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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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C/ Les affaires exclusivement politiques

Ce fait marquant du début des années 1980, illustre bien le nouveau rythme que prend alors le débat sur la guerre d'Algérie. C'est un fait d'autant plus notable, que les hommes politiques, trop impliqués dans la responsabilité de la tragédie algérienne, s'étaient tenus à l'écart des polémiques, réfugiés dans un silence embarrassé. Même les personnalités mis en accusation lors des débats sur la torture - MM. Lacoste, Lejeune et Bourgès-Maunoury pour citer les principaux - n'ont jamais souhaité se défendre.

1/ L'affaire Dominati : maladresses et électoralisme

a) Les faits : la maladresse du ministre

Dans son édition du 17 juin 1980, Le Monde relate, dans un petit article de deux colonnes en bas de page, comment le secrétaire d'Etat chargé des rapatriés, Jacques Dominati, a été contesté par les associations de rapatriés. M. Dominati était invité à l'inauguration d'un monument à la mémoire des « martyrs de l'Algérie française » à Toulon. Le discours du ministre a été troublé par les cris « Amnistie, amnistie » lancés par la foule. Mais surtout le journaliste note que ce monument est « à l'effigie de Roger Degueldre - lieutenant du 1er régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l'O.A.S., condamné à mort, en 1962, par la Cour de sûreté de l'Etat et fusillé au fort d'Ivry, le 6 juillet 1962 ». Il relève en outre que :

« Le général Jouhaud avait rendu hommage au colonel Bastien Thiry, chef du commando

qui avait tiré sur le général de Gaulle au Petit-Clamart, le 22 août 1962, et qui fut exécuté en 1963, et aux trois membres des commandos Delta exécutés, Degueldre, Douecar et

Piegst »207.

Cependant, le quotidien ne semble pas se formaliser quant à la présence d'un représentant du gouvernement à une telle manifestation, célébrant des terroristes. Le sujet

porte avant tout sur les critiques adressées au secrétaire d'Etat à propos de l'insuffisance de l'indemnisation des rapatriés.

b) Les polémiques

Mais l'affaire prend vite la tournure d'une crise politique. Si la portée de cette cérémonie a échappé au Monde, elle n'est pas passée inaperçue au sein de la majorité. M. Messmer, chef de file des gaullistes orthodoxes, considère, lors d'un discours à l'Assemblée, cette présence de M. Dominati à la manifestation comme « un scandale et une provocation ». L'affaire prend tout de suite une importance de premier ordre : elle envenime les débats au Parlement et fait la une du quotidien. André Passeron résume ainsi le trouble qui saisit les milieux gaullistes :

« L'inauguration, samedi dernier à Toulon, par M. Dominati, d'un monument dédié non seulement à l'Algérie française mais aussi et surtout aux «soldats perdus» de l'O.A.S. et plus particulièrement à ceux qui avaient tenté en août 1962 d'assassiner de Gaulle a été ressentie par les gaullistes comme un défi »208

Ce que le quotidien met en exergue dans cette manifestation a changé : ce n'est plus

l'hostilité qu'a rencontrée Dominati qui compte, mais davantage sa présence dans une cérémonie de la sorte.

Le journal rend compte, sur une pleine page, des discussions parlementaires qui ont vu la fronde des députés gaullistes. On assiste d'ailleurs à la formation d'une curieuse coalition à l'intérieur de l'hémicycle : les communistes et les socialistes surenchérissent sur les protestations des gaullistes, profitant d'une dissension au sein de la majorité. M. Dominati ne peut guère compter que sur le soutien de l'extrême droite et des libéraux; le reste de l'Assemblée scandant « Démission ! Démission ! » après le discours du secrétaire d'Etat, celui-ci ne reconnaissant pas les faits qui lui sont reprochés.

Le fonctionnement du pouvoir législatif est alors bloqué, les députés gaullistes décident en effet de faire une grève des débats. Il faut att endre les justifications de M. Barre, venu s'expliquer devant les parlementaires, pour que l'affaire soit désamorcée. Pourtant, le premier ministre n'a nullement désavoué son secrétaire d'Etat. Il s'est contenté de le disculper en affirmant qu'il n'est resté qu'une heure à la cérémonie et que rien d'extraordinaire ne s'y était dit. Ce que conteste d'ailleurs le général Jouhaud :

« Le général Jouhaud nous a confirmé que, dans son allocution au monument, en présence de M. Jacques Dominati, il avait évoqué le sort de « ses trois camarades exécutés sur ordre du gouvernement français, Piegts, Dovecar et Degueldre (...), tombés

208 « Les députés R.P.R. attendent de M. Barre des apaisements sur l' «affaire Dominati» », par André Passeron, 19 juin 1980

au champ d'honneur », ainsi que celui du colonel Bastien-Thiry »209

Touj ours est-il que les gaullistes semblent satisfaits de la réponse que leur a faite le

ministre et que l'affaire retombe aussitôt comme un soufflé. La gauche en profite pour ironiser sur la versatilité des gaullistes : les communistes estiment, par exemple que le R.P.R. s'est « couché lamentablement ».

Le Monde n'est pas moins sévère à l'égard de la majorité. Noël-Jean Bergeroux fait une liste des reproches qu'on peut lui adresser :

« l'inadéquation du pouvoir à certaines réalités, son défaut de sensibilité immédiate, sa propension à confondre le symbolique et le concret. De l'autre côté, les faiblesses symétriques des gaullistes : leur frustration profonde, inspiratrice de colères formidables mais incantatoires, leur incapacité à surmonter autrement que par le coup de gueule leur statut de partenaire non dominant, l'impossibilité dans laquelle ils se trouvent, en fin de compte, d'influer véritablement sur les affaires »210

Le jugement du journaliste est sans pitié. On a l'impression que le quotidien perd son

flegme, de sa distanciation et de son impartialité traditionnels. En effet, la prise de position de la rédaction dans cette affaire est sans concession. Le reproche qui est fait au gouvernement, est lourd. Celui-ci est accusé de cautionner le terrorisme et les exécutions de l'O.A. S. par pur électoralisme. La rédaction est aussi sévère vis-à-vis de la versatilité du R.P.R. qui va jusqu'à trahir la mémoire du général de Gaulle par pragmatisme politique. Les commentaires du journaliste Jean-Yves Lhomeau sur la fin de l'incident ne lais sent entretenir aucun doute sur l'opinion du journal : « Le R.P.R. se satisfait d'un rien [...]. On ne savait pas que le devoir d' «exigence» et de «vigilance» que le R.P.R. entend accomplir à tout moment s'accomode aussi bien de l'abandon par le silence après qu'il a permis de déclencher le tumulte »21 1

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