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La créativité en musicothérapie auprès de personnes schizophrènes comme re-création de soi d'un point de vue phénoménologique


par Aude Cassina
Université des Arts de Zurich (Suisse) - Master of Advanced Studies en musicothérapie clinique 2010
  

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Déroulement des séances

Au mois d'août 2009, Monsieur K. se présente spontanément dans la salle de musicothérapie, un beau matin, intrigué par le bruit qu'il en perçoit. Il s'intéresse immédiatement au matériel de sonorisation que l'institution vient d'acquérir et qui se trouve être momentanément entreposé dans la salle. Il raconte son attrait pour la mécanique et l'électronique, tout en faisant un lien avec le piano et sa manufacture. La musicothérapeute lui propose de prendre rendez-vous afin de pouvoir goûter au plaisir de découvrir les différentes fonctions et les différents sons que l'on trouve sur un clavier électronique. Il accepte volontiers et revient la semaine suivante au jour et à l'heure proposés, encouragé par un éducateur. Monsieur K. pianote sur toutes les touches, appuie sur chaque bouton et s'amuse des différents sons qu'il crée. Il commente les divers types d'instruments que le clavier reproduit et parle de sa vie, notamment du décès de ses parents et de la peine qu'il en ressent encore aujourd'hui. Il dit se sentir triste, fait la moue et rit simultanément. La musicothérapeute lui propose alors d'écouter

un peu de musique, et monsieur K. choisit, sans trop d'hésitation, d'entendre une chanson de Michel Sardou (La maladie d'amour). Il chante d'une jolie voix grave, un peu fluette et tremblante, avec une intonation très exacte. Trente minutes se sont écoulées, patient et musicothérapeute décident conjointement de mettre fin à la séance. Monsieur K. dit être content et vouloir revenir la semaine suivante. Il repart en chantonnant.

Cette première séance donne le ton des séances suivantes, qui se dérouleront de manière assez semblable, ritualisée, posant un cadre rassurant. Au vu du sentiment de persécution dont le résidant peut souffrir, la musicothérapeute décide de maintenir des séances individuelles. Celles-ci seront de type actif en utilisant notamment le clavier, le piano, la voix chantée et de type réceptif en lui permettant de choisir et d'écouter des chansons, de s'exprimer à leur sujet et d'évoquer les images mentales et affectives qu'elles lui inspirent. Des activités musicales différentes se succédant lui permettent de maintenir un intérêt et de l'attention tout au long de la séance ; aussi le temps qui lui est imparti - trente minutes - semble bien indiqué.

Du mois d'août au mois de novembre 2009, un objectif est posé, celui de permettre au patient de découvrir l'atelier de musicothérapie et ses divers modes d'expression. Les moyens mis en place sont les instruments proposés, l'écoute musicale et le chant. Les critères d'évaluation consistent en une fréquentation régulière de l'atelier par monsieur K. La synthèse de cette période révèle que le patient fait preuve de beaucoup d'intérêt ainsi que de certaines capacités d'attention et de concentration. Cependant, une attitude fluctuante, une ambivalence et des idées contradictoires sont parfois déroutantes. Sans accompagnement et attention constante de la part de la musicothérapeute, il explore succinctement le clavier et l'éteint de manière brusque et inattendue. En revanche, il est très respectueux du matériel utilisé, et dit se sentir en sécurité. La musicothérapeute note peu d'expression de sentiment de persécution, hormis lorsque quelqu'un fait irruption dans la salle. Monsieur K. demande alors pourquoi on lui veut du mal, et se rétracte après quelques minutes en s'interrogeant sur sa maladie qui le fait souffrir et lui donne de mauvaises impressions. Dans ces moments d'agitation, il répète souvent qu'il n'est pas homosexuel, et il tente de quitter la séance en cours, en prétextant qu'il doit y aller et en utilisant les mots suivants : « Bon, ben j'y vais, mademoiselle Maude ». Néanmoins, il semble toujours content de venir découvrir ou redécouvrir l'atelier, et passe plusieurs fois par jour pour demander s'il est autorisé à venir jouer cinq minutes

