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Du Bestiaire au Mythe: Analyse d'un aspect de l'imaginaire baudelairien dans Les Fleurs Du Mal

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par Amina Benelhadj
Université Mentouri de Constantine - Magister 2006
  

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Inépuisable puits de sottises et de fautes !

De l'antique douleur éternel alambic !

A travers le treillis recourbé de tes côtes

Je vois, errant encore, l'insatiable aspic.(1)

La peur devant la fuite du temps est plus angoissante et plus violemment incarnée dans les vers de L'Horloge, où « Le leitmotiv du `Souviens-toi' - 5 fois repris en français, une fois en anglais et une fois en latin, la langue de l'Eglise et du dogme ! - invite certes à se remémorer la réalité d'un Temps personnifié en `dieu impassible' »(2). Dans les quelques vers qui suivent, la seconde possède la voix d'un insecte chuchotant qui fait plonger dans une grande terreur. Par sa méticuleuse description, Baudelaire permet à son lecteur d'imaginer et de ressentir l'angoisse que provoque ce grouillement qui tue le Temps :

Trois mille six cent fois par heure, la Seconde,

Chuchote : souviens-toi ! - Rapide avec sa voix

D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,

Et j'ai pompé ta vie avec ma pompe immonde !(3)

La Seconde, ne se contentant pas d'avoir une voix d'insecte, recoure « au tutoiement, qui procède de la tradition du mement mori léguée par la prédilection chrétienne, aide à une intériorisation dramatique du temps. »(4)

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(1) Ibid., strophe 8.

(2) Op. cit., P. Labarthes, p. 193.

(3) L'horloge, Les Fleurs du Mal, strophe 3.

(4) Op. cit., P. Labarthes, p. 192.

Dans Les Métamorphoses d'un Vampire, l'inévitable et destructeur passage de la vie se fait par le biais de la beauté de la femme(1) qui après avoir sucé toute la moelle du poète, s'avère être un monstre plein de pus(2). De leur côté, les mouches et les larves putréfient les cadavres, dans un bourdonnement et un écoulement qui provoque la fuite douloureuse de la mort(3) :

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D'où sortaient de noirs bataillons de larves,

Qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.(4)

Dans Le Crépuscule du Soir, Baudelaire utilisera l'image de la ville où la Prostitution prend le sens figuré de plaisirs de la vie. Sous l'influence de l'ennui, l'homme se laisse submerger par ces plaisirs à arrière-goût de remords que le poète qualifie d'ennemis :

La Prostitution s'allume dans les rues ;

Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;

Partout elle se fraye un occulte chemin,

Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main ;

Elle remue au sein de la cité de fange

Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.(5)

Il arrive que le poète connaisse une autre forme, plus intime, du grouillement. Dans Spleen (LXXVIII), ce dernier prend naissance à l'intérieur même de son cerveau muré par le Spleen :

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D'une vaste prison imite les barreaux

Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveau.(6)

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(1) Cf. image de la femme monstrueuse, in. L'Homme-animal : Le bestiaire de l'identification, p. 56.

(2) Les métamorphoses du vampire, Les Fleurs du Mal, strophe 2, v. 4.

(3) Cf. image de la mort dans : Une charogne, analyse d'un poème synoptique, p. 116.

(4) Une charogne, Les Fleurs du Mal, strophe 5.

(5) Le crépuscule du soir, Les Fleurs du Mal, strophe 2, vv. 11- 16.

(6) Spleen (Quand le ciel bas et lourd...), Les Fleurs du Mal, strophe 3.

Dans Le Poison, le poète associe son amante à tout ce qu'il connaît de plus beau au monde, mais surtout au vin et aux paradis artificiels. C'est cette femme aux beaux yeux verts qui l'entraînera vers la mort à travers des morsures qui sont en réalité celle du temps :

Tout cela ne vaut pas le prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords,

Et, charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !(1)

L'image de l'insecte est, sans l'ombre d'un doute, souvent associée dans la poésie baudelairienne au temps qui passe. Ce dernier coule douloureusement entre les doigts du poète qui ne peut le retenir et qui se voit insensiblement dévoré par son affreux rongement.

