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La négociation de la prise en charge dans une maison de repos et de soins bruxelloise

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par Anne- Claire ORBAN
Université libre de Bruxelles - Master en anthropologie 2012
  

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9.2 Soupape de sécurité

Cette trentaine de personnel d'entretien se trouvant hors de la ligne hiérarchique et n'ayant qu'une unique supérieure, me semblent jouir de plus de libertés dans leur rapport à la personne âgée. À l'inverse des équipe nursing où les chefs travaillent au sein de l'équipe, permettant un contrôle constant, Mme Moreau possède son bureau à l'entresol. Ainsi, « il peut y avoir plus de libertés dans la structure aplatie où l'existence de contacts relativement distants entre le supérieur et ses subordonnés force ces derniers à réussir ou à évaluer par eux-mêmes » (Mintzberg 1998 : 140).

Ayant suivi Christelle et Jeanne dans leurs services, j'ai constaté entre elles et les résidents une certaine connivence : critique commune du personnel nursing, du directeur, des médecins, bref, ils se défoulent ensemble dans une organisation où peu de place est laissée à ce genre de conversations (cf. effet panoptique, chapitre 8). Ainsi Mme Dem. explique en longueur la négligence de la soignante venue l'habiller le matin même, Christelle la soutient entièrement : « de toute manière, y en a aucune qu'est correcte avec les résidents ! »; Mr Ro. s'en prend lui au médecin qu'il juge incompétent face à sa douleur, Jeanne lui répond que ici les vieux remèdes, ils n'y pensent même pas et que cela est fort malheureux de ne penser que par les médicaments ; Mr D. et Christelle s'insurgent ensemble contre le gaspillage de nourriture dans la maison ; etc. Ces moments de défoulement répondent en quelque sorte à la situation décrite par Hannah Arendt (1969) : dans un régime bureaucratique, « une tyrannie sans tyran [...] dominée par l'Anonyme, on ne trouve plus personne pour crier ses revendications» (Busino 1993 : 111). Les résidents alors s'exprimeraient avec ceux qui les écoutent, même si impuissants, les aides-ménagères, élaborant ainsi le « texte caché » si cher à James Scott (2008), tenu secret des « dominants » (ici, les soignants).

J'ai tenté d'analyser s'il y avait une différence de contact entre les résidents résidant dans les ailes non-médicalisées et ceux résidant dans les ailes médicalisées. J'imaginais que peut-être les aides-ménagères prendraient plus de liberté dans les premières zones, loin du local infirmier et donc du regard du personnel soignant (cf. chapitre 5). Je n'ai malheureusement pas eu le temps d'investiguer cette question. Christelle, m'affirma cependant

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qu'elle se comportait partout de la même façon, personnel nursing ou non. Je continue néanmoins à penser que, sous les potentiels regard et écoute du personnel soignant, les aides-ménagères surveillent plus leurs gestes et leur langage, mais je ne peux ici que supposer.

Revenons aux actes observés. Face au pied douloureux de Mr Ro., Jeanne lui propose deux capsules de javel avec lesquelles il fera un bain de pieds97 : « mais fais le ce soir hein, parce que s'ils te voient avec ça, moi j'vais pas passer un bon moment hein... » lui dit-elle. Il promet qu'il le fera devant le journal télévisé de 19h30. Christelle elle, ne se prive pas pour ouvrir tiroirs et armoires, ni pour jeter gants de toilette usés, coupe-ongles, savons, shampoings, etc. choses qu'elle devrait laisser à l'initiative du personnel nursing.

Je remarque toutefois que les résidents ne sont pas toujours contents de ces prises d'initiative. Ainsi Mr De. s'insurge contre le fait que son aide-ménagère lui retire ses restes de nourriture qu'il garde précieusement dans sa chambre pour remplacer lorsque le repas du jour ne lui plaît pas. Et vous ne pouvez pas leur dire que vous aimeriez garder ça ? «C'est inutile, elles n'en font qu'à leur tête ! ». Plus tard, lorsque j'accompagne Christelle, nous passons dans la chambre de Mr De. Et, jetant un pot de confiture ouvert, elle me dit : « ah il n'aime pas hein ça ! Je sais bien ! Il va m'en vouloir encore... mais bon, moi je peux pas laisser ça là hein ! C'est dégueulasse !! ». Tension ici entre le respect de la vie privée et les contraintes d'hygiène.

Les aides-ménagères rencontrées semblent apprécier le rapport avec les résidents car si elles symbolisent la soupape de ceux-ci, ils sont la leur également : « Quand je suis ici, avec eux, j'me sens bien ! C'est mon valium comme j'dis toujours ! » (Christelle) ; « Moi j'aime travailler avec des personnes âgées, plus qu'avec des enfants par exemple, ici ils sont calmes, ils sont paisibles... » (Isabelle). Ces ruptures avec le temps traditionnel, avec le temps extérieur, Foucault les appelle « hétérochronies » (2004 : 17). Face à une hiérarchie sociale les plaçant au dernier échelon, les aides-ménagères trouvent satisfaction dans la relation avec les résidents. Pourtant, et ce, au même titre que le personnel de soins, le personnel d'entretien doit apprendre à garder une distance affective avec les personnes âgées : « Ici, je le dis toujours, il faut avoir un coeur de pierre ! » (Christelle). Jeanne, elle, s'est jurée de ne plus jamais s'attacher à un/une résident(e) car elle en a trop souffert auparavant. Et pourtant, aujourd'hui, elle continue de rendre visite à une vieille dame, isolée... je sais que je devrais pas, mais c'est plus fort que moi, et je m'attends encore à souffrir ! laisse-t-elle entendre. Cette stratégie de survie au sein de l'organisation (connivence avec les résidents) est donc à double tranchant.

97 L'eau de javel aurait des propriétés curatives et désinfectantes selon Mr Ro. et Jeanne.

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"Piètre disciple, qui ne surpasse pas son maitre !"   Léonard de Vinci