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Le pouvoir dans l'institution. Essai d'anthropologie politique à  Christiania.

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par Pierre Vasseur
Université Lille 2 - Master science politique, spécialité Métiers de la Recherche  2012
  

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Section 3- Règles de la vie quotidienne chez les déviants

D'après J. Lagroye, « l'institution peut être vue comme un système d'attentes réciproques dont la stabilité est garantie par des règles et des règlements, ou par des dispositifs de repérage et de classement »93. C'est à ce premier facteur de stabilité que nous allons nous intéresser ici, puisque nous allons dans ce premier temps nous pencher particulièrement sur les règles écrites et non écrites qui se sont institutionnalisées à Christiania, puis nous reviendrons dans le deuxième grand axe de ce mémoire au deuxième facteur qui nous permettra de traiter la question du positionnement de l'individu dans l'institution94.

3.1 Produire des règles écrites pour qu'elles soient respectées ?

Christiania est une institution défendant un certain nombre de valeurs qui lui sont propres : notamment l'abolition de la propriété privée, la légalisation et la libre consommation de marijuana ou encore le rejet de l'idée de hiérarchie entre les individus. Des valeurs contraires aux principes de la plupart des sociétés « classiques », ce qui vaut à Christiania ses vertus alternatives pour les observateurs les plus modérés, ou l'étiquette de groupe déviant pour les plus critiques. Cependant, nous savons que derrière cette image biaisée se cache un système de normes très précises, supposées maintenir l'ordre à l'intérieur de la communauté95. Brièvement, rappelons qu'il existe à Christiania une loi commune qui apparaît très peu contraignante, à laquelle s'ajoutent neuf injonctions96. Celles-ci sont présentées comme l'émanation de la volonté générale qui traduit certaines valeurs défendues par les membres de cette communauté : le rejet de la violence et des armes, des drogues dures, le respect du bien d'autrui, ou encore le refus de voir la circulation automobile envahir leur milieu.

Ce qui nous amène à évoquer les normes communautaires, ce n'est pas leur simple description mais avant tout la manière dont elles sont produites. D'après H. Becker, « les

93 LAGROYE Jacques (dir.), FRANCOIS Bastien et SAWICKI Frédéric, Sociologie politique, op. cit., p.141

94 Pour cela, se rapporter à la partie II, Chapitre 1, « Section 2 - Distribution des rôles », p.105

95 Cf. « C. Les normes d'un groupe déviant : la « loi commune de Christiania » in VASSEUR Pierre, mémoire dirigé par DERVILLE Grégory, Christiania : monographie d'une utopie communautaire, op. cit., p. 53-55

96 Cf. annexe n°8, p.194 : « la loi commune de Christiania et ses neuf injonctions »

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normes sont le produit de l'initiative de certains individus, et nous pouvons considérer ceux qui prennent de telles initiatives comme des entrepreneurs de morale »97. Dans le cadre de notre problématique axée sur la nature du pouvoir, il est essentiel d'identifier ces fameux entrepreneurs de morale dont la fonction est de produire les normes à Christiania. Rappelons-nous de la loi commune de Christiania:

« Christiania's commitment is to create and sustain a self-governing community, in which everyone is
free to develop
[e]98 and express their selves, as responsible members of the community. »

Loi commune de Christiania, Ting book

Nous évoquions brièvement l'idée que cette loi est très peu restrictive. Mais une nouvelle lecture se focalisant uniquement sur la production des normes nous fait rapidement réaliser qu'à Christiania, les entrepreneurs de morale sont en théorie tous les christianites sans exception. Autogouverner de manière responsable dans un espace où l'individu est libre de s'exprimer et de participer, nous l'avons vu, au développement de ce projet commun ; voilà une idée qui semble-t-il mettra tout le monde d'accord. Cette vision très idéaliste, qui laisserait entendre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes dans cette utopie communautaire, ne pouvait nous satisfaire, ce qui nous a amené à interroger de ses - très nombreux - détenteurs du pouvoir de légiférer :

Richardt: «Because this is the basic law, this is not a law, you know, `we are gonna build up a self-supporting society and everybody is free, and you can do whatever you want under your responsibility for the community.' This is very interesting, and I will get back to that. [...] Then an important thing also is that: it is [was] decided by Sven, Kim, Kiel, Ole and Diego: five people!»

