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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) Le procès contre la C.F.D.T.

Cette entreprise de récupération politique de la guerre d'Algérie par le P.C.F. se poursuit au cours de l'année 1980. Juché sur son piédestal de parti oeuvrant dans le sens de l'Histoire, il se permet de juger l'action des personnalités et des mouvements de gauche pendant le conflit. Ainsi, c'est une déclaration du secrétaire de la fédération communiste du territoire de Belfort, M. Martin, sur le comportement de MM. Mitterrand, Maire et Henry pendant la guerre d'Algérie, qui déclenche la polémique :

« F. Mitterrand, E. Maire, A. Henry..., croient-ils que nous avons oublié qu'ils pacifiaient l'Algérie au lance-flammes, qu'ils torturaient les militants de la liberté, qu'ils saisissaient la presse qui témoignait, il y a de cela quelques années à peine ? »217

Devant les protestations suscitées, le parti communiste persiste dans sa rhétorique

calomnieuse. M. Fiterman répond à M. Maire que sa véhémence vis-à-vis des propos du secrétaire de fédération, n'est qu'une opération politicienne anticommuniste et qu'il ne cèderait pas aux manoeuvres d'intimidation. Face à un tel entêtement, le ton de la C.F.D.T. se fait plus violent et rappelle l'engagement de la C.F.T.C., dont il est issu, pendant la guerre d'Algérie : le syndicat évoque les réserves qu'il avait émises lors du vote des pouvoirs spéciaux auquel avaient participé les députés communistes. Cette crise est révélatrice de la tension entre la C.F.D.T. et les communistes, l'implantation de la confédération dans le milieu ouvrier menaçant les bastions communistes. Nous avons déjà noté le refus du P.C.F. de participer à une commémoration unitaire de Charonne. Dès lors, le syndicat renvoie les communistes à leur paradoxe :

« Nous n'avons pas, pour notre part, une mémoire ou une action à éclipse. Nous ne privilégions pas la sauvegarde des libertés dans un pays pour nous taire quand elles sont menacées dans un autre. Le P.C.F. peut-il en dire autant ? »218

Comme pour vérifier la théorie marxiste du sens de l'Histoire, le parti est prêt à la

falsifier afin d'apparaître comme le parti révolutionnaire lutt ant contre tous les impérialismes. Le syndicat, issu d'une scission de la C.F.T.C., décide alors de porter plainte pour que la réalité de la diffamation soit reconnue : le bureau politique du parti communiste a en effet refusé de désavouer M. Martin.

S'agit-il alors d'un procès contre la falsification de l'Histoire ? Oui, en partie. Mais il s'agit avant tout d'un procès politique. La C.F.D.T. cherche à déstabiliser son concurrent politique la C.G.T. en s'attaquant au P.C.F. Quant au parti communiste, la déclaration visait

217 cité dans « La C.F.D.T. accuse le P.C.F. d' « ériger le mensonge en moyen politique » », 18 mars 1980

essentiellement la gestion de la crise algérienne par les socialistes, et par M. Mitterrand en particulier. Le but, dans cette affaire est de faire pression sur son allié politique au moment où s'engagent les discussions entre les deux partis en vue des élections présidentielles. D'ailleurs, le procès ne présente pas beaucoup d'intérêt : M. Maire démontre que, loin d'être un adepte « du lance-flammes », il s'est mobilisé pour « la reconnaissance des droits au peuple algérien ». M. Martin a reconnu que ce passage sur M. Maire est « un peu rapide » et se défend en expliquant qu'il visait « le parti socialiste à travers ses militants les plus connus de son point de vue »219. Bref, la polémique perd de son enjeu : il ne s'agit plus de démonter la falsification historique du P.C.F., qui est pour partie reconnue, mais d'une querelle de la C.F.D.T. contre le P.C.F. et du P.C.F. contre le P.S.

