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La négociation de la prise en charge dans une maison de repos et de soins bruxelloise

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par Anne- Claire ORBAN
Université libre de Bruxelles - Master en anthropologie 2012
  

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CHAPITRE 9 :

ÉLARGIR LE MONDE : UN PERSONNAGE AMBIGU

«Les ménagères n'ont rien à voir avec nous, elles ont leur chef directe qui est Mme Moreau ; d'ailleurs on différencie toujours l'équipe nursing avec l'équipe du nettoyage » (Paola, infirmière)

Ce témoignage reflète bien, il me semble, la philosophie générale de la maison envers les aides-ménagères : elles sont à l'écart. Souvenez-vous le schéma de la structure de la maison (cf. chapitre 5), l'équipe d'entretien occupe une place extérieure à la ligne hiérarchique principale et possède une structure beaucoup plus aplatie : un chef, Mme Moreau, et sous elle, tous les membres du personnel, égaux. Pourtant, ces derniers sont parfois les seules personnes que les résidents, résidant dans les ailes MR, indépendants et ne nécessitant aucune aide extérieure, côtoient. Les aides-ménagères peuvent alors prendre une place importante dans leur vie (cf. chapitre 8). Enfin, ces aides, contrairement au personnel de soins, ne connaissent ni la gradation de la personne sur l'échelle de Katz, ni ses problèmes médicaux. Contrairement à l'assistante sociale, elles ne connaissent ni les antécédents de la personne, ni ses difficultés financières, ni les raisons pour lesquelles le résident est arrivé en maison de repos et de soins. Elles ne connaissent en vérité que le nom de la personne, le reste dépend du degré d'intimité qu'elles nouent avec le résident. Place extérieure au niveau de la structure versus donc place centrale dans la vie de certains résidents. Attardons-nous sur ce constat et les conséquences qui en découlent pour la prise en charge de la personne âgée.

9.1 Mi dedans, mi dehors : une place paradoxale

Lorsque, face au personnel soignant m'affirmant que tous les résidents reçoivent au moins une visite de « surveillance » par jour (cf. chapitre 7), je demande mais qu'en est-il alors des résidents indépendants ne recevant pas vos visites ? :

«mais il y a les aides-ménagères hein ! Elles nous rapportent les nouvelles des uns et des autres... » (Mme Oste, inf. chef) ; « on reçoit les rapports des aides ménagères si elles ont trouvé une pilule ou si il y a quelque chose d'anormal... » (Pauline, inf.) ; « les aides-ménagères viennent nous prévenir lorsqu'elles trouvent un médicament par terre ou quoi... elles viennent le rapporter au bureau de soin, ou alors elles le disent à quelqu'un qui vient nous le dire » (Mathilde, A-S).

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Il y a donc une sorte de délégation officielle du rôle de surveillance des résidents vers les aides-ménagères, pourtant il n'existe pas de réunion réunissant personnel nursing et d'entretien, ni de local de pause commun (cf. chapitre 5), comment l'information se transmet-elle alors ? Par canaux informels. Or, quand Christelle se rend au local de soins rapporter une information, « tu sais c'qu'ils me répondent ? « Qu'est-ce que tu veux qu'on foute avec ça ?! » et j'me fais remballer ! Alors maintenant, merci hein, j'les jette directement moi [les cachets] et j'le signale plus !». Pourtant lors de son entrée dans la maison (il y a 20 ans), elle trouvait important de reléguer cette information. Mais « C'est rare qu'on m'écoute ! Très très rare ! Tout dépend de l'humeur de la personne à qui j'en parle ! ».

Sandra elle, travaillant depuis 8 mois (art. 60), ramasse régulièrement des pilules mais « pour être honnête avec vous, je n'en ai encore jamais parlé... », elle les jette n'osant pas les rendre aux résidents. Mireille par contre ne semble pas y porter grande attention, et à ma question, Vous faites quoi si vous trouvez des médicaments par terre ?, de me répondre, « ben rien... et puis j'ai jamais connu ça moi... ».