Allan: «Five men.»

Richardt: «Five men, out of five hundred, One percent! So there is no consensus over that at all. And that also means this is just the way that we said that: we five people here and everybody can go in and make it better. This is not a sort of stone taken down from a mountain by an old man, with a long beard you see...»

(Laughing)

Allan: «It's just five people who... in November 71' wrote this down on a piece of paper, in a book called the Ting Book, and already Christiania has been existing since two months at that time, but it's a good invention and it's partly anarchistic and partly liberal, not so much socialist.»

Richardt Lionsheart, un psychologue de soixante-cinq ans vivant seul dans la maison qu'il a bâti de ses mains à Fabriksområdet (« L'aire de la fabrique », aire locale n°7) en 1972, est

97 BECKER Howard, Outsiders. Etude sociologique de la déviance, Paris, A-M Métaillé, 1985, p.171

98 Nous mettons entre crochets cette coquille qui s'est produite lors de la production cette loi.

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une personne très critique à l'égard de la communauté dans laquelle il vit. Son ami Allan Anarchos, m'avait à plusieurs reprises évoqué l'importance de ce personnage assez charismatique qui ne laisse pas beaucoup la parole. Richardt est quelqu'un à fort caractère, qui capte l'attention et aime être écouté. Mais il est surtout un anarchiste assez individualiste, donc très libéral, pas toujours apprécié à Christiania. Cette loi, nous dit-il, n'en est pas une car trop vague et il convient qu'elle soit désacralisée puisqu'elle n'est que le fruit de l'imagination de cinq pionniers de Christiania qui créèrent cette sorte de « Constitution » pour reprendre le terme employé par Allan et Richardt, qu'ils estimèrent nécessaire pour fixer les règles du jeu dans l'institution. Cette loi fut écrite noir sur blanc dans le Ting book99 et correspond en quelques sortes à la naissance du droit à Christiania.

Plus loin dans l'entretien, Richardt nous explique que les christianites ont effectivement ajouté des règles en fonction des évènements - parfois malheureux - qui se sont produits à Christiania100, ce qui a conduit les christianites à ajouter peu à peu dans le Ting book, ces fameuses injonctions telles que « non aux drogues dures » ou « non à la violence ». Ensuite, Richardt poursuit son analyse avec cette dernière injonction qui voudrait qu'il n'y ait aucun acte de violence à Christiania, ce qui lui permet d'affirmer que ces « vraies » lois qui interdiraient notamment le recours à la violence sont sans cesse bafouée101:

Richardt: «The point was violence because violence thing was... If you behave violently you should leave. And some people did that and they just left. So, if violence is a cause for leaving the place, and if the real way to make a common meeting is the consensus. Okay, if the common meeting recognizes that the law is to leave when you behaved violently, but if the decisions are based on the consensus principles.»

Allan: «Yes

Richardt: «The common law says that you have to leave, and that means to leave forever. Consensus can then say: if there is consensus about `he should leave nineteen years'. So, you start up with nineteen years, or fifteen years or fourteen years, you know. And if everybody agrees with saying: `Ok, we put it down to fourteen years.' - `Ok, we can also put it down to seven years.'- `No!' - `Okay, then we put it down to fourteen years.' You see, then if there is one against then it's fourteen years. That's the way of consensus.»

99 Le Ting book était à l'époque un néologisme mélangeant du danois et de l'anglais, qui signifie littéralement « Le livre du peuple » de Christiania. Ceci est le support sur lequel ils inscrivirent la première ligne et sur lequel n'importe quel christianite peut, en théorie ajouter une ligne.

