WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

L'édition de manga : acteurs, enjeux, difficultés


par Adeline Fontaine
Université Paris VII Denis Diderot - Maîtrise de Lettres Modernes 2005
  

précédent sommaire suivant

2.2. Spécificités formelles, graphiques et narratives du manga

Que ce soit pour le regard du néophyte ou de l'amateur, le manga est immédiatement reconnaissable d'entre tous les autres types de bandes dessinées, notamment de la production franco-belge. On peut en effet brièvement présenter le manga comme une bande dessinée au format de poche, imprimé en noir et blanc, divisée en plusieurs chapitres et qui se lit de droite à gauche. Se limiter à cette description serait néanmoins omettre son originalité intrinsèque. Le manga est en effet une bande dessinée très codifiée répondant à des spécificités aussi bien formelles que graphiques ou narratives.

Le manga est foncièrement différent de ce que connaissent les lecteurs de bandes dessinées traditionnelles. Ainsi, il n'est pas prisonnier du grand format cartonné en couleurs de la production franco-belge qui contient moins d'une centaine de pages. Il existe trois sortes de formats qui correspondent chacun à un public spécifique :

- le format de poche traditionnel ou tankobon* (format 11,5x17,5 cm) : il comprend dix à douze chapitres d'une quinzaine de pages et quelques planches en couleurs, mais le noir et blanc reste la norme. C'est sous cette forme que sort la première édition d'un manga ;

- le format dit «mini-poche» ou bunko* (format 10,5x11,5 cm) : il contient de 200 à 400 pages soit l'équivalent de deux volumes traditionnels. Seule la couverture est en couleurs. Ce format est réservé aux auteurs confirmés car un bunko* est tiré en moyenne à 50.000 exemplaires.

- l'édition deluxe (dimension 15x21 cm) : le format est plus grand, le tirage est limité (rarement plus de 8.000 exemplaires dans un pays où les manga se vendent par millions), la couverture est rigide et elle contient une vingtaine de pages en couleurs. Cette édition est principalement destinée aux collectionneurs qui devront débourser trois fois plus de yens que pour un tankobon* pour l'acquérir.

Le manga est au Japon considéré comme un produit de grande consommation. Et comme tout produit de grande consommation, on peut le trouver partout : dans les kiosques de gare, dans les petits supermarchés, les épiceries, les librairies, voire même dans des distributeurs automatiques... La France se contente de les distribuer, avec la production franco-belge, dans les librairies et autres magasins spécialisés ainsi que dans les grandes surfaces.

Nous avons pu constater, au cours d'entretiens informels, aussi bien auprès de ceux qui ne lisent pas de manga que des lecteurs réguliers, que, dès qu'ils ouvraient une bande dessinée japonaise, ils se focalisaient souvent sur les grands yeux des personnages, qui semblent leur occuper la quasi-totalité du visage. Au cours de ces discussions, nous avons en effet pu remarquer que c'était sur cet élément que se portait l'attention et que ce dernier semblait être à lui seul emblématique du style nippon.

Pourtant, cette focalisation sur le regard n'est pas une création japonaise. En effet, si TEZUKA (ses successeurs feront de même par la suite) le dessine ainsi, c'est en partie dû à son admiration pour le graphisme des personnages de Walt Disney.

Ainsi, fervents admirateurs de Bambi et autres Aladin sont parmi les premiers détracteurs des manga pourtant librement inspirés, à leur origine, par l'esthétique américaine.

Les grands yeux sont également le reflet de la pensée nippone puisque, selon les mangaka*, l'essentiel de l'émotion passe par le regard. En grandissant les yeux, les auteurs peuvent jouer sur une palette de sentiments plus large.

Tout est subordonné au récit, à son efficacité et à sa lisibilité. Ainsi, la mise en page des manga peut dérouter le lecteur de bandes dessinées traditionnelles, habitué à des cases bien définies, parfaitement rectilignes et délimitées10(*). La page d'un manga, a contrario, est complètement déstructurée (sauf dans certains cas, notamment pour les manga d'auteurs11(*)).

La narration est très découpée et les scènes sont beaucoup plus étirées que dans la tradition franco-belge ou américaine. Ceci peut donner l'impression d'une action lente, très étirée ou au contraire, cela peut figurer la rapidité de l'action. Le mangaka* n'est en effet pas limité dans le nombre de pages tant que la série remporte du succès. Ceci explique en partie pourquoi la parution de certains mangas s'étire sur des dizaines d'années et sur des milliers de pages. Le style, cinématographique, cherche à illustrer le mouvement et ne tolère quasiment pas d'ellipses.

