WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

précédent sommaire suivant

B/ Une résurgence sporadique des principaux thèmes du débat

1/ La torture, un sujet encore polémique

La place faite à cette question dans le quotidien a fortement diminué par rapport à la période précédente. La torture n'est plus ce débat crucial qui enflamme l'opinion : on la retrouve ainsi au détour de petits articles, dans les rubriques « Culture » ou « Justice ». La rédaction elle-même semble se désintéresser de ce sujet, d'où l'absence d'articles sur ce thème signés par les grandes plumes du journal. C'est que la torture a déjà fait l'objet de nombreuses discussions en 1971 et 1972. Le sujet est-il alors épuisé ? On peut le penser puisque la continuité du débat sur ce thème n'est assurée que par des affaires récurrentes : Audin, Alleg et Bigeard. Ces affaires figurent comme des symboles de la pratique de la torture. Or cette fonction symbolique favorise une dénonciation de la torture plus concrète que d'abstraits discours : les mentalités sont davantage frappées si l'on peut mettre un nom, un témoignage sur cette pratique. C'est pourquoi la torture ne resurgit dans le débat public que par l'intermédiaire de telles affaires.

a) La « mini-affaire » Bigeard : le secrétaire d'Etat et la torture

Le général Bigeard, par son caractère et sa franchise, s'est auréolé d'un certain prestige, bien qu'il soit un exemple des défaites de la France dans ses guerres coloniales. Il est devenu un personnage incontournable sur qui se focalise l'attention voire les passions. En 1973, il est nommé à Paris. Cette venue à Paris suscite alors des interrogations et des craintes : celui qui a mené, à la tête du 3e R.P.C., sous l'autorité du général Massu, la bataille d'Alger, a-t-il été appelé par le gouvernement pour accroître l'état répressif ? C'est du moins la question que se posent les militants gauchistes après que le général eut déclaré qu'il y avait « beaucoup à faire » dans la capitale. En filigrane réapparaît le rôle qu'ont joué les troupes de Bigeard dans la bataille d'Alger et de l'usage qui a été fait de la torture à cette occasion.

Jacques Fauvet profite de cet événement pour dresser un portrait de Bigeard dans son éditorial du 22 juin 1973 « Bigeard à Paris » : « Bigeard a pour lui une silhouette et une légende, et contre lui un passé qui n'est pas, hélas ! que le sien, un passé de défaites et de replis ».

C'est à cette « légende » que Valéry Giscard d'Estaing fait appel pour prendre la tête

d'un secrétariat d'Etat auprès du ministre de la défense. Il côtoie alors Mme Françoise Giroud au conseil des ministres. Aux journalistes lui rappelant les accusations virulentes qu'elle avait portées contre le général Bigeard au moment du conflit, elle répond : « A ma connaissance, le général Bigeard n'a jamais torturé personne »128.

Jean Planchais profite de cette déclaration pour revenir sur le rôle qu'a joué le général Bigeard lors de la bataille d'Alger et s'interroger sur la pratique de la torture. Après avoir rappelé que le général Bigeard est chargé de « nettoyer » la Casbah, il souligne que la pratique de la torture est couramment employée dans ces opérations de police : « [le 3e R.P.C. et son chef] ont pratiqué les méthodes qui ont amené la «disparition» de quatre mille personnes, recensées par M. Paul Teitgen [...]. A Sidi-Ferruch, les corps des suppliciés sont discrètement enfouis »129. Les euphémismes sont de rigueur : le journaliste parle de « méthodes » pour tortures et de « disparitions », avec les guillemets, pour exécutions sommaires. Une telle prudence dans le vocabulaire fait penser aux articles sur la torture écrits pendant le conflit : Le Monde n'utilisait alors le mot de torture qu'en lui adjoignant des guillemets, comme pour relativiser sa réalité.

Cette façon d'atténuer la réalité, tout en réfutant la déclaration de Mme Giroud, se retrouve dans le traitement qui est fait de l'affaire Ben M'Hidi (cf. p.47) : « Ben Mehdi, selon la version officielle, se donnera la mort dans sa prison. Selon une autre version, il fut «liquidé» discrètement ». Là encore, le doute est cultivé, les deux versions sont proposées au lecteur sans rappeler que Bigeard avait déjà avoué l'exécution de Ben M'Hidi (cf. note 91). C'est d'autant plus surprenant qu'en 1974, à l'occasion du vingtième anniversaire de l'insurrection, Daniel Junqua rappelait brièvement « Le destin des neuf «chefs historiques» » et affirmait à propos de Ben M'Hidi qu'il a été « exécuté au printemps 1957 »130 , le doute n'était alors pas de mise. Planchais renvoie alors la responsabilité de tels actes aux hommes politiques, tout en signalant l'implication de Bigeard dans de telles pratiques :

« A M. Bourgès-Maunoury, ministre de la défense nationale, qui le congratulait, Bigeard déclare : « Monsieur le ministre, vous pensez bien qu'on n'arrive pas à de tels résultats

avec des méthodes d'enfant de choeur » * »

L'essentiel alors était de ne pas trop faire de bruit autour des méthodes employées.

128 « Le général et les pacifistes », 7 février 1975

129 « Bigeard et la bataille d'Alger » Jean Planchais, 7 février 1975

130 « Le destin des neuf «chefs historiques» », par D. Junqua, 2novembre 1974

* Cité par Y. Courrière, La Guerre d'Algérie, le temps des léopards, op. cit.

L'article est révélateur de cette façon d'éviter d'affronter frontalement le problème de la torture : la prudence de Planchais est-elle alors le signe d'un désir d'occultation de ce passé ? En effet, le mot de torture n'est jamais employé alors qu'il n'est question que de cela, le journaliste cherchant à réfuter les affirmations de Mme Giroud. La mémoire collective est loin d'être apaisée sur ce thème, les traumatismes sont jugés encore trop présents - d'autant plus que la constante mobilisation des rapatriés incite à la prudence - d'où les précautions prises.

précédent sommaire suivant