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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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3/ Les polémiques autour de l'amnistie

Cette polémique, avec sa politisation et ses axes d'affrontement, rappelle l'affaire Dominati mais dans une configuration inversée : c'est la majorité de gauche qui est divisée et ce sont les députés de gauche qui défendent la mémoire de de Gaulle.

a) Le point de divergence : la réintégration des « généraux félons »

Le 28 septembre 1982, Le Monde présente le projet de loi que le conseil de ministres doit adopter le 29 et visant à compléter les amnisties précédentes sur la guerre d'Algérie. Le 6 janvier 1982, le Parlement a déjà voté une loi relative à l'aménagement des prêts de réinstallation pour les rapatriés, loi réclamée par les associations. Le projet de loi prévoit une amnistie complète des fonctionnaires, militaires et magistrats qui avaient été condamnés et exclus de la fonction publique ou de l'armée en raison de leurs agissements pendant le conflit. Les bénéficiaires du projet peuvent demander une réhabilitation de leur carrière. D'autre part, il suggère l'octroi d'une indemnité pour ceux qui ont été expulsés, internés ou assignés à résidence dans le cadre de la guerre d'Algérie.

Parmi la première catégorie de bénéficiaires, on retrouve les défenseurs de l'Algérie française et plus particulièrement les anciens activistes dont les généraux factieux, Salan et Jouhaud, seuls survivants du « quarteron de généraux en retraite ». Ce projet de loi a été élaboré suite aux promesses faites aux rapatriés par le candidat Mitterrand : « Le poids électoral de la communauté pied-noir dans certaines grandes villes[...] n'est pas étranger à l'empressement des socialistes »229 note Alain Rollat. François Mitterrand aurait fait quinze propositions aux rapatriés lors de sa campagne électorale à Avignon, le 4 avril 1981, dont la quatorzième stipulait justement : « Une amnistie totale sera enfin réalisée effaçant les séquelles de toute nature des événements d'Algérie »230. Aussi les associations de rapatriés affichent-elles leur satisfaction, le R.E.C.O.U.R.S. en profite pour rappeler ses conviction proAlgérie française :

« Nous considérons que le projet de loi répond sur le fond à l'espérance de tous ceux qui

se sont battus pour l'Algérie française et concrétise la réconciliation nationale attendue

229 « Le gouvernement veut effacer par une amnistie totale les dernières séquelles de la guerre d'Algérie », par A. Rollat, 28 septembre 1982

230 cité dans « Un «engagement» de M. Mitterrand ? », par L. Zecchini, 2 novembre 1982

depuis vingt ans »231

Ce projet de loi viserait en effet, d'après le secrétaire d'Etat chargé des rapatriés, Raymond Courrière, à la réconciliation nationale et à la réparation des préjudices. Mais cette réintégration des activistes n'équivaut-elle pas à une réhabilitation ? D'où ce sentiment de revanche qui affleure dans les discours des anciens partisans de l'Algérie française. Edmond Jouhaud déclare, par exemple, le 29 septembre, à l'antenne de TF1 : « Le projet parle de réparation [...] c'est pour nous extrêmement important de parler de réparation, ce qui prouve que nous n'avions pas tous les torts. C'est une sorte de réhabilitation de notre histoire de pieds-noirs »232. Jean-Marie Le Pen, lui, clame qu'il s'agit « d'un texte positif ».

Cette question sème d'ailleurs le trouble dans les rangs du R.P.R. C'est pourquoi Jean Foyer, député du Maine-et-Loire, envisage de proposer un amendement « tendant à exclure de la réhabilitation ceux des membres de l'O.A.S. qui ont commis des assassinats »233. On retrouve le même désarroi chez les socialistes. MM. Joxe, Richard et Worms ont ainsi essayé d'exclure les généraux félons de la loi, lors des discussions du groupe socialiste de l'Assemblée Nationale. En vain, le président de la République est catégorique sur ce point : il s'agit d'être fidèle à ses promesses électorales.

Le rebondissement dans cette affaire est bien provoqué par les députés socialistes. Contre toute attente, ils ont voté, avec l'aide des députés communistes, l'amendement déposé par Lionel Jospin et visant à exclure les « généraux félons » du cadre de la loi. Les députés gaullistes, quant à eux, se sont tenus sur leur réserve et se sont abstenus. Dès lors, l'affaire prend une ampleur sans commune mesure avec les autres affaires liées à la guerre d'Algérie. Elle monopolise les pages « Politique », voire la une du quotidien, pendant presque deux mois ! L'affaire est d'autant plus grave qu'il s'agit de la première crise que connaît le gouvernement de gauche, récemment élu, le premier de la sorte depuis vingt-trois ans. C'est un véritable camouflet qu'inflige les députés de la majorité à leur chef de file et président.

