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Administrer par l'écrit : le grand cartulaire de l'évêché de laon

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par Romain RIBEIRO
Université Paris I Panthéon-Sorbonne - Master II Recherche 2014
  

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Chapitre II

Le cartulaire : un instrument rationalisé par un usage pragmatique de l'écrit

D'une manière générale, le recours à l'écrit conduit au développement de modes d'accumulation et de traitements spécifiques de l'information permettant de lier l'émergence de formes de rationalité et de domination sociale à l'évolution historique du système communicationnel98. Ainsi, la révolution documentaire observée à partir du XIIe siècle en France, et à laquelle est apparenté le processus de cartularisation, se doit d'être perçue comme l'aboutissement d'une histoire longue de la culture graphique, et non comme un point de départ99. En effet, l'histoire de la cartularisation s'insère dans celle plus englobante des codices, support de l'écriture et vecteur de communication du texte, tout codex étant dès lors appréhendé comme instrument de prestige et un outil aux usages pragmatiques100. De ce fait, le recours de plus en plus systématique à ces usages pragmatiques de l'écrit a nécessairement impliqué un nouveau rapport au texte, qu'il s'agisse de la mise en page, des outils paratextuels ou alors des outils de recherche destinés au lecteur afin de trouver dans le continuum du texte les informations qu'il cherche, dans le but notamment de rendre maîtrisable un volume de données important101. Il paraît alors primordial de saisir l'écrit dans sa dimension et sa fonction pratiques. Or, toute étude sur les pratiques de l'écrit semble induire une réflexion sur la valeur sociale de l'écrit, car le document est le produit de mécanismes socio-culturels que l'historien se doit de déchiffrer, dans le but de mettre à jour les représentations des réalités, des pratiques et des pensées, construites à travers eux102.

C'est donc dans cette optique que nous étudierons ici les éléments pragmatiques de l'écriture présents dans le Grand cartulaire de l'évêché de Laon, destinés essentiellement à faciliter et rationaliser l'utilisation de celui-ci. Pour ce faire, nous structurerons l'analyse en trois parties sensées refléter les principales composantes du

98 GOODY Jack, La raison graphique..., Paris, les éditions de Minuit, 1978.

99 BERTRAND Paul, « À propos de la révolution de l'écrit (Xe-XIIIe siècle). Considérations inactuelles », Médiévales, n°56, 2009, p. 75-92.

100 CHASTANG Pierre, « Cartulaires, cartularisation et scripturalité médiévale : la structuration d'un nouveau champ de recherche », Cahiers de civilisation médiévale, n 49, 2006, p. 21-32.

101 Id., « L'archéologie du texte médiéval » Autour de travaux récents sur l'écrit au Moyen Âge, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008, p. 245-269.

102 Id., « Introduction », Actes du colloque consacré aux Cartulaires normands, Tabularia « Études », n°9,

2009, p. 27-42.

67

pragmatisme scriptural présentes dans le cartulaire : la tables des matières préliminaire, l'usage d'un système de repérage graphique paratextuel au sein du registre, et enfin l'étude détaillée d'un cahier particulièrement évocateur du travail archivistique propre à l'élaboration et la rédaction du cartulaire, le cahier n°13.

* *

*

La table des matières : un listage structuré mais non exhaustif des rubriques

Description codicologique

D'un point de vue purement codicologique, cette table contient quatre feuillets enchâssés, il s'agit donc d'un binion (cahier formé de deux bifeuillets, soit deux feuillets pliés en deux)103. Cependant, les feuillets ne sont pas numérotés, ce qui laisse à prédire qu'il n'avait peut-être pas été prévu que cette table des matières soit insérée dans le cartulaire. Peut-être cette table avait-elle pour but d'être un document de travail annexe, un brouillon récapitulatif des rubriques à retranscrire dans le cartulaire, en témoigne cet acte retranscrit, l'acte n°229, accompagné de la mention « vacat ». Or, cet acte est le premier retranscrit dans le 14e cahier104, qui, avec les 15e et 16e cahiers, correspondent à la dernière main repérable dans le cartulaire, comme s'il s'agissait d'un entraînement avant la rédaction définitive.

