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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) Le cas Pouget

Cette recherche des responsabilités quant à l'utilisation de la torture se poursuit malgré la loi d'amnistie, elle conduit encore à un procès en diffamation. Libération a ainsi publié un article, le 8-9 décembre 1974, fondé sur le témoignage de deux appelés : « Comment un «adepte» de la torture en Algérie est devenu très simplement écrivain humaniste au Figaro ». Cet article incriminant M. Jean Pouget, commandant du 584e bataillon du train à Bordj-ElAgha pendant la guerre puis grand reporter au Figaro, fait donc l'objet de poursuites. Le procès s'ouvre le 30 janvier 1975 à la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. Ce n'est pas tant la réalité des sévices qui est contestée, que la responsabilité de Pouget : « Plus de quinze ans après, aucun témoin ne pouvait vraiment certifier que le commandant Pouget avait ordonné ou même «couvert» ce genre de pratiques »131. Pourtant le témoignage des appelés est accablant pour l'armée :

« Les informateurs de Libération réitèrent une partie de leurs déclarations, à savoir qu'il existait dans le camp un silo à grain d'une profondeur de 3 mètres ou les fellaghas étaient interrogés et dans lequel on versait parfois de l'eau, une casemate servant de prison et nantie d'une porte très basse contre laquelle « l'Arabe, tiré par les cheveux, était projeté et se cognait », une «salle des soupirs» où les prisonniers subissaient, un à un, un interrogatoire particulièrement serré... »

Le débat s'est ensuite porté sur l'opposition qu'aurait toujours manifesté le commandant

Pouget, à la torture. Les faits décrits ci-dessus ne sont pas réellement contestés ni véritablement examinés puisque de toute manière, ils sont amnistiés. Les discussions sont alors sans intérêt d'un point de vue historique puisqu'elles concernent la personnalité du commandant Pouget. Ce procès est encore une preuve de ce processus de refoulement - la réalité des exactions ne constituant pas l'objet de la plainte ni de l'instruction - des atrocités commises pendant la guerre d'Algérie. Refoulement bien compréhensible puisqu'il s'agit d'événements peu glorieux pour la France.

c) La suite du feuilleton Audin

L'affaire Audin revient de façon lancinante depuis la fin de la guerre comme un crime que la société n'a pas fini d'expier. A la fin de la guerre, Audin n'ayant pas réapparu, il fallait bien qu'il soit mort. Un acte de décès est alors établi par le tribunal d'Alger, le 1er juin 1963. Jugement qui devient exécutoire en France le 27 mai 1966. En 1968, la veuve Audin saisit alors le tribunal administratif de Paris afin d'obtenir une indemnité pour elle et ses enfants. La demande est rejetée en mars 1975 car celle-ci a été présentée trop tard : il y a prescription en faveur de l'Etat au-delà des quatre ans après la déclaration de décès. Le commentaire du jugement qui est fait par Le Monde dans son numéro daté du 25 mars 1975, est bref : l'affaire Audin n'intéresse plus. Il faut dire que les nombreux recours judiciaires rendent l'affaire difficile à suivre.

En 1978, l'affaire Audin resurgit à l'occasion du procès de Philippe Erulin colonel commandant le 2e régiment étranger de parachutistes à Calvi. Il est accusé d'avoir « veillé » à l'installation d'un bordel, le Plouf, destiné à ses légionnaires. Or, Erulin, alors lieutenant, est un des deux officiers qui est venu arrêter Maurice Audin à son domicile. Le Monde du 18 mars indique qu'Erulin ne s'est pas présenté à son procès. Le nom de Philippe Erulin rappelle alors l'affaire Audin aux militants du comité Audin mais aussi aux journalistes du Monde. La polémique rebondit alors.

