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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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2/ L'histoire comme enjeu

A partir de 1968, on voit se multiplier dans les colonnes du quotidien les tentatives d'écriture, d'interprétation et de réappropriation de l'histoire du conflit. L'histoire n'y est plus étudiée en tant que discipline scientifique mais elle devient un enjeu.

a) Les premiers travaux à vocation historique

C'est en effet en 1968 qu'Yves Courrière publie son premier tome de son histoire de la guerre d'Algérie11. Le Monde en rend compte à chaque parution d'un nouveau volume. La place faite à la critique de ses livres est de plus en plus importante : chaque tome est un véritable événement éditorial. Cette première histoire de la guerre d'Algérie connaît en outre un véritable succès populaire : plusieurs centaines de milliers d'exemplaires sont vendus. Les livres de Courrière sont perçus comme un authentique travail d'historien dont la portée est cruciale ; il s'agit de faire la première histoire du conflit : « ce livre prouve que l'on peut aujourd'hui commencer à écrire la délicate histoire d'un drame qui provoqua tant de souffrances et de divisions »12 .

Par conséquent, les comptes-rendus faits par Jean Planchais et Philippe Herreman sont élogieux, y sont loués « l'énorme travail d'investigation », « l'honnêteté et l'objectivité », « le souci d'impartialité »13. Le Monde publie même en six épisodes les pages du dernier tome, Les Feux du désespoir, traitant du putsch des généraux14. Le quotidien prend donc fait et cause pour un tel travail de mémoire, quitte à susciter la polémique. Ainsi, les colonels Coustaux, Ocier de Baulny et le général Arfouilloux15 contestent le rôle qui leur est imparti dans le déroulement du putsch et s'interrogent sur l'objectivité et le sérieux de la démarche d'Yves Courrière. Aussi lui est-il reproché de n'avoir fondé son étude que sur un nombre

11 une histoire détaillée en quatre tomes publiés de 1968 à 1971 : Y. Courrière, La Guerre d 'Algérie, Fayard, Paris, 1968-197 1

12 compte-rendu des Fils de la Toussaint dans le numéro du 2 juillet 1968

13 critique de Philippe Herreman du Temps des léopards, 10 juillet 1969

14 les 16, 17, 18, 19-20, 21, 22 septembre 1971

15 correspondance des deux colonels le 21 octobre et celle du général Arfouilloux le 28 décembre 1971

limité de témoignages, donnant une vision tronquée et partiale des événements. Le Monde publie à la suite de ces courriers une réponse d'Yves Courrière. Il défend son travail et assure avoir effectué un recoupement des témoignages : « je crois avoir apporté à la connaissance du public la somme la plus ample de documents et témoignages jamais réunis jusque-là »16.

Or, si l'ouvrage de M. Courrière est d'une importance considérable pour la constitution d'une mémoire collective dépassionnée sur la guerre d'Algérie, pour la quantité et la qualité des témoignages recueillis, il reste qu'à la lecture des bonnes pages publiées, on ne peut-être que perplexe devant la précision quasi-maniaque avec laquelle il relate les faits - certains épisodes sont détaillés minute par minute17. D'autre part la qualité des sources laisse à désirer : se cantonner aux témoignages des acteurs du conflit est dangereux. Il en résulte une histoirechronique forte en rebondissements et en intrigues en tout genre où la part belle est faite aux quelques « grands personnages » : généraux, hommes politiques, leaders du F.L.N... Y sont sous-estimés le poids de l'opinion métropolitaine et pied-noir, le rôle des appelés dans l'échec du putsch, bref tout ce qui ne peut se résumer à l'action d'un personnage important. De fait, le travail de M. Courrière relève davantage du journalisme, qui est sa profession originelle, que de l'histoire. Il y manque surtout cette distanciation critique vis-à-vis de ses sources qui caractérise l 'historien.

Touj ours dans cette volonté de faire sortir de l'oubli les événements-clé de la guerre d'Algérie, Le Monde consacre à deux faits généralement inconnus du grand public sa rubrique « Histoire »: une sur le massacre du 5 juillet 1962 à Oran18, journée durant laquelle la fête de l'Indépendance dégénère en fusillade confuse suivie d'une chasse à l'Européen, et l'autre sur la fusillade de la rue d'Isly19(cf. texte dans les annexes), fusillade qui éclate lors d'une manifestation d'Européens et durant laquelle l'armée française tire sur la foule. A ces deux articles, il faut ajouter une analyse de Jean Lacouture sur « le combat des Européens «libéraux» » parue le 9 juin 1972 (cf. texte dans les annexes). C'est d'ailleurs, le seul article qui résulte d'un travail d'historien : Jean Lacouture retrace la généalogie, la marginalité et l'originalité du mouvement des Européens « libéraux » en distinguant quatre courants différents à travers leurs organisations et leur presse.