Après avoir fait une large place aux insectes et à leur grouillement, le poème introducteur, Au Lecteur, évoque aussi « (...) les chacals, les panthères, les lices »(2) ainsi que « les serpents »(3) et « Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants (...) »(4) à qui expriment une grande agressivité vis-à-vis de l'homme. Cette agressivité est une autre forme d'expression de l'omniprésence de la mort et de la phobie d'Anubis qu'éprouve le poète. Comme les insectes, les carnassiers(5) sont une espèce animal dont l'image reflète la fuite mortelle du temps. Ils s'attaquent à l'homme, vivant ou mort, avec une férocité qui évoque l'action destructrice du temps . Durand précise , à ce sujet , que « la plupart du temps

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(1) Le poison, Les Fleurs du Mal, strophe 4.

(2) Au lecteur, Les Fleurs du Mal, strophe 8, v. 1.

(3) Ibid., v. 2.

(4) Ibid., v. 3

(5) Si l'on regroupe le nombre d'occurrences de la rubrique « carnassiers », « termes généraux » et « chien », on arrive à plus de trente occurrences, ce qui donne la première place à ces figures, par ordre de fréquence numérique. (cf. classification proposée dans les annexes).

l'animalité, après avoir été le symbole de l'agitation et du changement, endosse plus simplement le symbolisme de l'agressivité, de la cruauté. »(1)

Duellum est l'un des poèmes où le poète exprime cette omniprésence de la mort qui s'impose à travers le duel que se lancent deux guerriers dans un gouffre qui ressemble étrangement à l'Enfer. Ce poème fait sonner l'heure de la vengeance qu'attendaient « (...) les dents,(et) les ongles acérés »(2) « (...) des chats-pards et des onces »(3).

Dans Abel et Caïn, c'est l'image du chacal qui symbolise la mort en étant associée à la race homicide du fils banni :

Race de Caïn dans ton antre

Tremble de froid, pauvre chacal !(4)

En faisant une transition du schème de l'animation, les cris monstrueux deviennent également l'une des marques de la fuite du temps. Le loup, qui est le carnassier sauvage le plus représenté dans la poésie baudelairienne, fait peser par ses cris une menace de mort permanente(5). Par ailleurs, dans la tradition campagnarde française, il est souvent dit qu'un loup(6) ou qu'un chien « crie à la mort »(7). Ce qui fait de ces deux animaux fort apparentés des symboles folkloriques du trépas.

La mort se fait maîtresse des lieux dans un autre poème où le titre est des plus funèbres et suggestifs. Il s'agit de Sépulture, pièce où l'image de la vipère est alliée à celle de l'araignée, du loup et des filous pour nous plonger dans une atmosphère des plus cauchemardesques. Ce poème,

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(1) Op. cit., Durand (1969), p. 90.

(2) Duellum, Les Fleurs du Mal, strophe 2, v. 2.

(3) Ibid., strophe 3, v. 1.

(4) Abel et Caïn, Les Fleurs du Mal, strophe 8.

(5) Cf. L'irrémédiable quelques pages plus haut (préciser la page)

(6) « (...) mot issu, selon Langton, d'une racine signifiant « hurler » auquel se joignent tout naturellement les tannins, les chacals. », in. Op. cit. Durand, 1969, p. 91.

(7) Ibid., p. 92.

où lecteur et récepteur se mêlent, est le récit macabre d'un enterrement par une nuit sans étoiles, « Derrière quelques vieux décombres »(1). Endroit où l'araignée tisse sa toile, où « la vipère »(2) fait « ses petits »(3) et ou ;

Vous entendrez

Sur votre tête condamnée

Les cris lamentables des loups(4)

(...)

Et les complots des noirs filous.(5)

Dans ce poème, Baudelaire recourt à des animaux (araignée, reptile, loup) qui entrent dans les traditions mythologique, folklorique et même religieuse d'un bestiaire de la mort. L'araignée, est un insecte « surdéterminé parce que caché dans le noir »(6). Elle est aussi une créature « féroce, agile, liant ses proies d'un lien mortel, et qui joue le rôle de la Goule (7)(...) »(8). Le recours à cette image n'est donc pas innocent, mais reflète une influence imaginaire folklorique. En effet cet animal dévoreur de cadavres, tisse ses filets et s'installe, dans ce poème, à l'endroit précis où un mort sera mis sous terre. La vipère quant à elle, est un reptile qui vit la plupart du temps dans le monde souterrain. Elle, tout comme le serpent, sont dotés d'un venin puissant qui, souvent, donne la mort. Les reptiles se voient ainsi conférer un symbole folklorique de créatures redoutables vivant dans les ténèbres.

