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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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3/ Les raisons de cette amplification de la polémique

a) Des débats plus politisés

La première et principale des raisons de cette ampleur des débats est due à l'évolution de la nature de ces débats. Entre 1968 et 1972, la polémique est née et entretenue par les témoignages des généraux ou la diffusion de films sur le conflit. Elle opposait différents groupes d'acteurs du conflit : militaires, activistes, militants opposés à la torture, pieds-noirs. Les querelles des années 1980 à 1982 sont essentiellement issues du monde politique. Alors que les différents gouvernements n'avaient pas pris parti lors des précédentes polémiques, les affaires des années 1980 mettent en jeu les membres du gouvernement (MM. Giscard d'Estaing et Dominati, MM. Laurain et Courrière, M. François Mitterrand...). Bien plus, c'est l'ensemble des forces politiques qui est concerné et plus particulièrement les gaullistes, le parti socialiste et le parti communiste.

La période 1980-1982 est en effet décisive pour chacun des partis : l'ombre des élections présidentielles plane continuellement sur les débats. Avant les élections, il s'agit de faire des promesses et plus particulièrement de rallier les voix des rapatriés. Les élections municipales de 1977 ont été significatives à cet égard : elles ont montré que les rapatriés constituent une force électorale organisée capable de défaire les majorités. L'enjeu est alors de séduire cet électorat par des propos et des projets qui leur sont favorables. D'autre part, la guerre d'Algérie peut être utilisée pour faire pression sur son allié politique, c'est ce que fait le P.C.F. vis-à-vis du P.S. et plus précisément à l'encontre de François Mitterrand. Après les élections, le gouvernement est tenu de satisfaire son électorat. Il faut alors mettre en pratique les promesses qui ont été faites, ce qui ne va pas sans susciter des polémiques.

Le fonctionnement de la Vème République avec deux camps clairement définis et hermétiques, l'opposition et la majorité, est difficilement compatible avec la recherche de consensus. Bien plus, il s'agit d'exagérer les oppositions entre les différents partis, de caricaturer l'opinion adversaire afin de faire retomber sur soi le prestige de la raison et de s'assurer une certaine publicité autour de sa prise de position. Or, dans un contexte aussi

tendu que celui d'élections présidentielles, les querelles ne peuvent que s'envenimer, les réactions et les susceptibilités sont exacerbées. Dès lors, l'attention des médias est retenue sur ces polémiques puisque les responsables politiques exagèrent eux-mêmes la portée de ces affaires. D'où un processus en chaîne au cours duquel les réprobations et les critiques sont répétées jusqu'à ce que l'opinion soit lassée.

b) Une nouvelle génération au pouvoir

Cette période coïncide aussi avec l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération, en particulier socialiste. Or, le parti socialiste, allié avec le parti communiste, remporte la majorité au Parlement en 1981. Cette génération n'est pas celle qui s'est compromise pendant la guerre d'Algérie en votant les pouvoirs spéciaux en 1956 ou en participant au gouvernement Mollet. C'est tout de même un homme de la génération précédente qui parvient à la tête de l'Etat : François Mitterrand était ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Mendès-France quand éclate l'insurrection, puis ministre de la Justice dans le gouvernement Mollet. Si l'ancienne génération a intérêt d'imposer l'oubli sur « les événements », le rôle qu'elle y a joué étant peu conforme aux idéaux socialistes, la nouvelle génération revendique davantage un devoir de mémoire, d'où un conflit inévitable.

De nombreux socialistes ont commencé leur carrière politique dans le syndicalisme étudiant. Or, l'U.N.E.F. (Union nationale des associations générales d'étudiants de France) s'est distinguée par sa mobilisation contre la guerre d'Algérie. D'autres ont fait leurs classes en Algérie et ont donc connu la réalité de la guerre : Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Joxe ou Jean-Jacques Servan-Schreiber à gauche, Jacques Chirac à droite. De leur expérience, ils en ont tiré des conclusions différentes : la nécessité d'un oubli ou une volonté de témoigner.

