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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) Les pages spéciales : une analyse sérieuse de la guerre et de ses séquelles

C'est à l'occasion d'anniversaires d'événements décisifs que Le Monde accorde une place non négligeable aux événements algériens. Le travail de mémoire alors accompli constitue une amorce de travail historique. Deux événements sont particulièrement analysés : le massacre de Sétif de 1945 et la Toussaint Rouge.

Pour le vingtième anniversaire du déclenchement de l'insurrection, Le Monde consacre une double page à cette Toussaint Rouge164: un article de Philippe Herreman resitue l'événment dans son contexte historique tandis qu'un article de Daniel Junqua raconte l'organisation de l'insurrection. Philippe Herreman, chargé au sein du journal des questions algériennes, rappelle que la décolonisation généralisée, la dure répression du massacre de Sétif, la politique discriminatoire appliquée en Algérie et les blocages de la IVème République sont autant de freins à la recherche du compromis qui, seul, aurait pu éviter cette guerre. Si le journaliste se livre à un plaidoyer en faveur du compromis et tend ainsi à refaire l'histoire, son argumentation repose sur une analyse historique sérieuse. Cet article révèle que l'opinion publique n'est pas systématiquement prisonnière des mémoires partielles et mensongères de la guerre comme l'affirme Benjamin Stora165.

L'article de Daniel Junqua, correspondant du Monde en Algérie, relève, quant à lui, de

163 le 28 décembre 1978, à noter en particulier les articles : « Portait : M. Rabbah Bitat », « La vie confondue avec celle de l'Etat » par J. Lacouture et « Rencontres avec le président algérien » par P. Balta

164 « La Toussaint Rouge » par D. Junqua et « Le déclenchement de l'insurrection algérienne marquait le naufrage d'une politique » par P. Herreman, 2 novembre 1974

165 B. Stora, op. cit.

cette histoire-journalisme dont Yves Courrière s'est fait le hérault. Avec une multitude de détails et d'anecdotes, le journaliste fait revivre à ses lecteurs le premier jour de l'insurrection, heure par heure. En se limitant à la seule journée du 1er novembre 1954, il laisse dans l'ombre la terrible répression qui a suivi l'insurrection, donnant l'impresson d'un traitement nonéquitable de l'histoire. Le Monde s'intéresse à nouveau à la Toussaint Rouge en 1979, pour le vingt-cinquième anniversaire : deux pages y sont encore consacrées. Les articles portent cette fois-ci moins spécifiquement sur le 1er novembre 1954, c'est à cette occasion qu'est publié par exemple le compte-rendu de Jean-Marie Mayeur sur l'ouvrage de Charles-Robert Ageron (cf. p.88). Le Monde s'interroge aussi, à travers cet anniversaire, sur la mémoire française de la guerre d'Algérie. Jean Planchais la définit de cette manière : « le souvenir de la guerre d'Algérie, c'est le souvenir d'un cauchemar »166. Ce cauchemar hanterait la sociéte française et serait responsable des soubresauts qu'elle a connus ces dernières années : « Il est indéniable que les dernières guerres coloniales ont contribué à la révolte étudiante [de mai 68] ». Il est temps de soigner ce mal qui mine la société, mais, justement, cette dernière refuse de se soigner, se réfugiant dans un silence coupable selon Philippe Herreman (cf. texte dans les annexes) :

« Si le souvenir des souffrances subies et infligées demeure dans la mémoire des victimes et des acteurs du drame, les passions se sont, au fil des ans, apaisées, les blessures

cicatrisées. Mais une lourde chape de silence et de gêne continue de peser sur [les] «événements» »167

La lucidité des analyses est frappante même si ces articles ont été écrits dix-sept ans après le conflit. Le double paradoxe de cette mémoire de la guerre est bien mis en exergue : les passions se sont apaisées mais le silence est encore prégnant et si la guerre est peu évoquée, le traumatisme qu'elle a fait naître est conséquent.

L'autre événement qui est commémoré, c'est le massacre de Sétif168. La révolte est considérée comme un prémice de la guerre d'Algérie et le dernier avatar du déclin de la France qur la scène internationale :

« A la dernière grande guerre civile européenne, laissant exsangue le vieux continent et affaibli son prestige outre-mer, allaient vite succéder les premières guerres civiles coloniales. Aux millions de morts allaient s'ajouter des millions de morts [...]. Le suicide

166 « Le cauchemar » par Jean Planchais, 1er novembre 1979

167 « Une chape de silence » par Philippe Herreman, 1er novembre 1979

168 le 8 mai 1945, une manifestation dégénère à Sétif et fait 21 victimes européennes, le mouvement se propage ensuite dans les villes environnantes. Plusieurs centaines d'Européens sont tués. La répression est alors impitoyable et aveugle.

du vieux continent allait abandonner la place et la puissance à de nouveaux empires »169

Le rédacteur en chef reprend le discours pessimiste et décadentiste de Beuve-Méry. Il y a une continuité - symbolisée par la date tournant du 8 mai 1945 - entre la seconde guerre mondiale et les guerres coloniales : c'est la déliquescence sans fin de la puissance européenne, voire pire, son suicide. Comme par masochisme, la France chercherait à se détruire en stimulant un engrenage de la violence. La comparaison entre les deux guerres ne s'arrête pas là : les méthodes employées pour faire plier l`ennemi, pour le moins barbares, sont similaires pour Fauvet. Opinion toute fois exagérée et donc contestable. Si les pratiques de l'armée et de la police en Algérie peuvent parfois faire penser à celles de la Gestapo, ce n'est nullement comparable à la mise en place d'une extermination « industrialisée » d'une catégorie de la population. La confusion historique qu'entretient Fauvet peut sans doute s'expliquer par le fait que la société soit encore plongée dans le silence entourant la Shoah.