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(1) Sépulture, Les Fleurs du Mal, strophe 1, v. 3.

(2) Ibid., strophe 2, v. 4.

(3) Ibid.

(4) Ibid., strophe 3.

(5) Ibid., strophe 4, v. 3.

(6) Op. cit. Durand (1969), p. 115.

(7) La goule, « vampire à forme de femme qui, selon les superstitions orientales, dévore les cadavres dans les cimetières », in. op. cit., Dictionnaire Flammarion.

(8) Op. cit. Durand (1969).

On retrouve cette image dans L'Irrémédiable où « un malheureux ensorcelé »(1) cherche « la lumière et la clé »(2) en fuyant la pénombre pleine de reptiles représentant le danger permanent de la mort.

Dans Voyage à Cythère, Baudelaire nous emmène sur l'île de la belle Vénus, endroit tant convoité par les hommes. Cette terre paradisiaque s'avère, pourtant, un véritable enfer terrestre. En effet, après une première partie descriptive, la huitième strophe nous fait entrer dans un monde effrayant où la Mort et « ses aides »(3) exercent les plus horribles sévices et châtiments. La première image de cette deuxième partie, apparie une effroyable et minutieuse description symbolique, celle d'un pendu et des bêtes qui le dévorent. Les hurlements effrayants de Sépultures cèdent la place à l'image d'une lancinante gueule qui « vient surdéterminer »(4) le cri animal.

Dans ce poème, le « grouillement anarchique »(5) des insectes « se transforme en agressivité, en sadisme dentaire »(6). A travers l'image des quadrupèdes, cherchant à planter leurs horribles dents dans une pourriture infâme, le poète présente une exposition sadique descendante(7), un grand plan détaillé de « ce pendu déjà mûr »(8) ainsi qu'un état de la violence et la férocité des bêtes qui l'entourent. Une fois de plus, la description baudelairienne est une irrévocable expression d'angoisse et de peur devant la mort. En effet, G. Durand confirme l'existence d'« une convergence »(9) entre « la morsure des canidés et la crainte du temps destructeur. »(10).

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(1) L'irrémédiable, Les Fleurs du Mal, strophe 4, v. 1.

(2) Ibid., v. 4.

(3) Un voyage à Cythère, Les Fleurs du Mal, strophe 10, v. 4. .

(4) Op. cit., Durand (1969), p. 90.

(5) Ibid. p. 89.

(6) Ibid.

(7) Cf. P. Labarthes, p. 516.

(8) Un voyage à Cythère, Les Fleurs du Mal, strophe 8, v. 2.

(9) Op. cit., Durand (1969), p. 93.

(10) Ibid.

Après les insectes et les carnassiers du bestiaire de la mort, c'est aux oiseaux de marquer leur funèbre territoire. Qu'ils soient des rapaces, comme le vautour de Au Lecteur, où des charognards, comme le corbeau invité par un Mort Joyeux à déguster une vieille carcasse, les oiseaux de Les Fleurs du Mal participent aussi au « sadisme dentaire »(1) qui naît de la peur baudelairienne devant la fuite du temps. Ce sadisme se fait particulièrement morbide dans Un Voyage à Cythère où deux strophes entières sont réservés à ces « féroces oiseaux »(2) aux « bec(s) impur(s) »(3) qui, se joignant au putride festin des « jaloux quadrupèdes »(4), déchirent « tous les coins saignants »(5) de l'infâme « pâture »(6).

Après une description effroyable de ce corps à la merci des animaux féroces, et dans un soucis de compassion, le poète se transforme lui-même en « ridicule pendu »(7). Il imagine et ressent exactement tous les sévices que ce dernier a enduré. Lui aussi est sans défense au milieu de ces bêtes à la fois immondes et innocentes qui rappellent par leur instinct la meute de loups de Femmes Damnées.

Dans L'Avertisseur, l'homme est un condamné, il ne peut ni rêver ni espérer à cause du serpent, cet  « (...) insupportable Vipère  »(8) qui, par sa « Dent »(9) maudite, rappelle à l'humanité l'inévitable passage du temps. Comme la seconde dans L'Horloge, la dent harcèle en tutoyant  :

Fais des enfants, plante des arbres,

Polis des vers, sculpte des marbres,

La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »(10)

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(1) Ibid., p. 89.