Description archivistique

Dans une perspective plus strictement archivistique, la table des matières, agencée selon un système de double colonnes, apparaît comme fortement endommagée, de nombreuses rubriques ayant soit disparues soit été rongées. En effet, le premier feuillet a été manifestement coupé, possible résultat d'une conservation curative destinée à empêcher la propagation de moisissures trop fortement imprégnées. De ce fait, seules les

103 Pour plus de précisions, consulter cet ouvrage : LEMAIRE Jacques, Introduction à la codicologie, Louvain-La-Neuve, Institut d'études médiévales de l'Université catholique de Louvain, 1989.

104 AD Aisne, G 2, n° 229.

68

première - malgré une encre pâle du fait de l'usure du document - et quatrième colonnes - malgré un léger rognage supérieur - nous sont aujourd'hui parvenues. La première colonne répertoriant les chartes n° 1 à 21 (soit du f° I au f° XV r°105), tandis que la quatrième fait l'inventaire des chartes n° 54 à 73 (soit du f° XXIIII r° à au f° XXIX r°)

Les feuillets suivant, quant à eux, connaissent une détérioration uniforme due à l'humidité ou plus certainement à de micro-organismes, le tout conjugué à l'usure du temps. Les coins supérieurs sont rognés, ce qui n'entraîne pas cependant la lisibilité des rubriques, tandis que les coins inférieurs ont été fortement endommagés (environ 1/8e pour chaque feuillet, ce qui constitue donc ici une perte non négligeable d'information. Toutefois, il est possible d'effectuer une reconstitution virtuelle des rubriques endommagées en se référant aux rubriques présentes au sein du cartulaire, nous le verrons plus loin lors d'une approche pratique de la table des matières. En effet, il semble nécessaire d'aborder l'apport théorique que sous-tend un tel schème de classification afin de mieux cerner sa dimension fondamentalement pratique.

Un cahier annexe mais structurant : l'effet de liste

Ainsi, afin de délimiter au mieux les fonctionnalités théoriques proposées par un tel agencement, nous nous appuierons essentiellement sur l'ouvrage de référence de l'anthropologue Jack Goody : La raison graphique.

Une des idées forces de cette ouvrage est l'écriture rend visible et « matérialise » l'articulation inhérente de la langue, grâce à une projection graphique permettant d'agencer arbitrairement les significations dans un espace bidimensionnel. De plus, il consacre deux de ses chapitres aux tableaux et aux listes, qu'il considère comme des matrices formelles déterminant partiellement le contenu, la symétrie proposée par cette forme de classification devant alors rendre compte de l'effet de pensée106. Or, qu'est donc de plus la table des matières qu'un listage sous formes de colonnes ?

Selon Jack Goody, le tableau s'apparente à un matrice de colonnes verticales e de lignes horizontales, et dont le caractère figé et bidimensionnel simplifie la réalité du discours. De ce fait, il assimile à la forme graphique la caractéristique de disposer les termes en rangées et en colonnes, c'est-à-dire linéairement et hiérarchiquement, de manière à assigner à chaque élément une position unique qui définit sans ambiguïté et en permanence sa relation aux autres. Or, ce processus de standardisation, qui se résume dans le tableau à n colonnes pour x rangées, est essentiellement le résultat de l'application d'une technique graphique à un matériel oral. Toutefois, pour notre objet d'étude, cette

105 Le classement des rubriques se fait selon le foliotage du cartulaire, chaque rubrique étant précédée du numéro de feuillet auquel il est rattaché, ce qui permet au lecteur de se repérer plus aisément dans le codex.

106 GOODY Jack, op. cit.. Il s'agit ici des chapitre IV et V.

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application stricte du concept de tableau ne peut être totalement convaincante, car le nombre de rangées est variable selon la colonne, chaque rubrique n'étant pas nécessairement semblable aux autres.