Cette nouvelle génération est prête à remettre en cause l'histoire officielle de la guerre d'Algérie. Cette histoire officielle est en effet marquée par de nombreuses lacunes : le refus de reconnaissance de la guerre, la négation d'une conscience nationale algérienne, la pratique de la torture circonscrite à quelques « bavures »... Génération prête à générer le débat et la controverse mais qui est étroitement bridée dans ses ambitions par les impératifs de discipline partisane : si la jeune génération socialiste s'oppose à François Mitterrand, ce n'est qu'avec grande prudence.

c) L'actualité renouvelle le débat

Finalement, la caractéristique majeure du débat de cette période est qu'il n'est pas amené par un regard vers le passé, mais que c'est le présent qui produit de telles polémiques. L'actualité des années 1980-1982 renouvelle en effet les thématiques liées à la guerre d'Algérie, les commentaires des chroniqueurs se portent alors non sur la guerre d'Algérie en elle-même mais sur ses répercussions. C'est tout d'abord le contexte des élections présidentielles qui engrange nombre de discussions et querelles sur le conflit. Les associations d'anciens combattants et de rapatriés profitent de cette occasion pour montrer leur force, leur mobilisation et afficher leurs revendications afin de faire pression sur les candidats. Elles sont omniprésentes et font entendre leur voix par manifestation et presse interposées. Le R.E.C.O.U.R.S. et la F.N.A.C.A. se retrouvent ainsi sur la première ligne d'affrontement : elles s'opposent frontalement à propos de la polémique sur le 19 mars 1962 mais interviennent aussi sur les autres affaires. Jamais les anciens combattants et les rapatriés n'ont été aussi mobilisés et le discours des responsables d'associations tend à en faire des groupes électoraux puissants et ordonnés, d'où l'intérêt que leur manifestent les responsables politiques.

La F.N.A.C.A., par exemple, mobilise ses adhérents à propos de la carte d'anciens combattants pendant l'année 1980, soit l'année avant les élections. En février, Le Monde se fait l'écho de la controverse sur les conditions d'attribution de la carte qui oppose le gouvernement à la fédération : « Mais les conditions d'attribution de la carte sont jugées trop sévères, notamment par la F.N.A.C.A. »177. La controverse est essentiellement technique et porte sur le nombre d'actions de feu à partir duquel le postulant est reconnu ancien combattant. Mais la F.N.A.C.A. appuie son argumentation par des chiffres : « La réalité exige de préciser que cela représente à peine 12 % des militaires qui ont pris part à ces conflits ». Le gouvernement restreindrait-il délibérément l'accès à la carte pour atténuer la réalité de l'engagement français ? C'est que semble penser la fédération. Toujours est-il qu'elle profite de cette question pour mobiliser ses troupes et faire une démonstration de sa force. Le Monde daté du 17 octobre nous apprend que la fédération a organisé une manifestation pour obtenir un changement dans l'attribution de la carte. L'U.F.A.C., ne voulant pas être en reste, organise alors sa manifestation sur le même thème, le 28 octobre. Cette question de la carte d'ancien combattant est exemplaire du caractère contemporain du débat : il se porte sur les répercussions présentes de la guerre d'Algérie.

Mais l'actualité, c'est aussi la découverte de charniers en Algérie. Actualité qui relance

la polémique sur les exactions commises par l'armée française pendant le conflit. Toutefois, il y a un déplacement de la problématique de la torture vers les exécutions sommaires.

L'actualité du débat peut aussi trouver sa raison dans un effet cyclique. Après un temps de silence pendant lequel les passions se sont apaisées, les témoignages se sont diversifiées, l'opinion est de nouveau prête et mieux armée pour affronter plus directement les polémiques sur la guerre d'Algérie. La constitution d'une mémoire collective passe peut-être par une étape de silence, étape de digestion et de mûrissement des différents souvenirs, et une étape de polémique, étape de diffusion des témoignages.

L'ampleur des débats et des discussions sur la guerre d'Algérie témoigne avant tout d'un besoin de la société de communiquer sur ce thème : après des années durant lesquelles chacun restait cloisonné sur sa mémoire du conflit, est venu le temps de l'échange, encore conflictuel, de témoignages et d'opinions. La meilleure preuve de cette nécessité de parler, pour effacer les traumatismes, tient sûrement dans cette volonté généralisée de commémoration. Mais les commémorations sont aussi l'occasion d'un affrontement entre deux mémoires de la guerre.

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