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La créativité en musicothérapie auprès de personnes schizophrènes comme re-création de soi d'un point de vue phénoménologique

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par Aude Cassina
Université des Arts de Zurich (Suisse) - Master of Advanced Studies en musicothérapie clinique 2010
  

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Déroulement des séances

Monsieur F. participe à des séances de musicothérapie de type actif et réceptif depuis 2005. Etant donné sa grande timidité et son manque de sens relationnel, la musicothérapeute le reçoit en individuel durant les six premiers mois de séances. Pendant ce temps, patient et musicothérapeute apprennent à faire connaissance et par l'intermédiaire du piano, ils créent des dialogues musicaux qui deviennent verbaux par la suite. Ainsi cette séance pendant laquelle, à la suite d'une improvisation pianistique, monsieur F. annonce que son grand-père était violoniste, et beaucoup plus gentil que son père qui lui faisait peur. Enfant, il était effrayé à l'idée de ne pas réussir à l'école et de devoir en subir les conséquences dans le cadre familial. Mis en confiance, il se détend, parle de manière très discrète et polie de sa vie, et exprime ses émotions passées et présentes. La musicothérapeute, en accord avec l'éducateur référant, prend alors la décision de lui proposer d'intégrer un groupe de musicothérapie active.

Durant cette période de transition d'environ une année, il poursuit ses séances individuelles et s'initie aux séances collectives d'improvisation. Le rapport de confiance qui s'était établi entre monsieur F. et la musicothérapeute s'étiole de manière momentanée, et le patient tend à se replier sur lui, perdant ses repères. En séance collective, il s'isole en jouant une mélodie au clavier et ne tient pas compte des temps d'arrêt musicaux des autres participants. De la même manière, il ne prend pas part aux discussions suscitées par les interactions au sein du groupe. Cependant, la musicothérapeute note que son excellent sens de la musique et son oreille particulièrement développée lui permettent de créer un lien avec la production sonore groupale en reproduisant une phrase mélodique entendue. Ainsi, il communique parfois et dialogue de manière non verbale avec les autres participants. Les séances individuelles d'improvisation au piano permettent à monsieur F. d'acquérir davantage

de confiance en soi en imitant et en développant une technique personnelle d'approche du clavier. Monsieur F. s'étant coupé une partie de la première phalange du majeur de la main droite, il affine sa dextérité en cherchant des mélodies ou des intervalles à deux sons, utilisant tous les doigts de ses deux mains de manière simultanée ou dissociée. Associant technique et assurance, et avec beaucoup d'encouragement, il peut faire preuve d'une grande créativité. Il s'initie également au xylophone sur lequel il cherche, avec une mailloche, à reproduire des mélodies entendues. A l'aide de deux baguettes, il survient qu'il crée également sa propre ligne mélodique. Les sons semblent alors peu organisés, les mailloches « volant » sur les lames du xylophone.

En 2007, de nombreux changements ponctuent la vie « musicale » et « sociale » de monsieur F. dans le cadre de l'atelier. Les séances individuelles sont supprimées au bénéfice du groupe. L'objectif consiste à lui permettre de prendre davantage d'assurance et d'accepter de devenir pour quelques instants le chef d'orchestre de l'ensemble. On relève de cette période musicothérapeutique qu'il privilégie toujours le clavier et que grâce à ses capacités d'écoute et de mémorisation, il rejoint musicalement le groupe, bien que ses difficultés de motricité fine l'empêchent parfois d'atteindre le tempo musical de l'ensemble instrumental. Il ne s'impose pas encore aux autres, et se montre discret derrière son clavier qui le protège de tout contact. Néanmoins, il participe activement au groupe en se fondant dans la production sonore de l'ensemble. Le patient ne recherche plus de petites mélodies connues, mais s'adapte à ses pairs et tient compte des autres. Il reste dans la « réalité musicale » éphémère du groupe. Par contre, il interprète parfois les intentions des personnes qui l'entourent et s'impose des limites en fonction de ce qu'il croit avoir compris, perçu ou entendu de l'autre. Cependant, cet état de fait se produit rarement, et monsieur F. sait expliquer ce qu'il a ressenti lors de l'événement, par exemple s'il a éprouvé de la colère ou de la peine. Concernant l'animation du groupe, monsieur F. accepte de diriger le groupe. Il ne se montre pas trop directif, et permet à chacun de s'exprimer librement. En pointant du doigt une personne, il l'invite à se produire musicalement, incitant parfois plusieurs personnes à jouer ensemble, tel un chef d'orchestre dont la partition naît de manière naturelle au bout de ses doigts. Il anime, donne vie à chacun, avec un réel plaisir et davantage de facilité que l'on ne peut s'y attendre. Les participants, outre les improvisations libres et les divers jeux musicaux proposés, choisissent d'apprendre à jouer des standards de la musique rock, tels que smoke on the water du groupe Deep

