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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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b) L'actualité de ces thèmes

Une autre raison de cette continuité vient à l'esprit lorsque l'on se penche sur les faits qui ont déclenché les polémiques. Ces thématiques sont réactualisées par des événements récents qui favorisent une nouvelle lecture de l'histoire de la guerre. Nous avons déjà remarqué que les affaires politiques, du moins l'affaire Dominati et celle de l'amnistie, plongeaient leurs racines dans la mémoire du général de Gaulle : réhabiliter ou rendre hommage aux activistes, c'est contester la légitimité de la prise de pouvoir de de Gaulle et relativiser son rôle dans la résolution du conflit (cf. p.145). Dès lors, certains des intervenants dans les polémiques se focalisent uniquement sur la personnalité ou le souvenir de de Gaulle.

En outre, l'actualité culturelle et éditoriale réactive ces débats. On a déjà remarqué, pour les périodes précédentes, le rôle pionnier du domaine culturel dans les débats sur la guerre d'Algérie : c'est grâce aux films et aux livres, que l'on reparle des « événements ». Durant cette période, c'est essentiellement le film de Pierre Schoendorffer, L 'Honneur d'un capitaine, qui nourrit le débat. Mais il ne faut pas sous-estimer le poids des témoignages et des essais sur le conflit comme celui de Ferhat Abbas.

Denier point qui permet un renouvellement des thématiques, c'est l'actualité internationale. En Algérie, est ainsi découvert un charnier qui laisse sans réponse certaines questions sur les exactions commises. C'est aussi l'information divulguée selon laquelle il existerait des camps d'internement en Algérie. Ces deux informations, récusées de part et d'autre, apportent un nouvel éclairage sur l'ampleur des exactions.

2/ L'ombre de de Gaulle sur le conflit

a) L'affaire Dominati : la mémoire de de Gaulle en jeu

Ce qui pose tant problème dans l'affaire Dominati, c'est qu'un membre du gouvernement se soit attaqué à la statue de de Gaulle. Les gaullistes qui ont du mal à s'entendre pour envisager une action commune, se sont retrouvés unis dans l'adversité. André Passeron note ainsi :

« Le réflexe du compagnonnage a joué à plein - et pas seulement dans les rangs du

mouvement de M. Chirac, - effaçant les rivalités et les tendances. Aucune défection dans la protestation ne s'est produite au sein du groupe parlementaire »256

256 « Le pouvoir et les gaullistes », par A. Passeron, 19 juin 1980

Les activistes rendant hommage à ceux qui ont tenté de tuer le président, ce n'est pas tant le régicide qui est condamné que cette volonté de salir la mémoire du général de Gaulle, personnage auquel s'identifient les députés gaullistes. La raison même de leur combat politique est aussi en jeu et pas uniquement une certaine leçon de l'histoire. Finalement, les députés insistent peu sur le courage du chef de l'Etat dans cette épreuve qui devait mener à l'indépendance de l'Algérie, épreuve au cours de laquelle il met en jeu sa vie. C'est que cet héritage de de Gaulle - les accords d'Evian - est peu revendiqué. Par pragmatisme politique, pour ne pas s'aliéner l'électorat rapatrié, les discours sur ce point sont très modérés. En effet, les associations de rapatriés condamnent sévèrement le comportement des gaullistes. Le Centre nationaliste des rapatriés, par exemple, « s'indigne de la réaction des parlementaires et anciens ministres gaullistes, le mépris et l'esprit de revanche soufflant touj ours du même

côté »257.

Le R.P.R. s'emploie alors à justifier l'attitude de ses députés, et, de fait, prend ses distances par rapport au discours gaullien. Pierre Charpy, dans La Lettre de la Nation, organe du R.P.R., entend faire la distinction entre les pieds-noirs et les activistes, distinction que ne faisait pas le général de Gaulle (cf. p.64) :

« Il ne faut pas oublier que les mêmes tueurs qui ont raté le général de Gaulle abattaient les soldats du contingent dans les rues de Bab-El-Oued. Ils n'ont rien à voir avec toutes celles et tous ceux qu'on appelle «rapatriés» mais qui sont plutôt des «expatriés». Ceux-ci auraient même sans doute connu un destin moins tragique sans l'intervention de ces «soldats perdus». »258

