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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

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3/ Le cinéma au centre des affrontements

En revanche, s'il existe un champ culturel où cette agressivité se déchaîne, c'est bien celui du cinéma, en particulier lors de la sortie en salle de deux films traitant de la guerre d'Algérie : Le Vent des Aurès de Mohamed Lakdar Hamina et La Bataille d'Alger de Gillo

35 Comptes-rendus des livres des généraux Dulac, Jouhaud et Ely « Cette obscure clarté... » de Jean Planchais, 26-27octobre 1969

36 Mohamed Lebjaoui, Vérités sur la révolution algérienne, Gallimard, Paris, 1970 37 6-7 septembre 1970

Pontecorvo.

a) Deux films qui suscitent la polémique

Au début de l'année 1969, est diffusé en France, dans l'indifférence générale, le premier long métrage de l'Algérie indépendante, Le Vent des Aurès, prix de la première oeuvre au festival de Cannes en 1967. La critique qu'en fait alors Le Monde, est plutôt élogieuse ; le film évite la propagande grossière : « cette guerre, ce pourrait être n'importe quelle guerre, de n'importe quelle époque »39. Le film sort alors dans quelques rares salles en France mais les réactions ne se font pas attendre. Des entrefilets du quotidien nous apprennent que sous la pression des rapatriés, le film est retiré des affiches à Toulouse40, puis Marseille et Nice41. Cette géographie de la protestation des rapatriés n'est pas anodine, il s'agit des grandes villes du Sud ayant accueilli une partie importante de la population rapatriée.

Or, c'est avec la sortie de La Bataille d'Alger qu'éclatent véritablement les querelles entre d'un côté, groupes d'extrême droite et associations de rapatriés, et de l'autre côté, cinéphiles et intellectuels. Dans le numéro daté du 9 mai 1970, le quotidien du soir nous apprend que le film est autorisé par la censure après quatre années d'interdiction. Il faut sans doute voir là un signe d'apaisement de la société française et du pouvoir politique : il est temps de regarder en face cette histoire récente, celle de la bataille d'Alger. Le nom de bataille d'Alger a été donné à la succession d'actions terroristes et d'opérations de police, marquant principalement l'année 1957. Pour prévenir les attentats aveugles du F.L.N., Robert Lacoste, ministre résidant, confie au général Massu, commandant la 10e D.P.42, la totalité des pouvoirs de police dans la zone d'Alger. Celui-ci mène alors une guerre du renseignement pour déjouer les opérations terroristes.

Le film, couronné de récompenses au festival de Venise de 1966 (Lion d'or et prix de la critique internationale), se veut « une oeuvre objective et équilibrée, qui ne soit le procès ni d'un peuple, ni d'une nation »43. Dès sa sortie, la presse et les groupuscules d'extrême droite

39 22 janvier 1969

40 24 avril 1969 : la direction a même proposé de visionner d'abord le film aux rapatriés, ceux-ci ont refusé.

41 22-23 juin 1969

42 D.P. : division parachutiste

43 déclaration de Yacef Saadi, ancien chef F.L.N. impliqué dans la bataille d'Alger, co-producteur et acteur du film, 2 juin 1970

multiplient les menaces si bien qu'il est retiré des salles44.

Le Monde entre dans la bataille alors qu'il était resté très discret lors de la polémique sur Le Vent des Aurès. Fidèle à son libéralisme - chacun est libre de juger et de déterminer ce qui est bon pour soi - il s'indigne de l'interdiction du film, décidée par des extrémistes minoritaires :

« Nous avons souligné que ce film, certes douloureux, restait honnête et impartial dans ces intentions [...] il ne s'agit pas de provoquer ceux de nos compatriotes qui ont tant souffert des événements d'Algérie, mais seulement de prouver que les spectateurs français sont des spectateurs adultes »45.

Dès le lendemain, l'affaire gagne la une du journal, le quotidien continue sa compagne

avec deux arguments principaux : l'impartialité du film et le fait que chacun doit être libre d'aller le voir. Robert Escarpit, dans sa chronique, s'indigne : « croit-on qu'on les [les spectateurs du conflit] traite avec moins de dérision quand on les juge incapables de comprendre de prendre connaissance d'un dossier de leur propre Histoire que le monde entier, sauf eux, peut connaître ? »45. Pour démontrer l'impartialité du film, le quotidien utilise un procédé astucieux qui consiste à donner la parole à des personnalités proches de la mouvance pro-Algérie française ou de l'armée et qui reconnaissent le sérieux du film46. Cette entreprise vise évidemment à discréditer les agitateurs ; c'est ainsi que le colonel Trinquier, commandant de la 10e division parachutiste pendant la bataille d'Alger, théoricien de la « guerre psychologique » et chef du service « action-renseignement »47, est invité à donner son avis sur le film :

« J'ai trouvé ce film excellent. Il présente d'une façon objective la lutte sévère menée pendant dix mois par la 10e D.P. contre les terroristes d'Alger aux ordres de Yacef Saadi [...]. Dans un certain sens, ce film est un hommage à l'armée française [...]. Aussi je regrette que ce film ne soit pas autorisé à passer sur les écrans parisiens »48.

La polémique se poursuit ainsi pendant une dizaine de jours, le journal faisant de la

liberté d'expression son leitmotiv49. L'affaire rebondit après la censure par l'O.R.T.F. de l'extrait du film que devait diffuser Olivier Todd dans son émission « Panorama ». Celui-ci

44 « La Bataille d 'Alger est retirée de l'affiche par les directeurs de salle », 4 juin 1970

45 « Au jour le jour : Dérision », 5 juin 1970

46 ainsi l'Ordre Nouveau reste très modéré, cf. 5 juin 1970

47 c'est-à-dire du service de torture, cf. P.Vidal-Naquet, La Torture dans la République (1954-1962), Editions de Minuit, Paris, 1998 (3e édition)

48 6 juin 1970

49 voir en particulier la chronique d'Alfred Grosser « Des censeurs par millions », 14-15 juin 1970

après avoir exprimé son indignation, annonce sa démission dans les colonnes du quotidien50. Peu à peu, l'affaire se tasse, mais il faut attendre le mois d'octobre 1971 pour que le film soit, pour la première fois, projeté régulièrement dans une salle parisienne !51

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