C'est pourquoi l'auteur insiste sur le fait qu'un tableau peut aussi consister en une ou plusieurs listes verticales, donc le nombre de rangées reste variable. Ainsi, cette définition correspondrait davantage à ladite table des matières, qui n'apparaît que comme une liste - ou une série de listes accolées les unes aux autres si l'on considère les différentes phases de rédaction successives - étalée sur plusieurs feuillets pour des raisons matérielles, le codex, à la différence du rouleau, qui est par nature discontinu. Si bien que cet effet de listage est le reflet graphique de l'opération matérielle de triage des données conservées sur un longue période aussi bien que des données d'observation immédiate. Toutefois, à travers l'apparente continuité que semble indiquer la liste, celle-ci, au contraire, implique la discontinuité, matérialisée par une certaine disposition spatiale de triage de l'information facilitant la mise en ordre des articles, auxquels on peut affecter des chiffres, des logogrammes ou des indications diverses, une mise en relief par une couleur ou une graphie spéciales des lettres107, de façon à ce que le langage ainsi agencé impose une structure totalement artificielle, mais idéologiquement orientée, manière de transformer les représentations du monde.

Ainsi, la liste permettrait à l'individu de manipuler plus aisément l'information, en particulier en l'ordonnant hiérarchiquement, ce qui est souvent décisif dans le processus de remémoration, aspect transcendantal dans la logique d'élaboration de cartulaires.

Table des matières et corpus textuel : analyse comparative des phases d'écriture

Nous venons d'analyser ici l'apport théorique de la table des matières. Néanmoins, sa dimension fondamentalement pratique est essentielle quant à la compréhension des logiques d'écriture ayant trait au Grand cartulaire de l'évêché de Laon.

En effet, elle apparaît comme un indice précieux quant à l'identification des différentes mains ayant rédigé ce cartulaire, car chaque phase d'écriture correspond rigoureusement à un changement de main dans ladite table (cf annexe n°4). Celle-ci nous permet alors d'observer l'archéologie du texte, chaque phase de rédaction étant accompagnée d'ajouts successifs des rubriques concernées dans la table des matières. De ce fait, il nous semble plus aisé de considérer les phases de rupture et de continuité au sein même du cartulaire. Car, en effet, au-delà d'un changement d'écriture, chaque scribe apporte ses propres signes distinctifs (numérotation, usage ou non de différentes couleurs,

107 Dans la table des matières, de tels indicateurs sont clairement perceptibles : numérotation des rubriques selon le feuillet auquel elles appartiennent, certains numéros de feuillets étant écrits en rouge, pieds-de-mouche.

70

de pieds-de-mouche108*). Ainsi, ces critères de distinction nous permettent l'identification de X mains, soit un nombre rigoureusement semblable de phases de rédaction :

- f° I à LXIIII

- f° LXIV à LXX v°

- f° LXX v° à LXXXIII - f° LXXXIIII à CVII

L'identification des différentes mains nous amène donc à penser qu'il y aurait eu quatre phases d'écriture. Dès lors, si l'on se réfère aux dates extrêmes auxquelles correspondent les actes transcrits selon leur appartenance à telle ou telle main, on réussit à distinguer quatre phases de rédaction, concomitantes à des changements de cahier, ce qui apporte encore un peu plus de crédit à cette hypothèse :

1° Les deux premières mains repérées dans la table des matières ont toutes deux une date extrême commune (1287) et s'échelonnent sur les dix premiers cahiers, dont les pages restantes ont été remplies par diverses chartes109 ;

2° Puis, la troisième main rédigea les rubriques compilées entre les 11e et 12e cahiers, avec une durée d'espacement des actes de seulement 3 ans (1290-1293) ;

3° Vient ensuite le 13e cahier, qui comporte les chartes les plus récentes du cartulaire (1320), mais dont la majorité de celles qui le composent ne sont pas répertoriées dans la table des matières ;

4° Enfin, la quatrième main correspond aux actes transcrits à partir du premier feuillet du 14e cahier jusqu'à la fin du 16e et dernier cahier, avec une date extrême de 1301.

108 Le pied-de-mouche correspond au « C » stylisé présent au début de certains actes ou de certaines rubriques.

109 Il n'est effectivement pas rare que l'une phase primitive de compilation, travail du cartulariste principal, soit prolongée par l'intervention ponctuelle de quelques autres copistes, interventions se laissant

d'ailleurs facilement analyser (numérotation originelle des actes, numérotation des cahiers...)