C'est cette crainte d'une sanction électorale qui amène les gaullistes à accepter les excuses de Raymond Barre. Ce retournement de situation est emblématique du fait que l'enjeu principal pour les gaullistes reste électoral et non lié à la mémoire du général de Gaulle. Au contraire, ils sont prêts à s'éloigner de l'héritage gaullien sur la guerre d'Algérie pour contrer l'alliance entre le R.E.C.O.U.R.S. et le P.S., le R.E.C.O.U.R.S. étant jusqu'alors proche du R.P.R. Les grands partis politiques se lancent alors dans une surenchère pour obtenir les voix de rapatriés si bien que la mémoire gaullienne est désacralisée et mise à l'écart.

b) L'amnistie : Mitterrand, un gaullien anti-gaulliste

On a vu que, finalement, l'héritage du général de Gaulle est réapproprié par les députés socialistes. Dans une relecture de l'histoire, ceux-ci semblent donner raison au général contre

257 20 juin 1980

258 « Le R.P.R. : ne pas confondre les tueurs avec les rapatriés », 20 juin 1980

les activistes et même contre la S.F.I.O. de l'époque. C'est pourquoi, ils s'opposent à la réhabilitation des « généraux félons » . L'héritage gaullien est donc directement en jeu.

Mitterrand, réhabilitant les putschistes, impose une vision de l'histoire selon laquelle la France, celle dirigée par de Gaulle, a fauté, d'où la compensation qui est donnée aux généraux. Il rejoint donc l'opinion des activistes. Selon Mitterrand, le « coup d'Etat » de de Gaulle en 1958 est plus grave que le putsch des généraux puisque ces derniers s'élévaient avant tout contre une parole non tenue et selon une certaine idée de la France. C'est du moins l'opinion qu'affiche Mitterrand - on ne peut vraiment savoir ce qui fait partie de la polémique politique et ce qui relève de la profonde conviction de Mitterrand. Trinquier retrace ainsi les propos qu'a tenus Mitterrand lors du procès Salan :

« Il rappela la série d'attentats criminels commis par des hommes sans scrupules pour créer un climat favorable au retour du général de Gaulle et pour renverser la IVème République. Il rappela en particulier l'attentat du bazooka du 16 janvier 1957 contre le général Salan »259

Cette connivence de pensée entre les activistes, dont Salan est le meilleur exemple, et Mitterrand repose sur leur anti-gaullisme respectif. Dès lors, la réhabilitation des généraux permet de s'attaquer à la mémoire de de Gaulle et à contester son action. Cela est d'autant plus aisé que le R.P.R. est divisé sur cette question. L'originalité de l'anti-gaullisme de Mitterrand repose sur sa fascination pour l'exercice du pouvoir, l'autorité et le prestige de de Gaulle. C'est pourquoi, il n'hésite pas à utiliser des méthodes de gouvernement gaulliennes, comme le 49-3, pour imposer une loi dans laquelle l'anti-gaullisme de Mitterrand se ressent : c'est comme s'il revêtait les habits du général pour mieux s'en détacher ensuite, pour faire sentir son opposition fondamentale. Il faut sûrement voir dans son entêtement à faire passer le texte comme tel, une réaction de fierté.

Trinquier fait part de sa satisfaction suite à l'adoption de la loi et en profite pour la justifier en montrant que le crime des généraux est bien moindre que le crime de trahison de de Gaulle : « le reproche le plus grave qu'on puisse faire au général, c'est d'avoir menti à ses officiers »260. Le propos de Trinquier rejoint celui de Jouhaud : de Gaulle a menti, donc, il savait, dès le départ, que l'indépendance est inéluctable et qu'il allait tout faire pour abouti à ce résultat. Or, on l'a vu, cette vision des faits est contestable. D'autre part, il entreprend de relativiser la culpabilité des putschistes, d'abord en évoquant la promesse faite par de Gaulle aux militaires et aux civils mais aussi en relativisant la portée subversive de la rébellion :

259 « Idées : les «séquelles» de la guerre d'Algérie », 14 décembre 1982

« Il faut aussi se rappeler que l'armée n'a rien entrepris contre lui. Elle a attendu, comme elle l'avait fait le 13 mai 1958, que le fléau de la balance penche suffisamment du côté des généraux révoltés pour se décider »

Mettre en équivalence le soulèvement de 1958 et de 1961 permet aussi de souligner

encore plus la « trahison » de de Gaulle. Si le 13 mai, il a profité de la rébellion pour parvenir au pouvoir, lors du putsch des généraux, il se montre implacable alors que le but visé est le même. Autant dire que la mémoire du général de Gaulle est l'enjeu même des principales polémiques de la période 1980-1982.

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