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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) La division des socialistes : deux générations, deux idéaux

Cette division parmi les socialistes - d'autant plus fratricide qu'elle est interne au cercle mitterrandiste - entre le gouvernement et les députés est en fait symbolique du décalage existant entre deux générations de militants socialistes : les socialistes de la S.F.I.O. qui se sont retrouvés dans le P.S., la « vieille garde », et les socialistes entrés en politique dans le

238 « M. Pierre Joxe tente de réaliser une opération personnelle », par G. Forzy, président de l'U.C.D.A.R. et coordinateur national du R.E.C.O.U.R.S., 27 octobre 1982

239 « Les rapatriés écrivent au président de la République », 29 octobre 1982

240 « Rafraîchir la mémoire des gros colons », lettre de C. Charrion, 24 novembre 1982

parti né du congrès d'Epinay, la « jeune » génération. Or, la « vieille » génération était au pouvoir lors des « événements » et son plus célèbre représentant est François Mitterrand. La « jeune » génération, elle, a fait ses premières armes syndicales en dénonçant la torture en Algérie. C'est cette génération formée au militantisme en dénonçant la politique de la S.F.I.O., qui refuse les accommodements et arrangements avec l'histoire : elle désapprouve la confusion, entretenue par le projet de loi, entre les victimes et les coupables.

François Mitterrand, au contraire, s'est compromis pendant la guerre d'Algérie en n'ayant pas eu le courage de démissionner, comme Alain Savary ou Pierre Mendès-France l'ont fait, pour protester contre la gestion du conflit par Guy Mollet. Dès lors, n'a-t-il retenu du conflit que cette confusion, que tous les partis se valent, voire même un certain attachement pour les thématiques de l'Algérie française ? En effet, le colonel Trinquier rappelle que Mitterrand faisait partie des témoins appelés par la défense lors du procès du général Salan en 1962, tous ces témoins « venaient apporter le témoignage de leur affection au grand soldat »241. Ou bien son inflexibilité sur le cas des généraux n'a-t-il d'autre but que de s'attirer la sympathie des rapatriés ? Mitterrand souhaiterait alors, justement, utiliser cette nouvelle génération pour imposer ce « pardon ». En effet, elle n'a pas été trempée dans les affaires d'Etat liées à la guerre d'Algérie, elle a les « mains propres » et ne peut être accusée d'avoir des sympathies pour les activistes.

Mais, justement, c'est bien parce qu'elle n'a pas été impliquée dans le traitement calamiteux du conflit par la IVème République, qu'elle a pu affirmer son indépendance d'esprit et refuser un oubli intégral des crimes commis. Elle est révélatrice de cette prise de conscience à la fois de la complexité et de l'ampleur des enjeux liés à la guerre d'Algérie. Et, ce n'est pas un hasard si l'amendement excluant les généraux a été déposé par Lionel Jospin et ardemment défendu par Pierre Joxe. Tous deux ont connu la guerre en tant qu'appelés et étaient farouchement opposés à ce qu'induisait le discours « Algérie française ». C'est à Alger, pendant la guerre, que Pierre Joxe se brouille avec son camarade de l'E.N.A., Jacques Chirac, parce que celui-ci reste enthousiasmé par l'Algérie française et ses défenseurs242. En outre, le père de Pierre Joxe, Louis Joxe, est l'homme des accords d'Evian, un gaulliste convaincu. Faut-il voir alors en Pierre Joxe, un représentant du « socialisme gaullien », attaché à la mémoire du général ?

Ce « choc de générations » est d'autant plus frappant que le vote de l'amendement

241 « Idées : les séquelles de la guerre d'Algérie », 14 décembre 1982

242 « Les hésitations du futur chef de l'Etat, militaire puis fonctionnaire à Alger », Le Monde, 5 mai 2001

contredit la pratique parlementaire des socialistes depuis la fin de la guerre d'Algérie. En effet, lors des précédents débats sur les lois d'amnistie, Alain Rollat rappelle que « les socialistes intervinrent pour regretter que les gouvernements de l'époque ne fussent pas plus généreux à l'égard des anciens partisans de l'Algérie française »243. En outre, en 1968, Gaston Defferre avait déjà proposé un amendement réintégrant dans leur grade et leur fonction les officiers impliqués dans l'O.A.S. (cf. note 65), proposition qui reste, depuis, dans le programme socialiste. Mais, c'est une proposition de la « vieille »génération socialiste, celle de Defferre.