71

Ainsi, on s'aperçoit que l'institution épiscopale échelonnait ses phases de rédaction à peu près tous les 7 ans (1287, 1293, 1301), avec un écart exceptionnel de 20 ans concernant l'insertion du 13e cahier, ce qui laisse à supposer que le choix de poursuivre la compilation du cartulaire répond sûrement à des événements extraordinaires. On pense par exemple au fait qu'en 1282, l'évêque Guillaume de Châtillon intenta un procès à la commune devant le Parlement de Paris et sortit largement gagnant de cette affaire : la conception du cartulaire, engagée cinq ans après, apparaît alors peut-être comme une des conséquences de cette affaire.

Toutefois, si l'on vient à étudier plus en profondeur l'articulation entre table des matières et corps textuels, il est possible de remarquer certaines incohérences (oublis de chartes rubriquées dans la table des matières, non-correspondances du foliotage indiqué dans celle-ci et le feuillet sur lequel un acte est effectivement transcrit, différences de rubriques...) révélatrices de phases d'ajout intermédiaires n'ayant pas été coordonnées entre elles (cf. la première phase d'écriture mise en évidence à laquelle ont été accolées par plusieurs mains quelques chartes afin de compléter le 10e cahier. Quoiqu'il en soit, des indices inter- et paratextuels permettent souvent au lecteur de se repérer à travers le codex.

Les systèmes de repérage graphique

La table des matières, nous l'avons vu, constitue un élément structurant à elle seule dans l'élaboration et l'utilisation du cartulaire. Toutefois, de nombreux éléments paratextuels, au sein même du registre, sont déployés afin de guider le lecteur dans le parcours du texte. Ainsi, par ce biais, l'espace codicologique du cartulaire créé est lui-même créateur d'effets de sens110. En effet, il apparaît qu'entre le niveau linguistique et le niveau iconique, il est possible d'intercaler un niveau de moyens techniques permettant de mieux saisir le message structurel, c'est-à-dire des moyens qui font qu'un livre, à part son contenu et son rôle comme objet artisanal, esthétique ou économique, est aussi un instrument intellectuel111.

110 CHASTANG Pierre, « Introduction », p. 27-42.

111 Mise en page & mise en texte du livre manuscrit, MARTIN Henri-Jean, VEZIN Jean (dir.), Préface de Jacques Monfrin, Paris, 1990, p. 111.

72

Les systèmes de renvoi

La transcription d'actes sur un unique support créé un réseau plus ou moins dense d'interconnexions, de récurrences, d'associations, produisant ainsi un effet de cohérence. Le Grand cartulaire de l'évêché de Laon n'échappant pas à la règle, de nombreux systèmes de renvoi, souvent d'une écriture postérieure, permettent au lecteur de faire correspondre deux informations matériellement éloignées en lui indiquant la place de chacun par rapport à l'autre. Ainsi, afin d'illustrer au mieux notre propos, nous allons étudier un cas particulièrement éclairant : il s'agit des systèmes de renvoi utilisés entre les chartes n° 4112 et n° 62113.

Figure 2 : Renvois graphiques amont (acte n°4, f°IV r°)

Ci-dessus, l'illustration de notre propos, c'est-à-dire l'utilisation d'un système de renvoi normalisé d'un point de vue à la fois formel et graphique, grâce à l'utilisation de signes distinctifs. De ce fait, chaque système de renvoi se structure ainsi (à l'exception de

112 AD Aisne, G2, n° 4, 1282. Il s'agit d'une sentence arbitrale royale de Philippe III réglant les droits et devoirs que doivent respecter l'évêque de Laon et la Commune.

113 AD Aisne, G2, n° 62, 1267. Cette charte est un vidimus royal d'une sentence arbitrale royale de 1241 établissant les droits de justice que possèdent respectivement l'évêque de Laon et la Commune.

