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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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d) Henri Alleg : briser une nouvelle fois le silence

En 1958, Henri Alleg a bousculé les tabous autour de la torture en racontant le mois qu'il a passé au centre de triage d'El-Biar, en détaillant minutieusement les diverses tortures qu'il a subies et en nommant ceux qui la pratiquaient135. En 1977, il tente de briser une nouvelle fois le silence autour de la torture en Algérie. Son témoignage est alors réactualisé par l'adaptation de La Question au cinéma.

Plus qu'un retour sur ce dont il a été victime, c'est une dénonciation de la torture dans son ensemble. Il s'agit aussi d'une réflexion sur la force de la volonté ou de la foi humaine. Comme Jean Planchais, le film démontre que celui qui sort victorieux de cette épreuve, c'est la victime : « Vainqueur parce que sa résistance réduit ses tortionnaires à l'état de soushommes, parce qu'il est persuadé que, même s'il doit mourir, la vérité finira par être découverte »136. Comme les films de René Vautier, son militantisme le confine à un public limité : ce genre de films, malgré la qualité de réflexion développée, ne permet pas de briser le silence. Il est juste le signe que le silence n'est plus imposé de manière coercitive puisque le film n'a pas été victime de la censure. Le silence est alors peut-être plus profondément enfoui dans l'inconscient de la société française.

2/ De Gaulle : trahison ou pragmatisme ?

Le rôle du général de Gaulle dans la guerre d'Algérie est de ces thèmes récurrents qui ne cessent de susciter rancoeur, réquisitoires et plaidoyers. Cependant, l'enjeu du débat s'est quelque peu émoussé : les gaullistes ne sont plus qu'une composante de la majorité et l'intérêt porté aux anciens activistes s'est altéré.

135 l'éditeur n'a figuré que les initiales, ce qui n'a pas empêché le livre d'être saisi à sa sortie.

136 « Résistance d'un intellectuel », par J. de Baroncelli, 5 mai 1977

a) Un défenseur peu commun de la politique gaullienne

A l'occasion de la mort du président algérien, ancien chef d'état-major de l'A.L.N., Houari Boumedienne, Le Monde revient sur la politique et les discours du président défunt. Le quotidien dévoile alors que l'ancien adversaire militaire de la France se distingue par une conception du conflit très proche de celle de de Gaulle. Cette proximité de points de vue entre les deux hommes est ainsi révélée par l'estime que portait Boumedienne au président français :

« Je pense qu'il avait conscience dès le début que l'indépendance de l'Algérie était inéluctable. Mais s'il l'avait dit en 1958, il aurait été balayé en vingt-quatre heures. Il a dû

prendre le temps de prouver aux généraux et à une partie de l'opinion française que c'était un problème politique et pas une affaire d'armes »137

On peut noter l'écart qui existe entre ces propos et le discours que Boumedienne a prononcé lors du dixième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie :

« Les historiens du colonialisme [...] ont tenté de prouver à certains esprits faibles que si l'Algérie a obtenu son indépendance, le mérite en revenait à la Vème République et à son

président Charles de Gaulle. Il s'agit là d'une falsification [...]. Tous les Algériens [...]

savent bien que les opérations de destruction et d'anéantissement n'ont jamais été aussi intenses que sous la Vème République »138

Lequel des deux discours est-il caractéristique de la pensée du président algérien ? Le second est volontairement agressif puisque s 'adressant au peuple algérien et aux représentants de différents pays du Tiers-Monde : Boumedienne fait preuve d'anti-impérialisme féroce. Le premier est plus proche de l'histoire officielle algérienne de la guerre, elle tend à renvoyer les combattants dans l'ombre : les héros de guerre sont peu compatibles avec la dictature très personnelle que Boumedienne a instaurée. Or, dans ce discours, le chef d'Etat algérien fait de de Gaulle l'homme clairvoyant, travaillant l'armée et l'opinion pour faire accepter l'indépendance, dont de Gaulle lui-même voulait se donner l'image dans ses mémoires (cf. p.36). Il semble oublier que l'effort de guerre était très intense sous de Gaulle. Boumedienne croit-il vraiment à ce qu'il dit ou n'est-ce qu'un discours destiné à prouver l'amitié francoalgérienne ? Les deux discours étant paradoxaux, il est certain que le contexte politique influe sur la tonalité du discours à adopter. Il s'agit avant tout de satisfaire son auditeur plutôt que de tenter de déterminer une vérité historique : aucun des deux discours n'est représentatif de la réalité, celle-ci étant plus ambiguë qu'un message de propagande.

b) De Gaulle et l'opération « Résurrection »

137 propos cité dans « Rencontres avec le président algérien » par P. Balta, 28 décembre 1978

Le 13 mai 1978, Le Monde publie le témoignage du général Jouhaud sur l'opération Résurrection (cf. texte dans les annexes), opération qui prévoyait en mai 1958 le débarquement de parachutistes en métropole pour prendre possession des points névralgiques de la capitale ; c'est un véritable un coup d'Etat qui est envisagé. Jouhaud divulgue que l'entourage du général de Gaulle participe activement à la préparation de l'opération. De Gaulle est donc au courant puisqu'il se fait même préciser les modalités d'exécution de « Résurrection ».

