Monde dans le travail de mémoire qu'accomplit la société française est primordial : il revient sur des événements oubliés - fusillade de la rue d'Isly, 5 juillet à Oran - ouvre ses colonnes à des personnalités extérieures - Courrière, Vidal-Naquet... - tout en essayant de faire apparaître des avis contradictoires ou de modérer les propos tenus. C'est alors au lecteur, au regard des différents témoignages et points de vue, de faire sa propre opinion. Mais ce travail de mémoire atteint un paroxysme en 1972 avec la commémoration des dix ans de la fin de la guerre : ce paroxysme est aussi celui de la confusion entre les différents souvenirs, les différentes luttes et les différentes logiques à l'oeuvre. Dès lors, les passions semblent encore trop vives pour que se dégage une mémoire collective décomplexée.

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