En fait l'intérêt du procès réside dans la confrontation entre Me Badinter et Henri Alleg. Nous avons déjà vu que dans les procès liés à l'affaire Audin, Me Badinter était l'avocat du comité Audin et se retrouvait, de fait, sur le même banc qu'Henri Alleg :

« Ne pensez-vous pas, demanda l'avocat, vous, dont je salue le courage et qui avez souffert la torture, qu'être accusé à tort d'avoir été un tortionnaire est la pire accusation qu'on puisse lancer ?

- Effectivement, répondit M. Alleg, mais je ne crois pas que je demanderais raison à un tribunal dans le cadre d'un débat politique. Le but de ce procès est de faire celui du parti communiste et de laver le P.S. de quelque chose d'indélébile »220

Alors que l'avocat tente de montrer la gravité d'une telle falsification de l'histoire,

Henri Alleg veut faire de ce procès, un procès politique. Le sentiment de persécution qu'il nourrit, en tant que communiste, le pousse à donner priorité à l'impératif politique plutôt qu'à l'impératif moral de vérité. Son utilisation de la rhétorique communiste n'est pas sans faire penser à « l'interprétation dialectique » dont Arthur Koestler fait la description dans Les Militants221, elle-même cousine de la « double-pensée » de George Orwell222 : pratique qui consiste à se mentir, à soi, en toute bonne foi. Dépité, Me Badinter finit d'ailleurs par lâcher « le militant a tué chez vous la réaction humaine ».

Autre face-à-face intéressant dans ce procès, c'est celui qui oppose l'avocat de la partie

219 « Trente-quatre témoins au procès en diffamation intenté par M. Maire contre le secrétaire du P.C.F. du Territoire de Belfort », 17 juin 1980

220 « Le procès en diffamation intenté par M. Maire contre un responsable communiste reprendra le 28 juin », par L.Greilsamer, 18 juin 1980

221 « Une fois que l'on a assimilé cette technique, l'on n'a plus se soucier des faits ; ils prennent automatiquement la coloration qui leur convient et trouvent merveilleusement leur place » dans A. Koestler, Les Militants, Calmann-Lévy, Paris, 1950

222 G. Orwell, 1984, Gallimard, Paris, 1950

civile à l'avocat de la défense : Me Badinter à Me Braun. Or, ils ont été, ensemble, les défenseurs du comité Audin. La polémique fut à ce point conflictuelle entre les deux hommes que le journaliste constate : « ce fut pourtant à croire que les liens de l'histoire sont à ce point faibles que la politique peut les couper ». En définitive, le procès est avant tout politique et révélateur de la capacité du parti communiste à s'enfermer dans le mensonge ou la calomnie.

Le procès reprend le 28 juin. La défense s'emploie à en faire le procès du parti socialiste et de François Mitterrand :

« Il y a eu Blanche Moine, affreusement torturée : François Mitterrand était ministre de la Justice ! Il y a eu Henri Alleg : François Mitterrand était ministre de la Justice ! Il y a eu Yveton décapité : François Mitterrand était ministre de la Justice ! »223

Le parti communiste espère ainsi acquérir le prestige du donneur de leçon. Mais, en

vain. Edmond Maire gagne son procès. M. Martin est condamné à verser un franc de dommages et intérêts à la C.F.D.T. et à M. Maire et à faire publier les dispositifs du jugement dans trois quotidiens. Le verdict a en effet estimé que « les allégations contenues dans le texte incriminé ont un sens clair, précis et sans équivoque et excèdent très notablement par leur extrême gravité et leur caractère odieux les limites admissibles de la polémique politique »224.

Ce jugement démontre que toutes les affirmations ne sont pas permises et qu'il existe une limite à la réécriture de l'histoire. C'est en fixant de telles limites qu'une mémoire collective peut se constituer au-delà de la confusion des témoignages et des interprétations de la guerre. Malgré la teneur très politique du procès, il comporte aussi une dimension historique.

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