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L'espace dans Rigodon de CÚline


par Gaëtan Jarnot
UniversitÚ de Nantes
Traductions: Original: fr Source:

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3-2- LES LIEUX DE LA MÉMOIRE

Les lieux de la mémoire du narrateur sont d'abord ceux de sa fuite à travers l'Allemagne. Le passage du lieu de la narration au lieu de l'histoire s'effectue par un glissement spatial en confondant l'espace réel et l'espace textuel. Le narrateur tient à ne pas perdre son lecteur dans l'histoire et dans le texte.

...moi j'ai à ne pas vous quitter ! vous retrouver à Ulm !... 92(*)

Mais nous nous attarderons surtout sur les souvenirs du voyage qui ramènent aussi à d'autres lieux de la mémoire. Le récit principal ramène en effet d'autres souvenirs. Ces souvenirs ont pour objet de servir à une base de référence ou comparative pour pouvoir décrire la situation décrite dans le récit principal. Or ces lieux nous ramènent souvent en France, à Paris, à Meudon ou bien dans des lieux déjà évoqués dans d'autres textes de Céline.

Copenhague est un le modèle d'une ville dont la description nécessite l'allusion à d'autres villes93(*). Le centre, Kongers Nytorv est comparé à Bordeaux :

Comme à Bordeaux, même style, mais moins réussi...94(*)

Pour une fois, la multiplication des données spatiales rend la description relativement réaliste. Contrairement aux autres villes la guerre n'est pas présente, et la ville représente le confort bourgeois et le plaisir. La description se poursuit de cette façon en comparant le quartier louche Nyham à de nombreux autres quartiers cités dans d'autres villes : Marseille, Paris, New York, Le Havre. Marseille et Le Havre sont en partie détruites quand il écrit :

Vous diriez le genre Saint-Vincent au Havre autrefois...95(*)

Ces lieux qui occupent la mémoire du narrateur ont donc surtout une dimension affective. Le fait que la ville soit associée à d'autres villes en temps de paix est également signifiant : cette ville n'appartient pas au monde de la guerre. 

Pour Hambourg, le narrateur ne nous présente qu'une petite partie de la ville : son quartier des plaisirs, Sankt Pauli :

là je crois c'était Sankt Pauli, le quartier... plus qu'un quartier presque une autre ville, tout au plaisir, bobinards, friteries.96(*)

Le quartier étant démoli, le narrateur va utiliser la comparaison pour décrire non pas le quartier de 1945 mais le quartier d'avant-guerre. La référence à une expérience passée n'est là que pour insister sur la mutation radicale du lieu dans lequel il ne se retrouve plus :

 pour comparer je dirais surtout le Brousbir Casablanca... rue Bouteru était pas grand chose... 97(*)

Mais peu à peu les référents s'ancrent de plus en plus dans le passé littéraire de Céline :

absolument essentiel pour que vous y soyez un peu, que ce soit pas seulement du rêve, ces quais de Rochester, Chatham et Stroude...98(*) 

C'est en effet à Rochester que Céline a fait une de ses expériences de jeunesse les plus marquantes : le séjour transposé dans Mort à crédit, (p.694-773), le nom des autres villes anglaises apparaissent également dans ce roman. ; du passé on passe à l'univers plus proprement littéraire de l'auteur, il s'enferme dans ses souvenirs romanesques qui ne servent plus que d'unique référence pour décrire la réalité. La référence à une expérience passée n'est là que pour insister sur la mutation radicale du lieu dans lequel il ne se retrouve plus.

Lorsque le narrateur perd le sens de la mesure dans un paysage de guerre après les bombardements, il se raccroche également à des éléments connus :

je vous dirai comme grosseur, hauteur : de la Trinité à la place Blanche...[...] « trois quatre fois haute comme Notre-Dame... 99(*)

tout du long, des ponts et des passerelles plus hautes à peu près que le premier étage de la tour Eiffel !... 100(*)

Ce renvoi à des lieux connus est une constante du héros célinien. L'angoisse devant l'inconnu fait qu'il doit sans cesse revenir à ce qui a déjà été exploré. Il se replie donc progressivement sur des référents parisiens puis proprement littéraires. C'est pour lui le seul moyen de donner une représentation de l'espace qui l'entoure. Tout objet, lieu, espace doit pouvoir se définir par rapport à son modèle. Et l'on voit combien Céline considère Paris comme référence absolue.

* 92 Rigodon, p.798

* 93 Rigodon, pp.907-922

* 94 Rigodon, p.909

* 95 Rigodon, p.912

* 96 Rigodon, p.857

* 97 Rigodon, p.857

* 98 Rigodon, p.857

* 99 Rigodon, p.866

* 100 Rigodon, p.877

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