C'est la télévision qui déclenche la polémique. Invité aux Dossiers de l 'écran, René Andrieu, rédacteur en chef de L 'Humanité, rappelle qu'Erulin est un des tortionnaires d'Henri Alleg132. Le Monde rapporte les déclarations qu'ont suscitées ces accusations. M. Yvon Bourges, ministre de la défense, s'estime « scandalisé par le comportement de René Andrieu »133 alors même que le colonel Erulin est envoyé au Shaba (ex-Katanga), en mission humanitaire. M. Alleg confirme le témoignage et les accusations qu'il avait porté dans son livre La Question. Quant au Monde, il rappelle « que les plaintes dont certains militaires ont pu faire l'objet pour leurs actions en Algérie tombent sous le coup de la loi du 31 juillet 1968 portant amnistie » de ces mêmes actions. Le R.E.C.O.U.R.S., pourtant association de rapatriés et non d'anciens combattants, entre aussi dans la polémique en fustigeant « l'utilisation fréquente de la télévision par une certaine intelligentsia, dans le seul but de souiller la mémoire de l'armée et des Français d'Algérie ». Bref, les oppositions restent tranchées et les

vieux thèmes du débat sont de nouveaux brandis, en particulier l'honneur de l'armée. Cette virulence montre le refus d'une partie de l'opinion de revenir sur les événements les moins glorieux de la guerre.

Mais après l'instantanéité de ces réactions, vient le temps de la réflexion, réflexion menée par Jean Planchais. Le journaliste signale, à juste titre, que malgré la violence des déclarations, « ce qui compte, c'est que la question ait été posée [...]. La tache est restée, malgré le temps, les discours lénifiants, les tentatives plus ou moins adroites de justification »134 . Et Jean Planchais en profite pour rappeler l'activité déployée à la villa Sésini, « véritable usine à tortures parmi d'autres » et l'affaire Audin. Il s'interroge sur les responsabilités, la plus grande faute revenant aux hommes au pouvoir mais aussi à l'opinion publique : « dénoncée, la torture a longtemps laissé la masse de l'opinion indifférente ». La polémique peut être saluée comme la fin d'un silence coupable. Planchais résume alors le travail de mémoire que l'opinion doit accomplir non pas uniquement sur la torture mais sur la guerre d'Algérie en général : « Le souvenir qu'il faut conserver, c'est celui d'une guerre longue et féroce [...], d'un mécanisme politique absurde [...], d'un manque de clairvoyance et de générosité ». C'est ce travail de mémoire qui est primordial et non la recherche de responsabilités dans les atrocités commises, et de toute manière amnistiées, d'autant plus que ceux qui ont été conduits à perdre leur dignité, ne sont pas les torturés mais les tortionnaires. Cette analyse montre bien qu'au-delà du cri d'orfraie des anciens acteurs du conflit, une réflexion distanciée sur la guerre commence à voir le jour, certes au sein d'un journal élitiste qui, de surcroît, ne s'est pas compromis pendant la guerre.

L'affaire Audin-Erulin resurgit quelques mois plus tard, dans un nouvel article signé par Jean Planchais, « Le Silence », paru le 28 septembre 1979. Planchais, à l'occasion de la mort d'Erulin, s'en prend à la loi d'amnistie qui impose un silence préjudiciable pour les victimes de la torture mais encore plus pour ceux qui l'ont pratiqué. Ces derniers se trouvent en effet dans l'impossibilité de répondre aux terribles questions qui leur sont posées sous peine de porter atteinte à l'honneur de l'armée ou d'enfreindre la loi d'amnistie :

« Au nom de la loi se trouvaient ainsi bâillonnés à la fois les accusateurs, du moins en principe, et, dans la pratique l'accusé. Il fallait à tout prix éviter le «grand déballage» qui eût mis à rude épreuve la cohésion et le prestige encore fragiles de l'armée et risque de semer la tempête dans les milieux politiques »

Jean Planchais reprend le thème, déjà énoncé dans « Retour à la villa Sésini », du

tortionnaire davantage victime que le torturé d'après une logique inspirée de la célèbre

dialectique du maître et de l'esclave de Hegel : celui qui subit les tortures, peut toujours se raccrocher à son humanité, à sa force morale plus grande que celui qui cherche à provoquer la souffrance tandis que l'humanité est refusée au tortionnaire, il a renié et son intelligence et ses émotions pour pouvoir pratiquer ces atrocités. La question de la torture reste polémique et taboue parce qu'elle met en cause au-delà des responsabilités personnelles, le fonctionnement et de l'Etat et de l'armée, à savoir les deux institutions-clé dans une démocratie. Pour Jean Planchais, c'est la loi qui a engendré le silence autour de la guerre d'Algérie.

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