ou à écouter un peu de musique. Lorsque la musicothérapeute ne peut l'accueillir, il repart lentement, à son rythme, sans frustration ni vexation. Si elle le reçoit, il s'assied et chante des airs qu'il apprécie et qu'il connaît relativement bien. Les paroles lui font quelquefois défaut, mais à l'écoute de la musique, lui reviennent souvent. Il semble alors se concentrer sur sa prestation, demande de temps à autre le texte qu'il lit plus ou moins bien, un microphone afin que sa voix porte bien, et oublie le monde environnant. L'instant d'un chant, les voix et les sentiments de persécution s'estompent. Il arrive que monsieur K. verbalise spontanément à la suite d'une chanson, soit en reprenant le thème du chant soit en parlant d'événements ou de sentiments plus intimes. Il survient fréquemment qu'il pleure, et que les extraits musicaux, notamment la musique d'orgue d'église, lui rappellent sa maman auprès de qui il pense ne pas s'être toujours montré très aimable et au sujet de laquelle il exprime un fort sentiment de culpabilité. En conclusion de cette synthèse, la musicothérapeute relève les forces et ressources du résidant, en citant tout d'abord son plaisir à participer, ensuite son intérêt pour la musique et finalement ses capacités à exprimer ses sentiments. Les difficultés remarquées sont un manque de repères spatiaux et temporels, une forte ambivalence et des sentiments de persécution générant beaucoup d'angoisse, avec des thèmes récurrents tels que l'homosexualité ou la perte d'êtres proches.

Du mois de novembre 2009 au mois d'août 2010, plusieurs objectifs sont amenés : il s'agit tout d'abord de tenter d'instaurer certains repères temporels en respectant le jour et l'heure des séances. Il s'agit ensuite de permettre à monsieur K. d'explorer d'autres types d'instruments, par exemple la batterie, l'accordéon ou un xylophone, et de maintenir certaines fonctions cognitives telle la mémoire par l'intermédiaire du chant et de solliciter un peu de vivacité d'esprit lors de la lecture de textes. La synthèse de cette période indique que monsieur K. se rend à l'atelier de manière épisodique, pour des raisons d'oubli, de fortes pertes d'équilibre liées à une grande fatigabilité, de problème mineur de santé ou encore pour des raisons de dissociation type ambitendance (il ouvre la porte pour rentrer, puis referme la porte, renonçant... geste qu'il peut effectuer plusieurs fois en un quart d'heure). Néanmoins, lorsqu'il le peut, il participe de manière active et demande à chanter ou à jouer du clavier, instrument pour lequel il voue une grande passion. Il découvre l'accordéon, inspiré par le son trouvé au clavier électronique, qu'il agite avec force et détermination, engendrant un son de volume sonore très élevé. En général, il tire et pousse une dizaine de fois le soufflet en essayant

de déplacer les doigts de ses deux mains sur les boutons, puis écoute l'accompagnement effectué par la musicothérapeute qui tente de soutenir ses efforts et d'agrémenter son exploration sonore dans le même état d'esprit que lui. Il repose l'instrument au sol et sollicite une autre activité. Il découvre également la batterie, sur laquelle il tape avec beaucoup d'énergie pendant un très court laps de temps. Il joue de la grosse caisse avec son pied et essaye chaque tambour et sa sonorité particulière, sans oublier les cymbales. Il exprime alors son manque d'enthousiasme pour cet instrument qui le fatigue rapidement.

En revanche, son attrait pour le chant va grandissant, et après avoir entendu certains résidants chanter en karaoké, réclame à en faire de même. Il apprécie d'entendre sa voix portée dans les airs par le microphone et son système électronique. Monsieur K. se met alors en scène, laissant apparaître un peu de théâtralisme sur un fond de narcissisme. Selon la chanson dont le texte défile sur l'écran, il lit rapidement et suit relativement aisément la musique diffusée. Aussi se montre-t-il apte à effectuer plusieurs actions cognitives simultanément. Le sourire affiché par la suite témoigne du plaisir éprouvé à être sur le devant de la scène quelques instants. Lorsqu'il parle des sentiments qu'il éprouve en chantant, sa compréhension et son analyse du texte et de son sens sont pertinents. Par exemple, le lien exprimé par le patient entre la chanson Je vous ai bien eu de Michel Sardou et le suicide est assez éloquent. Monsieur K. explique que malgré des tentations passées, « ça n'est pas quelque chose à faire ». Il rit et pleure simultanément, signe d'ambivalence des sentiments. Cependant, il annonce souvent qu'il apprécie ses séances de musique, et la musicothérapeute en déduit qu'elles lui permettent de faire passer le temps un peu plus vite, de se sentir vivre intérieurement, qu'elles l'amènent à éprouver d'autres sentiments que la tristesse et suscitent beaucoup de souvenir, parfois de la culpabilité et de la mélancolie, du plaisir et pas mal d'humour, qu'il peut exprimer de manière non verbale et avec des mots.

Lorsqu'il regagne son unité de vie en chantant, le personnel accompagnant apprécie sa bonne humeur. Si le premier objectif qui consiste à permettre au patient d'obtenir un repère temporel n'est pas atteint (aux vues de ses fréquentes absences), les autres objectifs, à savoir la découverte d'instruments et le maintien de compétences cognitives, sont en bonne voie.

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