73

la deuxième occurrence, qui contient des informations spécifiques) : Infra XXVI tali signo [signe distinctif]114

Ne reste plus alors qu'à se référer aux indications mentionnées et nous conduisant au feuillet n° XXVI :

Figure 3 : Renvois graphiques aval (acte n°62, f°XXVI r°)

Par conséquent, outre la correspondance entre les informations reliées entre elles par ces formes de renvoi, nous sommes ici en présence d'une opération intellectuelle se basant sur l'articulation linguistique entre un signifiant (le signe graphique) et un signifié

114 Comprendre « se référer au feuillet XXVI se trouvant plus bas, à la mention de ce signe [signe distinctif] »

74

(l'information).

Toutefois, de tels systèmes graphiques de renvoi ne servent pas seulement à mettre en relation deux informations connexes matériellement éloignées. En effet, certains symboles permettent de guider le lecteur vers un rajout présent sur la page-même, notamment en cas de d'oubli - l'équivalent de notre astérisque. Ainsi, l'acte n°4, toujours lui, est pourvu d'un tel système :

Figure 4 : Système d'astérisque (acte n°4, f°IV r°)

Il est aisé de remarquer ici le signe graphique présent à la 4e ligne après « Lauduni » et renvoyant au passage oublié, à savoir « Commissis nichil omnius episcopus habet et habere debet emendam suam de melleiis jure delutis Laudunenses »

Les indices graphiques d'ordonnancement

L'écrit, par nature, est un système de communication littéralement symbolique (les lettres, les chiffres, les différentes formes de ponctuation sont avant tout des symboles). De ce fait, mis à part les systèmes de renvoi exposés ci-avant, les scribes en général, et les cartularistes en particulier, usent de différentes techniques graphiques permettent de dissocier les parties organiques du corpus textuel. Or, si ces techniques peuvent apparaître comme insignifiantes, leur rôle demeure primordial dans l'opération intellectuelle que représente la lecture, qui les intériorise de manière inconsciente. Si bien que nous allons ici les mettre clairement en évidence :

75

Figure 5 : Indices graphiques d'ordonnancement 1 (acte n°4, f°III v°)

Ci-dessus, deux techniques graphiques sont à analyser en tant qu'indice d'ordonnancement :

- l'écriture de la rubrique à l'encre rouge, marquant la séparation entre les deux actes et alertant le lecteur sur le la nature substantielle de l'acte ;

- l'usage de la lettrine* « P » de « Philippus », matérialisant ainsi le début de l'acte.

Figure 6 : Indices graphiques d'ordonnancement 2 (acte n°233, f°LXXXVIII r°)

Dans ce cas-ci, outre la lettrine, deux nouveaux symboles graphiques exercent une fonction semblable :

- le pied-de-mouche en « C », qui indique le passage à une nouvelle unité textuelle,

76

à défaut d'une encre rouge pour l'écriture de la rubrique ;

- le symbole stylisé à gauche de la lettrine, sensé indiqué au lecteur le début de l'acte115.

Cette brève typologie n'est certes pas exhaustive, mais semble bel et bien représentative d'un usage pragmatique de l'écrit au sein du cartulaire.

Les réclames : l'agencement logique et séquentiel des différents cahiers

Enfin, il nous est possible de répertorier un autre élément caractéristique d'une utilisation pragmatique de l'écrit : il s'agit de la réclame, c'est-à-dire l'inscription, en bas à droite du verso du dernier feuillet d'un cahier, reprenant les premiers mots du cahier suivant. Toutefois, cette technique n'a pas été utilisée lors de chaque phase d'écriture, seulement lors de la première. Ces réclames sont d'ailleurs une preuve quant à la certitude d'homogénéité de cette première phase d'élaboration, le reste du cartulaire en étant dépourvu. Matériellement, cet agencement se présente ainsi :

Figure 7 : Système de réclame (acte n°179, f°LXIV v°-LXV r° : passage du cahier 8 au

cahier 9)

Ci-dessus, la dernière réclame présente dans le cartulaire entre le cahier n°8 et le cahier n°9, dont le lien est établi avec le mot « deperirent ».

115 A noter que chaque scribe possède sa propre codification graphique, et qu'il apparaît donc normal que le Grand cartulaire de l'évêché de Laon, résultat de plusieurs mains, soit pourvu de différentes formes d'indices graphiques.