Purple ou Highway to Hell du groupe AC/DC. Après beaucoup de travail et de répétitions, la mélodie principale devient reconnaissable et il s'agit ensuite pour l'ensemble de se produire lors de certains événements importants ponctuant la vie de l'institution, par exemple la kermesse ou le noël des résidants. Les proches viennent partager un peu de bon temps avec les patients et assister à leur production musicale. L'ensemble est composé de résidants s'essayant à la batterie, à la guitare, aux percussions et de monsieur F. au clavier. Lors des premières représentations, inquiet du regard que les autres peuvent porter sur lui, et conscient de la qualité sonore de l'ensemble, monsieur F. prend un anxiolytique supplémentaire, confronté à un facteur stressant qu'il ne peut gérer. Inquiète, la musicothérapeute lui rappelle qu'il n'est pas obligé de participer, mais monsieur F. y tient et l'ensemble présente publiquement sa musique. Il dit en fin de journée être heureux que sa famille ait pu reconnaître ses qualités de musicien et se sentir soulagé et content d'avoir eu le cran de jouer devant eux. La musicothérapeute remarque alors une amélioration quant à ses capacités d'ouverture à l'autre.

De 2008 à 2009, elle relève que monsieur F., mis en confiance par le clavier qu'il apprécie et qu'il connaît bien désormais, laisse libre cours à son imagination et à ses capacités d'écoute et se montre plus apte à suivre rythmiquement la pulsation musicale de l'ensemble. Il continue de progresser quant à l'expression de soi et à la gestion de ses émotions, il sait prendre la parole au sein du groupe et détailler son ressenti à la suite d'improvisation musicale collective. De même, il peut prendre spontanément la parole et se laisser aller à plaisanter amicalement avec ses pairs.

En milieu d'année 2009, monsieur F. subit deux crises d'épilepsie suivies d'une embolie cérébrale. Malgré des résultats neurologiques neutres, il s'avère que le patient est davantage sensible aux remarques qui lui sont faites et interprète de manière négative les actes et les pensées des autres. Par mesure préventive et souhaitant se défendre, il se met en colère et devient verbalement très agressif. Au sein du groupe, un repli sur soi est déploré. Le stress, normalement sain, qui le gagne lors de prestations publiques survient à nouveau de manière négative. Il devient impatient et belliqueux, rebelle et impoli. A la suite de ce type d'événement, il aime à exprimer ses difficultés, ses craintes et angoisses qui le maintiennent dans un état de mal-être général. Affronter les autres et leur regard intrusif devient une épreuve ardue à surmonter, et il éprouve le sentiment légitime de devoir se battre pour survivre. Son comportement se modifie, il

redevient centré sur lui, s'isole, est interprétatif et souffre de sentiments de persécution. D'un point de vue instrumental, il s'énerve musicalement, tente de jouer plus fort que les autres, arguant ne plus s'entendre. Il est fort probable que sa propre production sonore soit partiellement masquée par des voix et qu'en augmentant le volume sonore du clavier électronique, il tente de les couvrir. Néanmoins, dans le cadre de la chorale fraîchement créée par l'atelier de musicothérapie, il souhaite participer à des animations musicales au sein de foyers pour personnes âgées. De tendance solitaire et plutôt replié sur soi, mais de contact agréable, faisant preuve d'un comportement adéquat, il apparaît presque à son aise et son taux d'anxiété ne nécessite par de prise supplémentaire d'anxiolytique avant, pendant ou après l'activité susmentionnée. L'attitude de monsieur F. s'améliore au fil des séances et six à huit mois après son accident neurologique et jusqu'à ce jour, il s'exprime à nouveau, prend part à diverses conversations, parle de ce qu'il ressent et éprouve. Sur le plan cognitif, il paraît intellectuellement plus curieux, explore et s'approprie de nouveaux instruments, de type percussif tels la batterie et le djembé, et de type mélodique tel le violon, symbole de son enfance. Autre fait novateur, il affirme ses choix ainsi que ses goûts musicaux et instrumentaux. Parfois, il tend encore à penser qu'il joue mal, qu'il se trompe et que l'ensemble ne souhaite plus sa présence. Néanmoins, monsieur F. est bien accueilli au sein du groupe et trouve sa place de façon moins discrète, s'affirme dans les règles de la bienséance, sans agressivité. Au sein de la chorale, il chante très discrètement, le nez dans le texte. Semblant joyeux, il participe à sa manière à rendre l'ambiance générale plutôt sympathique, bienveillante, conviviale et décontractée. Cependant, il survient que monsieur F. se plaigne que la voix de la musicothérapeute se fasse plus sévère, que ses yeux deviennent schizophrènes, et que son visage se transforme de manière effrayante. Parfois conscient qu'elle ne lui veut pas de mal, il tente de distinguer la réalité de ses propres perceptions et manifestations. En vue d'apaiser sa souffrance, monsieur F. applique une des deux stratégies suivantes: soit il tente de se défendre et devient menaçant et verbalement agressif, soit il reste très calme, presque mutique et foudroie du regard celle qui s'avère être la source de sa souffrance. La musicothérapeute lui rappelle qu'elle ne veut pas lui faire de mal, et le patient peut alors exprimer son mal-être et raconter ses hallucinations visuelles qui engendrent de fausses interprétations. Apaisé, il poursuit les séances sans heurts.

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