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L'Union européenne et Chypre: autopsie d'un succès inachevé


par Meriem JAMMALI
Université Paris IV Sorbonne - Master Enjeux, conflits, systèmes internatinaux à l'époque moderne et contemporaine 2006
  

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CONCLUSION

Depuis l'antiquité, Chypre est victime de sa position géographique, qui la place au coeur de la Méditerranée orientale, sujet de toutes les convoitises : régionales et mondiales. La complexité de sa constitution (1960) traduit clairement sa fragilité géopolitique. La fin de l'Empire ottoman, les intérêts stratégiques de l'Alliance Atlantique (OTAN) dans le contexte de la Guerre froide ont façonné le paysage actuel de l'île. De ce fait, Chypre s'est trouvée prisonnière des facteurs qui dépassent ses frontières.

Dès l'apparition dans les années 50 du mouvement anti-colonial, la Grande-Bretagne, puissance coloniale en place a utilisé les différences ethniques (entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs) pour s'imposer comme seul arbitre. Sous la pression des américains, elle octroie à Chypre son indépendance selon les bases des Traité de Londres et de Zurich, mais avec le retour de la Turquie sur la scène chypriote à partir du Sommet de Londres (1955).

La République de Chypre est ainsi née. Cependant, La Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie sont des pays garants de la Constitution de 1960 et les deux bases britanniques échappent à la République de Chypre. Cette indépendance empoisonnée est la cause directe de l'invasion turque en 1974 et la division de facto de l'île. Depuis, la recherche d'un règlement sous les auspices de du secrétaire général de l'ONU n'a jamais abouti à une solution viable et le problème de la partition est considéré comme un problème « ethnique » ou identitaire. Gilles Bertrand va dans ce sens en affirmant que la partition est souvent présentée comme une solution satisfaisante aux problèmes ethniques220(*).

Lorsque Chypre dépose sa candidature (1990) à la Communauté européenne avec la complicité grecque, elle espérait appartenir à une coalition capable d'assurer sa sécurité et sa souveraineté particulièrement face aux visées turques. La fin de la Guerre froide, l'échec des Nations unis à trouver une solution marque un nouveau tournant dans la politique étrangère chypriote. La perspective d'une adhésion favoriserait le règlement du problème chypriote et serait un avantage pour son économie.

Chypre est effectivement éligible de part son appartenance à l'aire culturelle européenne, sa capacité d'intégrer l'acquis communautaire et son niveau économique jugé capable de faire face à la concurrence. Du point de vue de l'UE, les avis des Etats membres étaient partagés en ce qui concerne son intégration à la CE. Certains redoutaient que le problème chypriote n'entrave la stabilité au sein de l'UE. Sous les pressions de la Grèce et l'influence britannique, le règlement du problème chypriote n'est plus une condition préalable à l'adhésion (Agenda 2000).Les Chypriotes grecs ont rejeté le plan Annan, en contrepartie, les Chypriotes turcs ont voté pour ce dernier. L'échec du plan Annan a mis l'UE en difficulté. Sa crédibilité en tant que puissance politique est mise en accusation. Le 1er mai 2004, la partie sud de Chypre rejoint l'Union européenne et l'acquis communautaire est suspendu dans la partie Nord. Cette adhésion n'effacera pas les prérogatives politiques des trois pays garants : la Grèce, le Royaume -Uni et la Turquie.

Ainsi, pour répondre à la question que nous nous sommes posée au début de ce travail, l'UE ouvre la porte à un pays qui un problème de souveraineté patent. Le Royaume-Uni dispose dans le Sud de l'île, de deux bases militaires souveraines. Les Nations unies contrôlent la zone tampon qui sépare les deux parties de l'île. La partie Nord incluant une partie de la capitale Nicosie est occupée militairement par la Turquie depuis 1974. Nicosie reste la dernière capitale européenne divisée.