Cependant, Isabelle, 17 ans de service, prend le contre pied : si Jeanne, Sandra, Christelle jettent les médicaments car « on ne sait pas à qui ils sont ! » (Christelle) et « de toute manière, ils ne les prendraient pas si ils me voyaient les ramasser par terre » (Jeanne), Isabelle elle, les rend à la personne « car souvent, elle oublie hein, elles ont la tête ailleurs ! », ou le pose sur la table de nuit de manière visible. Si elle constate quelque chose d'anormal, un comportement agressif, un tiroir rempli de médicaments (la personne ne les prenait plus et « c'est vrai, elle n'allait pas bien ! »), elle en réfère à Mme Moreau, ou, mais plus rarement, au personnel de soins. Par contre, si elle trouve du sang par terre, « les infirmières doivent être au courant alors ! », elle ne juge pas nécessaire de transmettre l'information.

Au niveau de la lingerie également, si l'une des deux responsables trouve du sang sur les vêtements, elle lave du mieux qu'elle peut certes mais ne transmet pas l'information suivant le même raisonnement : le personnel doit alors être au courant. Pourtant, les résidents indépendants peuvent gérer leur linge seuls, soit sans contrôle du personnel nursing.

On le voit, d'un côté dans les discours du personnel soignant, les aides-ménagères sont essentielles pour mettre en pratique leur vision du bien-être ; mais de l'autre, ces aides-ménagères ne transmettent pas les informations. Rapide petit retour sur cette situation, pourquoi l'information ne se transmet-elle pas ?

95 Retenir les informations, se déplacer au local de soins, expliquer, se faire remballer, et au final jeter le cachet

96 Auteur notamment de Social Behavior. Its elementary forms (1961).

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Tout d'abord, en plus des difficultés de communication propres à toute organisation bureaucratique, notamment toute organisation divisée en service (Mintzberg 1998), les tâches des ménagères sont, à l'instar des autres fonctions, définies précisément. Pour rappel, elles ne peuvent nettoyer qu'en surface, « enlever les traces et les odeurs » (Christelle). Une fois semaine, elles voient leurs tâches élargies et prennent en charge le grand nettoyage, notamment « l'hygiène des tiroirs ». Elles n'ont pas la responsabilité de ranger les pièces ni de ramasser les objets au sol (que ce soit les langes ou les excréments de résidents). Elles ne peuvent avoir avec les résidents que des contacts verbaux ; tout contact physique leur est proscrit. Certaines aides-ménagères, comme Sandra et Mireille, se contentent de ce qui leur est demandé, ceci étant d'ailleurs une conséquence de la division du travail : la concentration sur sa propre tâche, au détriment des buts généraux de l'organisation (Mintzberg 1998). Il faut noter que ces deux personnes répondent de l'article 60, et travaillent donc dans la maison pour une courte durée, ce qui réduit, je suppose, l'attachement à l'organisation et le désir de participer aux objectifs généraux de cette dernière.

Christelle et Jeanne, anciennes dans la maison, trouvent important de participer au bien-être des résidents en transmettant les informations recueillies au personnel adéquat. Elles se disent attachées aux personnes âgées, un peu trop peut-être, selon Jeanne (cf. Encadré 12 : Vers la participation). Cependant, lassées des « on ne peut rien faire avec ça hein ! » illustrant l'échec de communication, elles ont appris à ne plus rapporter l'information. Cette démarche coûte cher pour peu de résultats95, répondant alors à la loi de Georges Homans96: « il y a interaction entre deux individus dans la mesure où celle-ci implique un échange d'avantages. Une interaction trop coûteuse pour une des deux parties a [...] peu de chances de perdurer » (dans Lallement 2007 : 179). Par expérience, elles se sont disciplinées au rôle attendu d'elles, reflétant de nouveau l'idée de dressage des corps, dont le personnel soignant tient la tête.

Enfin Isabelle, « malgré » ses 17 ans de carrière, continue à transmettre certaines informations. Elle n'évoque aucun échec de communication et trouve qu'il lui incombe de participer au bien-être des résidents : « vous savez, je suis avec eux toute la journée ! Je les c onnait ! Et je sais quand ils vont pas bien, alors je dois le dire je trouve... ».

La différence d'implantation spatiale de ces personnes pourrait amener un élément d'explication : Christelle travaille au 3ème étage, Jeanne au 2ème et Isabelle au 1er étage et au sous-sol. Or, Mme Moreau possède son bureau également au sous-sol de la maison. Ainsi, les

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deux premières se voient reléguer l'information au bureau de soins tandis qu'Isabelle peut se rendre directement chez sa chef de service, peut-être plus à l'écoute de son personnel que ne l'est le personnel soignant ?

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"Il y a des temps ou l'on doit dispenser son mépris qu'avec économie à cause du grand nombre de nécessiteux"   Chateaubriand