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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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e) Une prise de position du Monde ?

La crise a atteint une ampleur telle qu'il s'agit du fait politique majeur du dernier trimestre de 1982. Les journalistes du Monde ne peuvent donc qu'analyser, commenter et expliquer cette affaire. Au travers de ces articles, se dégage alors l'opinion de la rédaction sur le sujet. Alain Rollat, par exemple, semble plutôt favorable au projet de loi : « au moins, le gouvernement, s'il respecte son programme en faveur de [la communauté pied-noir], n'aura-til rien à se reprocher » même s'il en relève les dangers : il « risque d'apparaître comme une réhabilitation des anciens factieux »249.

Laurent Zecchini se montre, lui, moins favorable. Il en arrive en effet à la conclusion qu'« une démocratie ne peut se permettre d'absoudre complètement des généraux qui ont pris les armes contre un gouvernement démocratique et légal. Sous peine d'hypothéquer son avenir »250. Et c'est là, la limite que Le Monde pose à la nécessité de pardon. La confusion sur la guerre d'Algérie est assez grande pour ne pas en rajouter en réhabilitant ceux qui ont menacé la République.

A la suite du vote de l'amendement, Alain Rollat semble infléchir sa position : « les députés socialistes ont agi en leur âme et conscience. Ils ont eu raison »251. Toutefois, il

249 « Le gouvernement veut effacer par une amnistie totale les dernières séquelles de la guerre d'Algérie », par A. Rollat, 28 septembre 1982

250 « Les officiers généraux sont exclus du bénéfice de la loi sur les séquelles des événements d'Algérie », par L. Zecchini, 23 octobre 1982

251 « Une faute politique », par A. Rollat, 24-25 octobre 1982

condamne sévèrement la faute politique des socialistes. Faute qui se décline selon deux axes : l'inconséquence apparente des socialistes - promesse électorale non tenue, incohérence dans la manière de gouverner, brusque retournement d'opinion des députés.. .- et le coût électoral du vote - la probabilité de perdre les voix des rapatriés.

C'est justement sur cette question de la promesse électorale que Le Monde contreattaque. Laurent Zecchini épluche une note « confidentielle » du secrétariat d'Etat aux rapatriés visant à prouver que le projet de loi répond aux promesses du président252. Le journaliste montre que Mitterrand n'a jamais formellement promis de réhabiliter les généraux factieux. Si le candidat parlait « d'effacer toutes les séquelles », la question est de savoir ce que l'on entend par séquelle. Peut-on parler de séquelle pour la sanction consistant à la mise à la retraite des généraux ? De même, il est question du discours de Foix, du 29 septembre 1982 au cours duquel le président a prophétisé : « le gouvernement sera appelé à prendre des dispositions qui marqueront que nous entendons avancer d'un pas ouvert et libre vers le devenir ». Or, cette phrase, allusive et générale, n'est pas une promesse même si elle est considérée comme telle par les rapatriés.

Un autre point sur lequel se concentrent les critiques du Monde, concerne le discours de réconciliation nationale justifiant le projet de loi. Non seulement, le quotidien se demande si cette réconciliation doit passer par une réhabilitation de ceux qui ont voulu renverser le régime mais encore, il montre que le projet de loi n'est pas équitable. La parole est ainsi donnée au général Binoche qui s'interroge :

« Quelles mesures a-t-on prévues pour les cadres, officiers et sous-officiers de carrière, loyaux envers le gouvernement et qui, avant ou après l'appel du général de Gaulle, entravèrent l'action des putschistes [...] ? »253

En effet, leur action non seulement n'a pas été encouragée ou récompensée, mais en

plus elle a été l'objet de vexations, de reproches en tout genre ou de mises à l'écart :

« J'ai connu des dizaines de bons sous-officiers, loyaux serviteurs de la nation, qui durent quitter leur corps ou service, mutés par mesure disciplinaire et poursuivis par leurs notes : « Indisciplinés, excités, mauvais esprit ! » Que faire, sinon quitter l'uniforme ? »

En effet, les généraux Binoche et de Bollardière, par exemple, bien que fidèles à la

République, ne peuvent prétendre à être rétablis dans leurs droits. La loi Debré de 1972 stipule ainsi que les officiers généraux qui ont été admis à la retraite se trouvent tous dans une situation définitive et irréversible. Les généraux putschistes, par rapport à leurs collègues, ont donc droit à un traitement de faveur qui apparaît d'autant plus injustifié au quotidien que leur

252 « Un «engagement» de M. Mitterrand ? », par L. Zecchini, 2 novembre 1982

253 « A sens unique », par le général Binoche, 28 octobre 1982

exemple pourrait encourager d'autres rébellions contre la République.

Un ancien sous-préfet, M. Georges A., fait la même remarque pour les fonctionnaires rétrogradés, vraisemblablement pour leur prise de position face à la guerre d'Algérie, en particulier en 1974 par M. Poniatowski254. En outre, un insoumis se demande pourquoi le projet de loi n'envisage pas une amnistie pour les insoumis et déserteurs : le pacifisme seraitil plus subversif que l'activisme terroriste ?255 En pointant sur toutes ces lacunes du texte, Le Monde exprime aussi sa réticence vis-à-vis d'un projet de loi peu conforme à son idéologie républicaine.

Cette crise politique à propos de la réhabilitation, ou non, des généraux putschistes est révélatrice de l'évolution des mentalités à bien des titres. Contrairement à ce qui était prévu, le projet de loi a suscité la polémique voire des querelles. Cela prouve qu'une partie de l'opinion ne tient pas à enfouir la guerre d'Algérie dans un oubli collectif sous prétexte de réconciliation nationale. Cette rhétorique de l'oubli apparaît bien daté et est loin de faire l'unanimité : un désir de mémoire commence à s'afficher et il s'exprime par l'intermédiaire des militants des droits de l'homme mais aussi des députés socialistes ou des journalistes du

Monde.

Cette crise révèle en outre un conflit de générations sur ce thème. La génération qui a accepté la guerre d'Algérie sans trop se poser de questions, semble être la plus prompte à pardonner, établissant une équivalence entre les différents engagements dans la guerre d'Algérie. Mais, c'est la jeune génération qui a fait ses premières armes politiques avec la guerre d'Algérie, chez qui l'esprit de 68 a rencontré un certain écho, qui entend avoir un droit de regard sur cette période. Il s'agit aussi de la génération la plus conquise aux principes des droits de l'homme. Ce conflit de génération va de pair avec un conflit d'idéaux. L'idéal de la nation unie et forte qu'a si bien incarné de Gaulle, laisse la place à l'idéal de justice compris au sens large - c'est-à-dire dans l'acception d'équité et de droits de l'homme. Et au-delà de la querelle politique, c'est bien à la promotion de cet idéal de justice à laquelle on assiste. Or ce sentiment de justice favorise le travail de mémoire, c'est-à-dire, un travail sévère qui fasse la distinction entre victimes et coupables, le manichéisme étant parfois utile à l'instruction civique.

254 « Correspondance : Quel pardon pour les victimes de l'arbitraire... », 4 novembre 1982

255 « Correspondance : Et pour les insoumis ? », 4 novembre 1982

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