77

Par conséquent, ce détail scriptural pouvant paraître insignifiant prend tout son sens dans un travail archivistique de reliure, notamment lorsque la numérotation des feuillets n'apparaît pas. L'articulation est donc toute trouvée avec la troisième partie de ce développement, qui traite du cahier 13, cahier non finalisé nous permettant de mettre à jour les techniques archivistiques utilisées en amont par les cartularistes eux-mêmes.

Le cahier n°13 : vers une archéologie archivistique de la cartularisation

Il apparaît tout d'abord nécessaire d'indiquer que l'implantation de ce cahier au sein du cartulaire apparaît comme problématique en quatre points :

- sa numérotation diffère de la numérotation habituellement présente dans le cartulaire,

- les actes transcrits dans ce cahier ne sont pas mentionnés dans la table des matières,

- la mise en page et l'écriture ne s'apparentent pas à un ce que l'on appellerait un « produit fini », c'est-à-dire qu'il est possible que ce cahier soit un brouillon n'ayant pas été mis au propre,

- la datation des actes nous permet de dire qu'il correspond à la dernière phase de compilation du cartulaire, alors qu'il s'est vu placé au beau milieu du registre.

Il semble alors probable que ce cahier, de surcroît un quinion, exception au sein du cartulaire, ait été incorporé par erreur lors d'une phase de reliure datant de l'époque moderne. Néanmoins, aucune preuve ne nous permet aujourd'hui de confirmer une telle hypothèse. Quoiqu'il en soit, ce cahier demeure intéressant de par justement son caractère non-fini, qui apporte des indices aux chercheurs quant au travail préliminaire des cartularistes.

Un foliotage indépendant

Pour commencer, sur les 10 feuillets composant le cahier, 7 d'entre eux ne correspondent pas à la suite logique de la numérotation du cartulaire et contiennent des actes non répertoriés dans la table des matières (cf. schéma ci-dessous) :

78

LXXXI LXXXII LXXXIII 88 89 90 91 92 93 94

En effet, sur ce schéma sont représentés en chiffres arabes la numérotation contemporaine du cartulaire, et en chiffres romains la numérotation originelle du codex, celle-ci n'étant pas indiquée à partir du feuillet 88 (numérotation contemporaine) du fait du caractère indépendant de cette partie.

Numérotation originelle

LXXXI

LXXXII

LXXXIII

/

LXXXIIII

LXXXV

86

87

88

89

90

91

Numérotation contemporaine

85

86

87

 

88

89

90

91

92

93

94

94
bis

De plus, grâce à ce tableau récapitulatif, on remarque que les feuillets LXXXIIII et LXXXV, bien qu'écrits en chiffres romains, n'appartiennent pas à la suite logique de la numérotation. D'ailleurs, la suite des feuillets use d'une numérotation arabe, comme pour signifier qu'il ne s'agissait pas d'un cahier fini, mais plutôt d'un brouillon préliminaire à la rédaction définitive appartenant à ce que l'on appelle aujourd'hui la littérature grise, c'est-à-dire un document de travail.

Or, cette remarque semble apporter un indice linguistique important quant à l'articulation entre latin et langue vernaculaire, la numérotation arabe étant reléguée au ban de l'inabouti, tandis que le latin consacre quelque peu la finitude de l'écrit. Cette parenthèse qui, à ce propos, sera sujette à une réflexion plus approfondie sur la valeur de l'écrit dans le cartulaire.

79

Une mise en page brouillonne

Quoiqu'il en soit, la numérotation utilisée est révélatrice de la discontinuité que représente ce cahier et illustre sa mise en page brouillonne. En effet, il regroupe quatre types différents de numérotation, dont le changement entre numérotation en chiffres latins et arabes que nous venons d'observer.