L'article que consacre, dans le même numéro, Léo Palacio aux émeutes de Sétif170 relève encore de l'histoire-journalisme : c'est un récapitulatif chronologique de ce qui s'est passé cette journée, s'appuyant uniquement sur des témoignages de Français. Le journaliste insiste sur l'implication des communistes algériens, à travers le journal Alger républicain, dans la répression violente. Le 8 mai est présenté comme le premier jour de la guerre d'indépendance. Vision contestable puisque le mouvement est encore désordonné, sans structure politique et militaire, sans programme, sans véritable conscience nationale. Les lacunes de l'article portent aussi sur les motivations, les préparatifs et les acteurs de cette révolte.

Sétif réapparaît dans le quotidien à l'occasion de la sortie du livre de Jacques Thibau sur l'histoire du Monde171. Jean Planchais commentant le livre, défend le traitement de l'émeute par le quotidien : « Jacques Thibau fait au Monde le grave reproche d'avoir ignoré, en 1945, les massacres de Sétif. Qui les a connus à l'époque ? On imagine mal aujourd'hui une telle ignorance »172. Planchais pointe du doigt une des difficultés majeures qui se présentent à l'historien : ne pas aborder les faits passés avec une mentalité contemporaine. En effet, il est facile de juger et de condamner a posteriori, or, ce qui est primordial, c'est de comprendre le ressort des événements et non de distribuer des blâmes et des récompenses.

169 édito de Jacques Fauvet, « 8 mai », 9 mai 1975

170 « Il y a trente ans les émeutes sanglantes de Sétif... », par Léo Palacio, 9 mai 1975

171 J. Thibau, op. cit.

172 « Trente-quatre ans d'histoire du Monde » par Jean Planchais, 16 décembre 1978

On ne peut que constater l'hétérogénéité des articles que consacre le quotidien du soir à la commémoration d'un événement-clé de la guerre d'Algérie. La solution de facilité consiste alors, pour le journaliste, à détailler heure par heure ce qui s'est passé durant cette journée, sans mettre en lumière les raisons et les implications d'un tel fait. Mais il faut aussi noter la qualité de certains articles qui abordent le probléme de manière distanciée et en analysant ses répercussions jusqu'à aujourd'hui. Les grands chroniqueurs semblent ainsi concernés par la question de la mémoire collective sur la guerre d'Algérie et sur la signifiaction du silence : silence coupable qui génère un traumatisme ou bien le silence est-il « aussi une façon d'aimer », comme le chante si bien Enrico Macias ?

Ce qui frappe, en premier lieu, lorsqu'on étudie la production d'articles dans Le Monde sur la guerre d'Algérie, c'est le silence sur les événements. L'opinion publique semble indifférente à cette question, comme si elle était définitivement condamnée aux oubliettes du passé. L'opinion est davantage tournée vers le présent et l'avenir : la France entend profiter du pouvoir d'achat acquis ces dernières décennies pour consommer et commence à s'inquiéter pour cette crise qui persiste. La guerre d'Algérie est-elle devenue un sujet tabou ? Pourtant les contraintes politiques, en particulier dans le cinéma, sont moins fortes que sous de Gaulle.

Ce constat a priorique d'un traumatisme algérien mérite en fait d'être révisé. Ce silence relatif permet en effet à des acteurs dont la célébrité est moindre que les généraux ou les anciens activistes - ceux-ci se sont déjà épanchés sur leur expérience du conflit lors de la période précédente - de faire entendre leurs voix. Ce sont les « oubliés » du conflit qui s'expriment enfin : harkis, fellaghas, déserteurs, appelés... L'approche de la guerre se diversifie : le point de vue algérien semble désormais intéresser le lectorat du Monde. Ce n'est plus la version officielle colportée par les généraux ou les hommes politiques, qui s'étale dans les colonnes du quotidien. En outre, l'absence de polémique favorise des réflexions plus distanciées et plus pertinentes. La guerre d'Algérie n'est plus un thème sur lequel les passions se déchaînent. Une approche sévère et lucide de la guerre est de nouveau permise et ce n'est pas un hasard si c'est de cette période que datent les premiers ouvrages réellement historiques sur la guerre d'Algérie. Mais les élections présidentielles de 1981 ne risquent-elles pas d'ouvrir les portes à une récupération politique de la guerre d'Algérie - interprétation on ne plus polémique du conflit - afin de s'attirer les bonnes grâces de l'électorat pied-noir ou

gauchiste, selon les propos ?

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