En outre, l'opération a eu un début d'exécution : « Le 29 mai, vers 9 heures, le général Salan recevait une communication de M. Olivier Guichard : « Nos affaires se présentent mal ! A vous de jouer maintenant. Tenez-vous prêts ! » »139. Deux escadres décollent avant que le contrordre ne fut donné, contrordre motivé par l'annonce de l'entretien qu'accordait le président Coty au général de Gaulle.

Evidemment, le témoignage est partial et à charge même si le ton est dépassionné et si, dans un souci d'objectivité, Jouhaud recoupe les témoignages. Cependant, il met à mal l'image du de Gaulle rappelé par le peuple et décidé à accorder l'indépendance. De Gaulle apparaît comploteur, jouant sur la peur d'un coup d'Etat, quitte à arrêter l'opération en cours, pour revenir au pouvoir. Malgré la partialité de l'auteur, il semblerait que ce témoignage ne soit pas très éloigné de la vérité. Bernard Droz et Evelyne Lever, dans la synthèse qu'ils ont écrite sur la guerre d'Algérie140, estiment qu'il aurait clairement exprimé son souhait d'éviter l'application du plan, tout en ordonnant à Salan de faire le nécessaire au cas où il ne pourrait pas accéder légalement au pouvoir.

Ce témoignage du général Jouhaud dénote l'écart qui existe entre les différentes mémoires de la guerre, entre deux histoires, l'histoire gaullienne et celle des généraux. Le silence de la société française est alors peut-être celui né de l'incompréhension réciproque des différents acteurs du débat et du conflit, d'où une absence de communication. Comment peutil en effet y avoir discussion s'il n'existe pas une reconnaissance préalable de la légitimité des souvenirs d'autrui ?

3/ Le cinéma : vers une dédramatisation ?

Nous avons vu que, de 1968 à 1972, le cinéma cristallisait toutes les tensions, son

139 « L'opération Résurrection en mai 1958 », E. Jouhaud, 13 juin 1978

pouvoir d'impact était surestimé et les oppositions violentes et radicales qui s'exprimaient à son encontre, étaient le signe d'une incompatibilité fondamentale entre les diverses mémoires du conflit. Or, de 1973 à 1979, le cinéma donne l'impression d'être redevenu un simple moyen d'expression artistique. On ne peut parler de tabou de la guerre d'Algérie dans le cinéma de cette période mais il ne déclenche plus les mêmes passions. Peut-on y voir le signe d'un apaisement ?

a) Le cinéma militant du début de période

S'il y a apaisement, il n'est pas immédiat. Le début de la période voit la sortie de films militants susceptibles de déclencher des réactions mais celles-ci n'atteignent pas l'intensité de celles suscitées par La Bataille d 'Alger.

Tout d'abord, le documentaire Fran çais si vous saviez d'André Harris et Alain de Sédouy confronte les vérités que croit avoir chacun sur la guerre d'Algérie. Les différentes mémoires s'opposent uniquement par caméra interposée, évitant ainsi la stérilité de la polémique :

« Un dialogue imaginaire [...] oppose [...] le colonel Argoud à Pierre-Henri puis à Paul Teitgen, et, en ce qui concerne la torture, à Vidal-Naquet, Jacques Duclos à Charles Tillon, Jacques Soustelle à Pierre Mendès-France... En fin de compte, ces approximations touj ours subjectives, souvent passionnelles seront précieuses pour construire la partie psychologique de l'histoire » 141

Par le refus des réalisateurs de démontrer quoi que ce soit, chaque témoignage est

restitué comme tel, la leçon ou la morale, c'est le spectateur qui se la fait, d'où l'absence de débats à la sortie du film, si ce n'est la critique élogieuse du Monde. Un tel film qui cherche à dévoiler les motivations profondes de chaque acteur du conflit, est bien la marque d'une volonté de comprendre ce conflit, du moins le conflit franco-français, celui qui s'est focalisé sur la torture et qui est avant tout idéologique. Il participe donc à l'élaboration d'une mémoire collective apaisée.