100 Nous pensons notamment au blocus contre les junkies en 1979 ou encore l'arrivée massive des gangs de motards dans les années 1980. Pour plus de détails, cf. « Chapitre I - Un projet utopique inscrit dans la durée » in VASSEUR Pierre, mémoire dirigé par DERVILLE Grégory, Christiania : monographie d'une utopie communautaire, op. cit., p.16-40

101 En réalité, la critique de Richardt envers son institution repose essentiellement sur l'argument de la violence qui est, d'après lui, omniprésente à Christiania. Richardt a même publié une tribune dans le journal de Christiania (UGESPEJLET) que nous n'avons malheureusement pas pu nous procurer.

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- «Yes.»

Richardt: «But this ends up with like... ninety days. Because they take it in an opposite way and it shows very easily how little brains there are out here, you know, and how little stability and how much eager to walk with the strong one, you see: `He is a pusher so he shouldn't think that I am against him, so I say something nice to him.' »

- «Ok. But, what does that mean?»

Richardt: «`ah! Ninety is a long time, I'm sure he can get back within sixty days'. That's what they would say, and that's all kind of... It means that's a slum, that's a ghetto and you know how a ghetto works! We are a ghetto!»

Nous avions déjà évoqué la mise en abyme de la déviance, comme l'une des curiosités à l'aide de laquelle nous pouvions qualifier ce qu'il se produit quotidiennement dans ce microcosme social. En fixant leurs propres règles en 1971, les pionniers de la commune libre étaient déjà etiquettés comme des déviants. Seulement la déviance ne s'arrête pas à ce simple étiquetage opéré par la société extérieure, car il existe des déviants parmi les déviants. L'exemple utilisé par Richardt montre qu'à Christiania comme ailleurs, bannir la violence était un vain mot, que les entrepreneurs de morale bercés par leurs rêves utopistes, n'avaient pas forcément mesuré.

Ce que nous montre Richardt est que, comme dans toutes les sociétés, bien qu'il existe des règles écrites à Christiania, celles-ci sont constamment transgressées par des membres de l'institution. Jusqu'ici, cela paraît tout à fait logique. Mais là où veut en venir ce Christianite est que bannir un christianite parce qu'il a eu recours à la violence s'est déjà produit, mais l'application de la peine varie grandement en fonction de l'accusé : le système de normes institué à Christiania n'est pas (ou peu) appliqué aux plus « forts », qui selon lui sont les pushers qui pourtant semblent être précisément les plus enclins à être violents. La raison de cet assouplissement des règles et donc de la peine encourue par un individu bénéficiant de soutiens des plus « forts », verra sa peine quasiment réduite à néant grâce au principe du consensus qui, lors de son jugement rendu par « l'assemblée commune » (fællesmøde), permettra à ses soutiens d'influencer la prise de décision. Ainsi, les pushers venus en masse lors de cette assemblée, useraient de leur pouvoir de domination sur le reste du groupe qui se mettra en retrait et en toute logique personne ne posera son veto contre une baisse significative de la durée de la peine de bannissement, même s'il s'agit de réduire cette peine de plusieurs années à quelques mois. C'est pourquoi Richardt en vient à la conclusion que Christiania est un « ghetto », soit un univers social dégradé par la transgression permanente des règles fixées par l'institution.

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Pour résumer, dans notre progression devant nous conduire à définir la nature du pouvoir à Christiania, nous réalisons à travers le témoignage de Richardt que ce n'est pas tant dans la quête des entrepreneurs de morale que nous devons orienter notre regard, mais dans les problèmes liés à l'application de ces règles. D'après Richardt, leur application variera selon le groupe d'appartenance du christianite accusé. Or, si ces règles formelles sont constamment transgressées, nous pouvons imaginer combien ces règles écrites n'ont qu'une faible « force symbolique »102, en particulier pour les groupes les plus dominants103. Finalement, le fait qu'après plus de quarante années et de multiples possibilités que tout un chacun puisse proposer l'ajout de nouvelles lois, il n'est pas étonnant que l'épaisseur du Ting book reste plutôt mince. En effet, pourquoi aller ajouter de nouvelles règles en sachant qu'elles seront appliquées de manière partiale?

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"Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait"   Appolinaire