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La créativité en musicothérapie auprès de personnes schizophrènes comme re-création de soi d'un point de vue phénoménologique

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par Aude Cassina
Université des Arts de Zurich (Suisse) - Master of Advanced Studies en musicothérapie clinique 2010
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Déroulement des séances

Monsieur N. se présente à l'atelier de musicothérapie à la fin du mois de janvier 2007. Après un premier entretien, il s'avère que sa personnalité timide et ses difficultés relationnelles imposent à la musicothérapeute une prise en charge en individuel. Il suit les séances de manière régulière et spontanée, fait immédiatement preuve d'intérêt et de bonnes capacités d'apprentissage. Il s'initie au ukulélé, petite guitare hawaïenne à quatre cordes, dont il retient trois accords fondamentaux qu'il est apte à reproduire d'une semaine à l'autre. La musicothérapeute remarque des compétences certaines d'imitation, d'assimilation et de restitution. Souhaitant poursuivre son initiation au ukulélé en développant une technicité instrumentale, et dans l'espoir de pouvoir accompagner des chansons, il fait l'acquisition d'une petite guitare hawaïenne. On relève alors dans le cadre de l'activité musicothérapeutique des possibilités de persévérance et une amélioration de l'estime de soi. Par l'utilisation de son propre instrument de musique en dehors des temps de séance, la musicothérapeute note une progression harmonieuse et homogène.

A la suite de quelques mois de séances, en ayant pour objectif de gagner davantage d'assurance en soi et de contenance face aux autres, monsieur N. accepte de participer également à des séances collectives. Il apprend à partager un moment d'improvisation musicale ou de jeux musicaux avec ses pairs sans que quiconque n'émette de jugement de valeur. Mis en confiance, il extériorise ses sentiments et exprime ses émotions, dans un premier temps de manière non-verbale. Des jeux d'expression de sentiments tels que le bonheur, la tristesse ou la colère par l'intermédiaire d'un carillon, d'une petite harpe celtique ou d'une timbale l'aident aussi à émerger de son repli sur soi. Dans un second temps, l'émulation du groupe contribue également à soutenir monsieur N. dans ses efforts de communication et de transmission orale. Il émet ses propres opinions et prend position lors de choix de musiques, s'intéresse à toutes sortes de percussions ethniques: conga, bongo, surdo ou djembé. Durant cette année 2007, et ce de manière globale, sa sensibilité musicale, ses facilités d'apprentissage, et son excellent sens du rythme lui permettent d'obtenir rapidement des résultats valorisants.

L'année suivante, monsieur N. se résout à montrer publiquement ses capacités musicales en se produisant en duo (ukulélé-voix ou ukulélé-guitare) lors de diverses animations intra muros tels que le noël des résidants ou la kermesse annuelle et extra muros telle une représentation dans un foyer pour personnes âgées. Ses débuts sont fébriles, ses jambes et ses mains tremblent, mais l'accueil d'un public chaleureux tend à le rassurer quelque peu. Ses « performances musicales » sont plus qu'honorables, et le bénéfice qu'il semble en retirer sur le moment s'avère très encourageant. Cependant, avec le recul, il se plaint de ne pas s'habituer à ce stress, dit se sentir mal à l'aise dans un corps étriqué et craint constamment de ne pas être à la hauteur. Il se montre par ailleurs fort critique envers lui-même, voire très sévère, et se rabaisse. Néanmoins, il propose spontanément de créer des duos ou des ensembles avec d'autres personnes en vue de préparer une pièce musicale. D'abord d'aspect improvisé, elle prend ensuite une forme plus cadrée, est travaillée et répétée inlassablement jusqu'à ce qu'elle prenne un sens esthétique commun à tous. Alors la musicothérapeute trouve une opportunité à ce que l'oeuvre naisse publiquement. La synthèse de cette période met en avant le courage et la persévérance dont fait preuve monsieur N., malgré quelques périodes d'abattement, des signes de fatigue corporelle et psychique.

Durant l'année 2009, monsieur N. poursuit des séances de groupe. La musicothérapeute relève une meilleure analyse des sensations éprouvées ainsi qu'une meilleure expression des sentiments. Monsieur N. explique aisément les sensations ressenties lors de la représentation publique : sur le mode physique par des tremblements, d'un point de vue psychologique par le sentiment d'appréhension éprouvé avant la représentation, le soulagement perçu après celle-ci, ainsi que le stress ressenti lors de la représentation elle-même. Il admet que ces phénomènes le renvoient à l'estime qu'il a de lui ainsi qu'à la crainte du jugement de l'autre. Le stress qui le gagne encore incite la musicothérapeute à remettre en question l'intérêt et l'impact de ce type d'exercice pour monsieur N., lequel, malgré de nombreux encouragements, ne peut améliorer l'image qu'il a de lui-même. Lorsqu'il joue en public, elle remarque sa position prostrée et souffre avec lui de son mal-être. Aussi décide-t-elle de mettre entre parenthèses cette activité. C'est sans compter sur la volonté du résidant qui réclame à faire partie du spectacle. Par conséquent, ce processus créatif destiné à émerger au reste du monde est maintenu, et monsieur N. poursuit les séances collectives dans ce contexte marqué également par la mort de son père. En séance individuelle, une transition instrumentale s'opère. Découragé par une forte sensation de stagnation et un sentiment d'avoir atteint ses limites quant à l'apprentissage du ukulélé, il délaisse cet instrument au profit du djembé. La musicothérapeute décide de lui donner l'opportunité de revenir à la source : au rythme, à la pulsation de vie et de lui offrir la possibilité de se réinventer musicalement, de se re-créer.

Ils abandonnent ensemble une période plus mélodique, davantage harmonique et monsieur N. s'initie au djembé. De par son tempérament, l'approche se fait douce et les sons feutrés. L'instrument est plus imposant, et nécessite, pour se faire entendre, de plus d'affirmation de soi que le petit ukulélé, discret et peu sonore. Paradoxalement, le djembé protège davantage celui qui en joue que le ukulélé qui couvre à peine la largeur d'un bras. Peut-être mis à nouveau en confiance, caché derrière le djembé, monsieur N. « se lâche plus facilement », selon ses mots. Néanmoins, l'apprivoisement est intellectuel, et il tient à comprendre et à apprendre des rythmes à partir desquels, avec le temps, de petites improvisations apparaissent. Cette période marque un renouveau qui ne tarde pas à laisser la place à de nouvelles expériences musicales. D'autres projets de vie pointent le bout de leur nez, et la préparation d'un départ possible de l'institution

remet en question le temps imparti à la musicothérapie au profit d'un travail en imprimerie.

Depuis 2010, monsieur N. ne participe plus qu'à une séance collective de musicothérapie pendant laquelle il met à profit l'apprentissage effectué du ukulélé et du djembé. Avec sa petite guitare, il est apte à accompagner certaines chansons françaises passant sur les ondes des radios (Toi plus Moi, de Grégoire) et aime à accompagner la chorale au djembé. Comme il s'intéresse également au piano et au xylophone, la musicothérapeute lui propose d'improviser sur des standards jazz (My baby just cares of me de Nina Simone). Le violoncelle ne le laisse pas non plus indifférent, et les basses résonnent sous ses doigts telle celles d'une contrebasse.

En synthèse des séances de monsieur N., la musicothérapeute tient à relever qu'elle voit poindre le processus suivant : par l'apprentissage advient une petite maîtrise de la technique instrumentale, avec elle apparaît un peu plus d'assurance, avec l'assurance et l'estime de soi se dessine le lâcher prise, avec le lâcher prise surgit l'improvisation, et de l'improvisation naît la créativité musicale.

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