De graphisme fondamentalement noir et blanc, les trames permettent de multiplier les variations de gris (et un moindre coût d'impression) mais sont également un moyen de renforcer l'impression de vitesse, de puissance ou d'accentuer les sentiments exprimés par les personnages. La vitesse et le mouvement sont aussi représentés par des traits verticaux ou, par la répétition d'un motif dans une même case (les coups de poing d'un héros seront, par exemple, démultipliés).

Le manga est aussi différent de la bande dessinée traditionnelle dans sa forme. Le récit dans la production japonaise privilégie la dimension visuelle, notamment à travers son écriture. Les Japonais utilisent trois alphabets idéographiques : les kanji (caractères chinois - Cf. annexe n°2), les hiragana (Cf. annexe n°3) et les katakana (Cf. annexe n°4). L'écriture japonaise est en effet le fruit d'un emprunt. Ne bénéficiant pas d'un système d'écriture, le peuple nippon a utilisé, à partir du 9ème siècle, les caractères chinois (kanji) pour créer les kana (noms des deux alphabets japonais, hiragana et katakana).

Chaque alphabet correspond à un type d'écrit. Les ouvrages d'érudition ou les textes émanant de l'État sont rédigés en kanji mais la syntaxe et le vocabulaire sont fortement japonisés. Le système d'écriture d'usage quotidien, qui se rapproche de l'écriture phonétique occidentale, est l'alphabet des hiragana. Ces derniers sont utilisés pour transcrire les mots d'usage courant ainsi que les terminaisons grammaticales. Enfin, les katakana sont soit mêlés aux kanji dans des ouvrages didactiques ou littéraires, soit utilisés pour les textes non littéraires. Cet alphabet permet également de transcrire des noms propres étrangers, les emprunts aux autres langues ainsi que les onomatopées. Néanmoins, tous les sons de la langue peuvent être retranscrits indifféremment avec les caractères katakana ou hiragana.

Il est à noter que l'écriture japonaise mêle à la fois sons et concepts, comme le relève Jean-David Morvan, dessinateur :

« En discutant au Japon avec TANIGUCHI [mangaka*], je me suis aperçu qu'un mot revenait souvent dans les conversations et ce mot c'était «écrire»qui est le même mot que pour «dessiner». C'est très représentatif de la manière dont les Japonais ressentent une oeuvre. Les Japonais écrivent les mots sous forme d'idéogrammes. Grosso modo, quand on écrit le mot «porte» par exemple, l'idéogramme utilisé va ressembler à une porte. En Occident, quand on lit le mot «porte», on est obligé de penser «porte» et d'intellectualiser le concept (...). Le Japonais ressent donc les choses avec son ventre, ses émotions brutes, et le Français va les ressentir avec sa tête, avec son intellect. »12(*)

Le manga proclame donc, de par son origine culturelle, l'hégémonie de l'image par rapport au langage verbal.

Il n'a donc pas sans cesse recourt aux récitatifs et aux commentaires narratifs. A contrario, la bande dessinée nippone proclame la suprématie de l'image par rapport au langage verbal. L'image à elle seule matérialise le sens des récitatifs. L'essentiel de l'histoire est compris à travers l'action des personnages ou par la «bande-son», figurée par les onomatopées. Tout y sera sonorisé, même les réactions silencieuses des personnages (expression de gêne, de surprise, hésitation...). Héritières modernes de plusieurs siècles d'art calligraphique, les onomatopées s'apparentent souvent à de grands moments d'expression graphique. Bien avant d'avoir vocation à être lues, elles se regardent. Leurs formes, rondes ou tranchantes, suffisent bien souvent à en saisir le sens. Reflet de la sensibilité de l'auteur, l'onomatopée nippone renseigne également sur la tension psychologique non affirmée d'une case. Elle appuie sur la dimension visuelle du manga : les émotions peuvent se passer de mot. L'image «matérialise» le sens des récitatifs tandis que la bande dessinée franco-belge y recourt abondamment (peut-être dans une moindre mesure à l'heure actuelle).

Benoît Peeters13(*) définit la bande dessinée comme l'association de l'image et du langage. Il faut donc être théoriquement capable de lire à la fois l'un et l'autre pour suivre le cours du récit. Or, beaucoup de Français lisent des manga en version originale, sans parler le moindre mot de japonais. Comment est-ce possible ? Parce que l'expressivité est favorisée dans le manga et que donc la part du récit par les mots est réduite :

« La BD européenne raconte des histoires avec une grande influence du théâtre : le sol représenté par le bas des cases, des personnages en plan large et une histoire racontée dans les bulles. Une BD japonaise suit une tradition du gros plan et porte particulièrement d'importance aux yeux, médiateurs de l'émotion. »14(*)