(2) Un voyage à Cythère, Les Fleurs du Mal, strophe 8, v. 1.

(3) Ibid., v. 3.

(4) Ibid., strophe 10, v. 1.

(5) Ibid., strophe 8, v. 4.

(6) Ibid., v. 1.

(7) Ibid., v. 2.

(8) L'Avertisseur, Les Fleurs du Mal, strophe 4, v. 4

(9) L'Avertisseur, Les Fleurs du Mal, strophe 2, v.

(10) L'Avertisseur, Les Fleurs du Mal, strophe 3.

Dans Le Rebelle, « Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle »(1) pour torturer atrocement un mécréant, alors que dans Le crépuscule du Matin, c'est le chant du coq accompagné de la délivrance, qui viendra mettre un terme aux « douleurs des femmes en gésine »(2).

Dans Une Charogne(3), comme dans Un Voyage à Cythère, le poète met en scène dans une description des plus réalistes, un cadavre en plein décomposition. Dans une promenade avec la femme aimée à qui le poète veut donner une grande leçon de philosophie, celui-ci s'arrête devant Une Charogne qui par « (...) de noirs bataillons de larves,/ qui coulaient comme un épais liquide »(4), donnait une impression de « vivant haillons »(5), une impression de vie dans la mort, de vie dans la pourriture. Ces mêmes « noirs bataillons de larve » rappellent délicatement « les intestins »(6) qui « coulaient sur les cuisses »(7) du pendu. Signalons, par ailleurs, la répétition du verbe `couler' qui apparaît dans les deux images pour suggérer une impression de réalité sonore.

On relève également une autre image, celle de la chienne qui est très attachée, par le mythe et par l'anthropologie, au symbolisme de la mort. Etant par ailleurs un canidé, sa morsure est aussi symbole de fuite du temps. L'image de cette chienne qui attend en « Epiant le moment de reprendre au squelette / Le morceau qu'elle avait lâché. »(8) rappelle celle du troupeau de quadrupèdes qui dans Voyage à Cythère, « tournoyait et rôdait »(9), ainsi que la panthère noire qui aime triturer la chair.

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(1) Le rebelle, Les Fleurs du Mal, strophe 1, v. 1.

(2) Le crépuscule du matin, Les Fleurs du Mal, strophe 4, v. 4.

(3) Cf. analyse de Une charogne comme poème synoptique, p. 116.

(4) Une charogne, Les Fleurs du Mal, strophe 5, vv.2 &3.

(5) Ibid., v. 4.

(6) Un voyage à Cythère, Les Fleurs du Mal, strophe 9, v. 2.

(7) Ibid.

(8) Une charogne, Les Fleurs du Mal, strophe 9, v. 3 & 4.

(9) Un voyage à Cythère, Les Fleurs du Mal, strophe 10, v. 2.

Canidé qui mord la vie et même la mort, le chien apparaît également dans Abel et Caïn où il reflète la grande souffrance du peuple de Caïn qui « Hurle(ent) la faim comme un vieux chien. »(1). C'est, une fois de plus par le cri et le hurlement du chien que l'homme est traîné vers la mort. Ce canidé dévoreur de temps est l'incarnation du sujet dans Le Vin de L'Assassin. En effet, le poète qui souffre comme un chien de la misère et de la faim, et qui ne sait comment taire les cris de sa malheureuse femme, finit par l'assassiner. Se soûlant ensuite jusqu'à la mort, il dormira comme un chien se laissant écraser par un « chariot à lourdes roues »(2).

Dormir devant le temps qui passe sans relâche est pour Baudelaire une bénédiction, un moyen de sortir du gouffre dans lequel il se sent enfoncé. Des profondeurs j'ai crié, dit-il dans De Profundis Clamavi. Ce poème, comme l'indique son nom, est un cri du fond des profondeurs, des fins fonds d'un poème-tombe dont le titre est un psaume. Dans cette pièce, le poète exprime son besoin vital de fuite d'une vie qui passe beaucoup trop vite et où il se voit de partout entouré par la mort. Pour s'en sortir, il souhaiterait dormir car ce n'est que par le sommeil que cessera la conscience du temps :

Je jalouse le sort des plus vils animaux

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"Là où il n'y a pas d'espoir, nous devons l'inventer"   Albert Camus