Figure 8 : Différents types de foliotation du cahier n° 13

Ci-dessus, sur cinq feuillets d'intervalle, on aperçoit lesdits quatre changements de styles de numérotation :

- LXXXII

- LXXXIII (LXXX étant numéroté de cette manière : 4 x indicateur 20) - LXXX&IIII (idem)

- 86

De plus, le caractère brouillon de ce cahier est accentué par le fait qu'à partir du feuillet 88 (numérotation contemporaine), c'est-à-dire du premier feuillet hors de la numérotation logique du cartulaire, toute forme de réglure* est absente. De plus, outre l'absence de réglure évoquée ci-avant, il apparaît qu'une majorité des actes transcrits dans ce cahier est rédigée de manière linéaire et l'écriture semble avoir été négligée, ce qui tranche fortement avec la mise en colonne et l'écriture plus ou moins soignée des autres cahiers.

Ainsi, tous ces faits nous entraînent bel et bien à considérer ce cahier comme un brouillon, un cahier préparatoire, incorporé dans le reste du cartulaire. Néanmoins, plus qu'un brouillon, ce cahier est une pièce à conviction quant au travail archivistique des cartularistes et révèle alors tout le caractère idéologique lié à la rédaction de cartulaires116.

116 GOODY Jack, op. cit.., p. 166 : dans ce passage, l'auteur affirme en effet que les archives représentent la condition préalable à l'élaboration de toute histoire, celles-ci se basant sur la conservation du souvenir du passé.

Une codification alphabétique des actes

80

Le cartulaire témoignant du caractère idéologiquement construit du classement, c'est-à-dire de la manière de penser son histoire, de produire et de consolider un lien social, comme de caractériser les formes d'une domination117, l'élaboration du codex se doit d'être méthodique. Or, le cahier n°13 nous apporte des indices sur le travail archivistique des cartularistes. En effet, les actes portant sur la commune de Laon sont précédés de lettres préliminaires pouvant correspondre à une codification alphabétique de renvoi de aux archives. De plus, ces lettres se suivent, ce qui laisse entrevoir l'ordonnancement logique voulu et opéré par les cartularistes.

A noter d'ailleurs que les actes insérés dans cet ordonnancement et n'ayant pas de rapport avec la commune ne sont, quant à eux, pas suivis de telles lettres, ce qui tend à renforcer l'impression de cohérence du travail archivistique. Dans le tableau récapitulatif ci-dessous sont donc inscrit en italique les actes ayant trait à la commune, afin de mieux repérer leur homogénéité.

117 BERTRAND Paul, loc. cit.. L'un des axes majeurs de cet article développe largement cette idée qu'à partir du XIIe siècle, la « révolution de l'écrit » observée par les historiens se veut davantage qualitative que quantitative, c'est-à-dire que les sources écrites se multiplient non pas seulement du fait d'un recours accru à l'écrit, mais surtout grâce à un plus grand souci de conservation des écrits.

81

Tableau 3 : Codification alphabétique d'actes

Acte

Feuillets118

Date

Lettre

Rubrique

Émetteur

Contenu

 
 
 

archivistique

 
 
 
 

219

89 v°

1296

(9 février - Paris)

C

Restitutio
communie
Laudunensis

[ Prima restitutio
seu repositio
commune
Laudunensis J

Philippe IV

Rétablit la commune

220

89 v°-

90 r°

1243
(juillet)

 

Littera capellanie
de Monsteriolo
que est de
collatione domini
episcopi

Évêque Garnier

Atteste que Pierre Le Valois, autrefois
chevalier de Montreuil, a fondé une
chapellenie audit Montreuil et l'a
dotée d'une rente annuelle de 40 livres
parisis sur sa grange de Montreuil.
Son fils Gobert, chevalier, aura
collation viagère de ce bénéfice.
Après lui, appartiendra à l'évêque

221

90 r°

1316
(12 mars -
Paris)

D

Hic est gracia
facta civibus
Laudunensis
quod Regem
Philippem super
restitutione
communie ulteria

[ secunda

restitutio seu
repositio
commune

Laudunensis J

Philippe V

Rend aux habitants de Laon leurs
offices d'échevinage & de commune,
sauf à les leurs retirer si cela lui plaît

222

90 v°-

91 r°-v°

1297
(mars)

DE

Sequitur quedam
compositio facta
cum civibus
Laudunensis per
episcopum et
capitulum post
condamptionis
commune et
restitutionem
factam de dicat
communia

Évêque de
Dôle ;