La représentation du réel vise avant tout, dans le manga, à l'expressivité. Les visages sont réduits au minima, lisses, avec des yeux disproportionnés de forme toujours très ronde. Ils sont encadrés d'une chevelure fournie, la bouche et le nez sont petits, et ce dernier ne possède souvent pas de narines. En effet, dessins animés et manga japonais sont tous deux tributaires d'une tradition picturale privilégiant la ligne et l'aplat (teinte plate appliquée de façon uniforme) au détriment des jeux d'ombre et de lumière. A la différence de l'art occidental, l'art nippon ne tend pas à la représentation vraisemblable du monde. Il lui préfère une stylisation poétique ou ornementale du réel. Ainsi, par souci de puissance évocatrice, les artistes japonais utilisent la ligne pour mieux éveiller l'imagination du spectateur ou du lecteur. Le volume est suggéré par la superposition d'aplats de couleurs ou de motifs répétitifs. La bande dessinée occidentale se veut représentative, le manga se veut subjectif.

Cette distinction profonde entre les conceptions orientales et occidentales de l'art explique pourquoi le graphisme est l'élément déterminant de l'appréciation ou non du genre manga. En effet, la ligne, la courbe ou l'irrégularité des formes sont mises à l'honneur. La synthèse et l'esthétique décorative priment sur la recherche du détail. L'ignorance de tels éléments de la part du néophyte fait que, par comparaison avec la bande dessinée traditionnelle, le manga apparaît moins intéressant car sans volume. Néanmoins, la bande dessinée nippone recèle une certaine diversité pour ceux qui s'y intéressent un peu plus avant. Par exemple, Carine L., étudiante, remarque :

« On peut reconnaître un dessinateur d'un autre une fois que l'on commence à lire quelques manga. Le style n'est pas uniforme et unique... chaque auteur a sa «patte» personnelle. D'ailleurs, je choisis mes manga non seulement en fonction de l'histoire mais aussi en fonction du dessin. Si ce dernier ne plaît pas, je n'achète pas ».

En ce qui concerne le personnage, il faut considérer qu'il est le principal vecteur d'émotion de l'histoire. Outre les grands yeux, il est donc très stylisé ce qui lui confère une valeur universalisante afin qu'une majorité de lecteurs s'y identifie. Sachant que ce qui compte dans le manga est la suggestion des émotions ressenties par le personnage, il n'est pas primordial de donner une représentation fidèle de la réalité. C'est ainsi que, parfois, le décor disparaît au profit du héros ou de ses acolytes. L'expressivité graphique est favorisée au détriment de l'esthétisme car le héros doit être immédiatement reconnaissable. D'où des personnages principaux souvent à la limite du stéréotype ou de la caricature.

Le graphisme du manga respecte ainsi à un principe de proximité : tout est fait pour que les sentiments et les sensations parviennent directement au lecteur sans obstacles inutiles et c'est cette facilité à aborder ce produit qui explique l'intérêt que suscite le manga auprès d'une partie du lectorat originellement non consommateur de livres.

Dernier point mais non moins essentiel : le manga obéit à une logique feuilletoniste (liée à la prépublication dans les mangashi*15(*)) qui fait qu'il suit un certain nombre de règles plus ou moins implicites :

- chaque chapitre doit le plus souvent faire apparaître au moins un élément nouveau ;

- chaque chapitre doit au moins comporter un moment spectaculaire, une case mémorable ;

- chaque chapitre doit se clore par la résolution d'une situation ou par un élément dramatique pour inciter le lecteur à poursuivre l'achat de la série en question.

Non seulement fruit d'une culture populaire différente de l'Occident, le manga est aussi l'un des aboutissements de la tradition picturale japonaise, ce qui le rend si particulier à nos yeux.

Ne correspondant ni à nos habitudes de lecture ni à notre mode de vie, le manga nécessite de passer outre nos a priori, de s'ouvrir sur un nouveau mode de pensée, une nouvelle façon d'appréhender le réel et une culture autre, ce qui fait aussi et surtout son intérêt selon tous les adeptes de cette production asiatique.

* 10 Toutefois, la production franco-belge actuelle tend vers une organisation plus libre de la planche à l'instar de la bande dessinée nippone.

* 11 Je pense notamment aux collections «Sakka» et «Ecritures» des éditions Casterman (cf. 2.2.1. - Casterman : une politique d'auteurs élitiste).

* 12 Anh Hoà Truong « J-D Morvan : «Le manga peut sauver la bande dessinée», L'année de la BD n°3.

* 13 Benoît Peeters, Lire la bande dessinée, «Champs n°530», Flammarion, 2002.

* 14 Jean-David Morvan in Anh Hoà Truong, « J-D Morvan : «Le manga peut sauver la bande dessinée», L'année de la BD n°3.

* 15 Cf. 3 - La prépublication en France

précédent sommaire suivant