Finalement, ce sont les députés de gauche qui défendent la mémoire du général de Gaulle en refusant la réintégration dans l'armée des généraux rebelles, en particulier Salan et Jouhaud, qui ont souhaité renverser le général de Gaulle, en 1961, puis le tuer, en 1962. M. Renard, député communiste de l'Aisne, s'en prend ainsi au projet de M. Courrière :

« Votre projet de loi a un défaut majeur : celui de permettre une véritable réhabilitation

231 1er octobre 1982

232 cité dans « Un «engagement» de M. Mitterrand ? », par L. Zecchini, 2 novembre 1982

233 « Les séquelles de la lutte contre l'O.A.S. », 21 octobre 1982

morale et financière de ces militaires condamnés pour crimes de sang et pour s'être élevés contre la légalité républicaine. Aider les victimes, cela paraît normal, généreux et souhaitable, pardonner en oubliant, c'est sans doute trop »234

En effet, la réhabilitation financière des généraux signifierait que l'Etat reconnaît avoir

commis une erreur, un préjudice. Dès lors, le projet de loi donnerait raison aux activistes qui ont cherché à renverser la République, ce qui apparaît pour le moins contradictoire. Le député établit la distinction entre victimes et coupables, ce que ne fait pas le projet de loi et c'est bien là le danger de la loi d'amnistie : si la différence entre victimes et coupables n'est pas faite, comment peut-on tirer une leçon de l'histoire ? Dans quelle direction, ou selon quels principes, une mémoire nationale de la guerre d'Algérie peut-elle se forger ? Le débat parlementaire est alors significatif de deux attitudes différentes face à la guerre d'Algérie : l'oubli, qui serait équivalent au pardon, à la réconciliation nationale235, et le travail de mémoire qui s'exprime par l'intermédiaire de l'idéal de justice. Or, pour le gouvernement, le principe de réconciliation nationale passe avant l'idéal de justice, ce qui peut surprendre pour un gouvernement démocratique. L'Assemblée a en outre repoussé un amendement excluant du bénéfice de la loi les auteurs des « crimes de sang » et de « tortures ». Seuls les généraux ont été exclus, ce qui relève d'une vision très gaullienne de l'amnistie.

Alors que l'essentiel de la loi a été voté à une large majorité, l'affrontement se focalise sur l'amendement excluant les officiers factieux. On pourrait croire que la querelle diminuerait d'intensité car les personnes concernées se comptent sur les doigts de la main. Il n'en est rien : les associations de rapatriés et François Mitterrand en font une question de principe. Comme le note Alain Rollat, « l'exclusion des officiers généraux, par son caractère symbolique, occulte l'adoption du reste du projet »236.

Pourquoi alors une telle identification des responsables des associations de rapatriés avec le sort des « généraux félons » ? Cela est-il dû à une résurgence de la sympathie pour les activistes ? En effet, les associations devraient s'estimer largement satisfaites : « on va sensiblement au-delà d'un pardon partiel en n'excluant que huit personnes du bénéfice de la loi réconciliatrice »237. Pourtant, les propos des dirigeants d'associations sont implacables :

234 « Les officiers généraux sont exclus du bénéfice de la loi sur les séquelles des événements d'Algérie », par L. Zecchini, 23 octobre 1982

235 M. Dominati demande à ces collègues de jeter « un regard serein », celui de la réconciliation, sur les événements, regard qui permettrait « de créer les conditions de l'oubli », d'où la curieuse équivalence entre oubli et pardon alors que le pardon ne peut être donné que si la faute est reconnue par les coupables.

236 « Une faute politique », par Alain Rollat, 24-25 octobre 1982

237 « Une rude affaire », par Raymond Barillon, 27 octobre 1982

« La communauté rapatriée unanime reste solidaire de ceux qui, arrivés au sommet de la hiérarchie militaire et d'une carrière prestigieuse, ont tout sacrifié pour une «parole

donnée» »238

Jacques Roseau, président du R.E.C.O.U.R.S., surenchérit :

« la quasi-totalité de la communauté des rapatriés d'Afrique du Nord fait de l'affaire de

l'exclusion des généraux de la loi d'amnistie une question de principe intangible »239

Dans ce genre de discours, il y a une totale association entre le sort des généraux et celui des rapatriés. Il est même clairement indiqué que leur combat a été le même : c'est cette fameuse « parole donnée ». On a déjà noté que le R.E.C.O.U.R.S. tient un discours visant à réhabiliter l'Algérie française, ceux qui se sont battus pour elle, et plus graves, ceux qui ont menacé le régime et tué pour conserver l'Algérie sous domination française. Le danger est d'autant plus grand que ce type de propos accrédite le préjugé selon lequel les pieds-noirs étaient tous des partisans de l'Algérie française et soutenaient l'O.A.S., avec la conclusion qu'y en était alors tirée : ils n'ont eu que ce qu'ils méritent. Or, on remarque que c'est toujours le R.E.C.O.U.R.S. qui parle au nom des rapatriés, et son discours est loin d'être nuancé.

Mais est-il représentatif de la communauté pied-noir ? S'il occupe l'arène médiatique cela ne présage en rien de sa représentativité. On ne que peut noter les propos plus modérés des autre grandes associations telles que l'A.N.F.A.N.O.M.A. ou le F.N.R. Le R.EC.O.U.R.S. est-il alors le porte-parole d'une frange radicale de la communauté ? C'est ce que pense M. Claude Charrion, lui-même rapatrié. Il s'oppose à la réhabilitation des généraux : « comment oublier que ces officiers, généraux ou pas, furent les artisans de notre malheur ? » et s'en prend à « ceux qui les soutiennent et qui appellent les plus modestes des rapatriés à en faire

autant »240.

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