Avec l'entrée dans l'UE, Chypre est face à une nouvelle situation géopolitique et institutionnelle et doit, par conséquent, redéfinir son poids politique réel et sa marge de manoeuvre. Alors que nous sommes au début de ce nouveau contexte politique à Chypre (une adhésion acquise), deux scénarios se présentent. Le premier d'entre eux : l'Union européenne accepterait la Turquie comme nouveau « pays européen », à plus ou moins long terme, serait la chute du dernier mur en Europe -celui de Nicosie - et la mise en place d'une fédération bizonale et bicommunautaire selon le modèle du plan Annan. Par conséquent, l'intégration économique et politique du Nord et du Sud se ferait progressivement. De ce changement résulterait plusieurs concessions des deux communautés. Dans cette logique, les Chypriotes turcs accepteraient une diminution de leurs prérogatives politiques face aux Chypriotes grecs majoritaires dans l'île, qui à leur tour feraient face à l'ingérence des Chypriotes turcs dans les affaires de l'île (alors que depuis 1974, ils gèrent seul leurs affaires). Cependant, pour la communauté Chypriote turque, ce nouveau cadre constituerait une revanche sur les longues années d'embargo et la morosité de leur économie.

Le deuxième scénario : la Turquie serait définitivement exclue de l'UE et la RTCN serait liée de facto à la Turquie. Cependant, les conditions politiques locale, régionale et mondiale rendent peu probable une telle issue. En effet, Chypre pourrait surprendre ses partenaires européens et n'opposerait pas son droit de veto contre l'adhésion de la Turquie. De plus, la Grèce ne menace plus de brandir son veto après l'intégration de Chypre dans l'UE. S'ajoute à cela le fléchissement de la politique turque vis-à-vis de Chypre surtout après la victoire de Recep Tayyip Erdogan chef du parti islamiste modéré (AKP) aux élections générales du 3 novembre 2002. En effet AKP fait de l'adhésion à l'UE sa priorité et reconnaît que le problème chypriote est un obstacle de taille à sa démarche. Cette alternance politique en Turquie s'est accompagnée par la victoire à la RTCN du parti de Mehmet Ali Talat (CTP) aux législatives en décembre 2003. Ce dernier, contrairement à son prédécesseur Rauf denktash, soutient une solution fédérale et l'adhésion de Chypre à l'UE tout en critiquant la gestion turque des affaires de la communauté Chypriote turque. Finalement, à l'échelle européenne, l'UE ne pourrait pas écarter la Turquie aussi bien pour des raisons politico-stratégiques (lutte contre l'intégrisme islamique et le terrorisme, etc.) que pour des raisons économiques. En effet, même si l'expérience de Chypre démontre que l'UE est incapable de définir une approche et des actions communes et que les Nations unies et les Etats-unis sont les seules forces crédibles pouvant proposer une solution, le devenir européen de la Turquie serait décisif dans l'évolution future du problème chypriote. A ce stade, il y a fort à parier que la RTCN sera intégrée définitivement à la république de Chypre.

Les acteurs lointains tels que les USA pourraient toutefois infléchir simultanément dans un sens ou dans l'autre le devenir de l'île et de la Turquie. Les Etats-Unis peuvent-il faire autre chose qu'imposer sa « fidèle protégée » la Turquie221(*) ? Le caractère positif de la réponse semble évident. Si l'on considère que les Etats-Unis peuvent exercer des pressions sur l'union européenne afin que la Turquie entre dans l'UE.

En somme, le nouveau climat politique qui règne sur le dossier chypriote associe des éléments contradictoires. Mais le rapprochement entre Bruxelles et Ankara - pourvu qu'il dure - constitue une nouvelle donne qui pourrait peser favorablement dans le dénouement de la « tragédie chypriote ».

* 220BERTRAND (G), « La solution au problème identitaire », in C.EMOTI, Texte intégral disponible sur le site : www.cemoti.fr.

* 221 D'après Pierre Gerbet, le Président Bush a appuyé publiquement la candidature turque dans l'intérêt de l'Alliance atlantique, document disponible sur le site de la Construction européenne : www.ena.lu.

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