Guillaume de
Crespy, coûtre

de Saint-

Quentin ;

Pierre Flote
Hugues de
Bonville,

Sentence ordonnant que le premier
jour de la rentrée du chapitre en la
cathédrale pour y recommencer le
service divin, cent Laonnois, nus
pieds et tête nue, en cotte, sans
ceinture, dont les noms seront donnés
au bailli du Vermandois, iront
processionnellement deux à deux
derrière les porte-croix et devant les
chanoines et le clergé, du bas de la
montagne de Semilly à la cathédrale ;
qu'à la porte Saint-Martin, trois

118 La numérotation utilisée ici est la numérotation contemporaine des feuillets.

82

 
 
 
 
 

chevaliers et
commissaires
royaux

d'entre eux porteront chacun une
figure ou une statue de cire du poids
de 20 livres jusqu'à autel de la
cathédrale et les offriront en signe de
restitution des trois personnes
arrachées violemment en cette église ;
qu'en outre, la commune donnera au
chapitre 60 livres de cire, dotera
d'une rente de 30 livres tournois une
chapelle en ladite église, paiera une
somme fixe de 3000 livres et pareille
somme à Gaëtan, diacre cardinal
trésorier de la même église

223

91 v° -

92 r°-v°

1320
(15 avril)

FG

Sequitur
quoddam
arrestum seu
interloqutoris
inter episcopum
decanum et
capitulum ex una
parte et comes
Laudunensis ex
altera

Parlement de
Paris

Ordonne la justification dans le mois,
par la ville, du paiement des amendes
prononcées contre elle, avant de
statuer définitivement sur le
rétablissement de la commune

224

92 v°-

93 r°

1320 (mai)

 
 

Jeanne de
Dreux,
comtesse de
Roucy

Fonde et dote une chapellenie dans
château de Nizy-le-Comte en
l'honneur de la Vierge. Réserve la
collation de ce bénéfice à elle et à ses
successeurs

225

93 r°-v°

1320
(3 mars)

F G

 

Parlement de
Paris

Déclare qu'il ne lui plaît point que les
habitants de Laon conservent leurs
offices d'échevinage et de commune

226

93 v°

1320
(26 mars)

G

Sequitur executio dicta arreste

Philippe V

Mandement au bailli du Vermandois
de faire exécuter cet arrêt

227

93 v°-

94 r°

1320
(26 mars)

H

 

Parlement de
Paris

Charge Jean de Vaumoise de mettre
sous la main du roi l'administration
de la ville de Laon privée de ses
offices d'échevinage et de commune

228

94 bis r°

1320
(mars)

H

 
 

Mandement d'exécution de cet arrêt

83

Dès lors, on remarque que les actes précédés des fameuses lettres se suivent dans un ordre presque chronologique, mis à part la charte n°221, datée de 1316, placée avant la charte n°222, datée elle de 1297, mais dont le placement est justifié par sa rubrique (secunda restitutio seu repositio commune Laudunensis), qui répond à la charte n°219 (Prima restitutio seu repositio commune Laudunensis).

Mais davantage que l'ordre chronologique, c'est l'agencement alphabétique des lettres qui démontre la rationalisation archivistique opérée par les cartularistes, bien que nous ne sachions pas si ces lettres correspondent à leur placement initial dans les archives épiscopales ou à un système a posteriori de repérage lors de l'élaboration du cahier :

C - D - DE - FG - G - H

Ainsi, le caractère profondément intellectuel et idéologique du processus de cartularisation devient évident et nous amènera à réfléchir sur les raisons qui amenèrent l'évêché de Laon à constituer un tel outil normatif. Toutefois, afin de compléter notre analyse sur les usages et les représentations de l'écrit au sein du Grand cartulaire de l'évêché de Laon, il nous semblerait intéressant de replacer le codex dans un corpus documentaire plus large afin de déceler au mieux les logiques de rédaction des cartularistes.

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"I don't believe we shall ever have a good money again before we take the thing out of the hand of governments. We can't take it violently, out of the hands of governments, all we can do is by some sly roundabout way introduce something that they can't stop ..."   Friedrich Hayek (1899-1992) en 1984