16 21 octobre 1971

17 exemple de détails superflus : « quand on bridge le vendredi soir c'est le mort qui répond [au téléphone] » ( 3ème épisode du putsch des généraux, 18 septembre 1971)

18 « Il y a dix ans à Oran, le dernier sursaut de l'O.A.S. » par Etienne Daum, 4 juillet 1972

19 « Il y a dix ans à Alger, la fusillade de la rue d'Isly » signé J.L, 25 mars 1972

Les articles sur le massacre d'Oran et sur la fusillade de la rue d'Isly sont plus polémiques et les affirmations des journalistes reposent sur le livre d'Yves Courrière dont on a montré les limites. Il faut noter aussi la tendance à l'exagération, procédé journalistique « d'accroche » du lecteur; ainsi, la fusillade de la rue d'Isly est considérée comme un « holocauste », ce qui est pour le moins exagéré. Mais ce travail de mémoire est louable et nécessaire, il met en évidence la complexité du conflit en rappelant des événements dans lesquels les implications de l'armée française et de l'O.A.S pour la rue d'Isly et auxquelles s'ajoute celle du F.L.N. pour le massacre d'Oran, sont étroitement mêlées.

En ce qui concerne la fusillade de la rue d'Isly, le journaliste, à la suite d'Yves Courrière, estime que l'O.A.S. est largement responsable ; d'une part en tant que meneur d'une manifestation interdite, mais surtout parce qu'elle aurait été à l'origine de la première rafale tirée « en direction de la troupe, du balcon du 64 de la rue d'Isly », rafale à laquelle la troupe composée de supplétifs algériens20 a répondu par une fusillade confuse qui fit quarante-six morts. Cette version des faits est celle retenue par les principaux historiens21, c'est peut-être la raison pour laquelle aucune polémique ne suit la publication de cet article.

Ce n'est pas le cas pour les articles sur le massacre d'Oran. Le premier article22 est en fait une livraison des bonnes feuilles du livre de Gérard Israël23 sur le massacre. Il s'agit encore d'une histoire-chronique racontée avec force détails. Pour M. Israël, c'est l'A.L.N. qui est responsable et des premiers coups de feu et de la chasse à l'homme qui les suit. Mais, l'armée française est coupable de complicité pour ne pas être intervenue. Le bilan du massacre, selon Israël, est de vingt-trois morts européens et cinq cents disparus24.

Le 4 juillet 1972, dans son article, Etienne Daum donne une toute autre image des événements. Il énumère tous les attentats perpétrés dans la ville par l'O.A. S. depuis le 1 er juin, date à laquelle Jean-Jacques Susini, au nom de l'O.A.S, et Abderrahmane Farès, chef de l'exécutif provisoire algérien, décident d'une trêve. M. Daum souhaite ainsi montrer le climat

20 ce qui n'a fait qu'exciter plus la foule qui les traitait de fellaghas. cf. Yves Courrière, Les Feux du désespoir, op. cit.

21 hormis P. Miquel, La guerre d'Algérie, Fayard, Paris, 1993 : « des coups de feu partirent des toits. On accusa le service d'ordre [...] Bilan : quarante-six morts européens, victimes de l'armée et des gendarmes »

22 « Mourir à Oran » 9 juin 1972

23 G. Israël, Le Dernier jour de l'Algérie française, Laffont, Paris, 1972

24 B. Droz et E. Lever, op. cit. avancent, quant à eux, le chiffre de quatre-vingt-seize morts dont vingt Européens; ils n'évoquent pas le cas de disparitions, conformément à la version officielle.

de violence qui précède ce massacre du 5 juillet, la population européenne y est décrite comme complice de l'O.A.S. : « Les Oranais ne renoncent à aucune de leurs occupations diurnes [...] mais, le soir venu, ils couvrent les activités des commandos de l'ombre qui bombardent au mortier le cantonnement des gendarmes mobiles ». Quant au massacre en luimême, il n'y fait référence qu'en trois lignes à la fin de l'article : il serait dû à l'exaspération de la population algérienne et aurait fait plusieurs dizaines de morts. Mais, ce qui importe pour Daum, c'est de le resituer dans le contexte et d'indiquer qu'il est une conséquence de la politique de la terreur développée par l'O.A.S. C'est donc une vision radicalement différente du massacre que celle de Gérard Israël.

En réponse à l'article de M. Israël, Thierry Godechot, alors secrétaire du général Katz25, et le docteur Alquié, ancien adjoint au maire d'Oran, rapportent leur version des faits26. M. Godechot conteste le fait que l'A.L.N. ait délibérément souhaité le massacre des Européens et que l'armée française ne soit pas intervenue. La cause du massacre réside dans le vide administratif et politique de l'Algérie tout juste indépendante et dans les séquelles laissées dans la population algérienne par les attentats de l'O.A.S. M.Godechot se contente de redonner la version officielle : le massacre a eu pour point de départ une rafale tirée par un élément de l'O.A.S. et nie l'existence d'enlèvements massifs.

Le docteur Alquié, quant à lui, estime que l'O.A.S. ne peut être responsable car, à cette époque, tous les commandos avaient quitté Oran ; par ailleurs, il avance un bilan des morts pour le moins excessif : « j 'estime, quant à moi, que ce jour-là mille cinq cents Français au moins trouvèrent la mort en Oranie ».

Cette mini-polémique sur le massacre d'Oran est révélatrice de cette coexistence dans la société de souvenirs tronqués et antagonistes sur les événements, de cette apparente impossibilité de constituer une mémoire collective, les divergences étant trop grandes. Chacun raconte les événements à partir de ses a priori et de son expérience, le coupable est différent à chaque fois : l'A.L.N., l'O.A.S. ou la passivité de l'armée française.

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