C'est contre une telle indulgence vis-à-vis des activistes que s'élèvent les députés de la nouvelle génération. Bertrand Delanoë, porte-parole du P.S., précise ainsi : « Nous avons le droit d'émettre un avis sur la situation des généraux putschistes »244. Cette génération s'appuie sur les militants des droits de l'homme pour justifier leur vote. Au « socialisme républicain » ayant pour leitmotiv la réconciliation - réconciliation qui est fondée sur l'oubli des événements qui ont divisé la France - s'oppose le « socialisme moral » retenant de l'héritage de Jaurès le combat pour la justice et les droits de l'homme. Ressortent des débats des thématiques très dreyfusiennes, mais appliquées dans un cadre bien différent : le but n'est pas d'innocenter un individu mais d'éviter la réhabilitation de dirigeants d'une organisation terroriste. Ce « socialisme moral » trouve alors un soutien auprès de Henri Noguères, président de la ligue des droits de l'homme, d'intellectuels réunis autour d'une pétition245 ou encore de Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz qui se sont déjà illustrés dans une autre lutte dreyfusienne, l'affaire Audin. Ces derniers expriment le danger qu'il y a pour les droits de l'homme d'établir une équivalence entre l'O.A.S. et ceux qui l'ont combattu :

« La guerre d'Algérie [...] a été un critère pas forcément, pas immédiatement entre la gauche et la droite, mais tout simplement entre le chemin de l'honneur et celui de la honte, critère pris à son compte par la conscience universelle. Supprimer ce clivage, pour le gouvernement de gauche, serait une décision très grave »246

Cette différence entre deux conceptions du socialisme se retrouve aussi dans

l'opposition sénateurs-députés. Les sénateurs socialistes souhaitent ainsi rétablir le texte

243 « Une faute politique », par A. Rollat, 24-25 octobre 1982

244 « Le gouvernement pourrait engager sa responsabilité devant l'Assemblée Nationale », par A. Rollat, 26 octobre 1982

245 pétition publiée le 24 novembre 1982 et signée entre autres par le général de Bollardière, Simone de Beauvoir, Claude Bourdet, Madeleine Ribérioux ou Pierre Vidal-Naquet.

246 « Correspondance : Le chemin de l'honneur et celui de la honte » par P. Vidal-Naquet et L. Schwartz, 27 octobre 1982

initial, ce qui est chose faite le 17 novembre. Les socialistes ont alors fait bloc avec les centristes, longtemps défenseurs de l'Algérie française, contre leurs alliés communistes touj ours hostiles à une réhabilitation des officiers. Ce vote est révélateur du décalage de génération, du moins chez les socialistes, entre le Sénat et l'Assemblée Nationale.

L'Elysée tente de faire revenir les députés sur leur décision en faisant pression sur la direction du parti. En vain, Pierre Joxe a même envoyé une lettre aux députés ayant voté contre l'amendement présenté par Lionel Jospin afin que ceux-ci envoient une rectification de vote au Journal Officiel ! Lionel Jospin, lui, tente de se sortir de ce mauvais pas en arguant que c'est par « erreur de transmission » que son nom figure en premier sur l'amendement du groupe, sans préciser s'il désapprouvait pour autant l'amendement en question. Bref, la crise est de plus en plus politique. Pourtant, l'opposition se fait discrète sur ce sujet et ne profite pas des dissensions au sein de la majorité : c'est qu'elle se trouve dans le même désarroi, tiraillée entre les gaullistes - plutôt favorables à l'amendement - et les libéraux - partisans d'une réhabilitation totale des activistes.

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