Le film d'Yves Boisset, R.A.S., sorti en août 1973, apparaît, en revanche, comme plus polémique. Le but que s'est fixé le réalisateur, est de faire un film à la fois commercial, avec un budget conséquent, et politique, menant une réflexion sur la légitimité de la guerre d'Algérie. Avec une mise en scène efficace, un style accrocheur, le film se veut un travail de mémoire sur le sort qui attendait les rappelés en Algérie. « Je fais un cinéma populaire qui essaie de toucher un public non militant, voire non informé, qui cherche à avoir le maximum d'impact, qui se donne les moyens de faire des entrées, de faire réfléchir des milliers de

141 « Rencontres avec l'histoire » par J.-M. Dunoyer, 27 février 1973

personnes »142. Avec une telle mission qu'il donne à son art, Boisset recherche la débat si ce n'est la polémique.

Le Monde procède alors à un tour d'horizon de la presse. Les commentaires sont généralement positifs exceptés Le Journal du Dimanche et Le Figaro : « J'entends célébrer le courage de Boisset. Quel courage ? Une nouvelle guerre d'Algérie menace-t-elle ? Dieu merci, non ! Ces épreuves appartiennent au passé »143. Le quotidien communiste, lui, s'emploie à démontrer qu'il existe encore une autre forme de censure que la censure politique et qu'elle s'applique aussi à ce genre de films subversifs. Ainsi, Boisset a rencontré de grosses difficultés pour financer son film et l'U.G.C. décide de diffuser le film en pleine période creuse pour le cinéma, le mois d'août : la nouvelle censure est donc financière et ce seraient les entreprises de production et de distribution qui l'appliqueraient. En réalité, contrairement aux attentes, les positions ne sont pas radicalement tranchées, les comptes-rendus évitent la polémique, bref le débat que Boisset veut créer autour de son film, n'existe pas : les critiques sont modérées. Cela apparaît d'autant plus exceptionnel que la modération est rarement de mise lorsqu'il s'agit de la guerre d'Algérie.

La controverse tant attendue ne prend pas forme. Le Monde ne publie qu'une seule lettre-réponse au film : un sous-officier, animateur d'un mouvement d'extrême droite, Roger Holeindre, qui proteste contre l'image de l'armée que renvoie le film : « Je n'ai jamais vu personne obliger un soldat français à torturer un prisonnier civil ou militaire. Ceux qui l'ont fait voulaient bien le faire, un point c'est tout »144. Pierre Viansson-Ponté en vient à s'interroger sur l'absence de polémique autour d'un film qui devrait plus déranger que La Bataille d'Alger :

« Les généraux, épuisés sans doute par les controverses avec les évêques, avec les pacifistes et finalement entre eux, n'ont pas soufflé mot. Il n'y a eu aucune manifestation [...]. Jamais en France une mise en accusation aussi virulente de l'armée, un réquisitoire aussi fort contre la «pacification» algérienne, des images aussi brutales et crues de violence militaire, n'avaient été présentées au public »145

Le silence et l'oubli ont donc pour origine la lassitude des protagonistes et de l'opinion.

Mais Viansson-Ponté ne s'arrête pas là dans son analyse de « la guerre oubliée ». Ce silence n'est pas seulement un silence de lassitude mais aussi un silence de culpabilité :

142 interview d'Yves Boisset « Il faut parler au public du samedi soir », 10 août 1973

143 L. Chauvet dans Le Figaro cité dans « R.A.S. dans la presse », 14 août 1973

144 « La réponse du sous-off », R. Holeindre, 26-27 août 1973

145 « La guerre oubliée », P. Viansson-Ponté, 19-20 août 1973

« C'est bien ainsi que les choses se sont passées, ainsi qu'étaient brisées les fortes têtes, torturés ou liquidés les adversaires, trompés et utilisés les jeunes soldats. Hélas ! Le silence qui accueille ces aveux vaut, s'il en était besoin, confirmation. Et on a peur, on a honte, on se reproche de n'avoir pas assez dénoncé violemment cette «sale guerre» ».

Le silence est sans doute un aveu. Dans ce silence, faut-il alors voir une reconnaissance,

implicite, des méthodes violentes employées par l'armée française ? On peut alors noter une évolution dépassionnée de l'opinion publique et des acteurs du conflit : ce silence eût été impossible quelques années auparavant, à l'époque de La Bataille d'Alger. Plus qu'un signe d'une lassitude, d'une culpabilité ou d'un oubli, le silence sur la guerre d'Algérie est, peutêtre, porteur d'apaisement. La reconnaissance, par un silence coupable, de certaines atrocités induit-elle alors la constitution d'une mémoire collective débarrassée des mensonges et des mythes colportés par les protagonistes ? La période de silence permettrait aux plaies de se cicatriser pour que la société puisse enfin regarder le passé avec lucidité.

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