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La dynamique du discours nationaliste au Gabon.

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par ADIELA BOUSSOUGOU KASSA
Université Omar Bongo - Master de sociologie 2016
  

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Chapitre II : De la « géno »-politique coloniale au partage de l'Afrique

« Je parle au nom de ces millions d'êtres qui sont dans les ghettos parce qu'ils ont la peau

noire ou qu'ils sont de culture différente et bénéficient d'un statut à peine supérieur à celui d'un animal.» Thomas SANKARA156

L'intégration de la situation coloniale est selon la suggestion de Balandier, indéniablement nécessaire à toute tentative de sociologie sur l'Afrique. Assertion concessible, mais toutefois, nous nous réservons simplement, pour l'heure, qu'à un accord de principe.

La colonie est marquée par une expression de l'ethnicité d'ordre raciste. Le colonialisme est d'ailleurs un racisme. L'idéologie qui le sous-tend est tributaire du darwinisme social. C'est en effet, cette doctrine politique apparue au XIXe siècle dont le postulat de base préconise le conflit, en tant que source fondamentale du progrès et de l'amélioration de l'humain. Seul, plus apte doit survivre (« survival of the fittest »).

Son théoricien Charles Darwin y défend la théorie de la supériorité que cette assertion exprime explicitement: « Ainsi, les membres faibles des sociétés civilisées propagent leur nature et en conséquence, nous devons subir sans nous plaindre les effets incontestablement mauvais générés par les faibles qui survivent et propagent leur espèce; mais il existe au moins un frein c'est que les membres faibles et inférieurs de la société ne se marient pas aussi librement que les sains; et ce frein pourrait être augmenté indéfiniment, bien que ceci relève plus de l'espoir que de l'attente, par le fait que les faibles de corps ou d'esprit se retiennent de se marier. (...) et c'est principalement grâce à leur pouvoir que les races civilisées se répandent et sont en train de se répandre partout, jusqu'à prendre la place des races inférieures. »157

Herbert Spencer, un des idéologues, pense ainsi que « toute protection artificielle des faibles est un handicap pour le groupe social auquel ils appartiennent, dans la mesure où cette protection a pour effet (...) de le mettre en position d'infériorité face aux groupes sociaux rivaux158. » Son versant racialiste fait, à l'échelle de la compétition entre les groupes humains, de la « lutte entre les races » le moteur de l'évolution humaine.

156 Discours à la 39e Session de l'Assemblée Générale des Nation-Unies, 4 octobre 1984.

157 Charles Darwin, The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex, Paris, 1872, p. 223. 158Denis Touret, « Le darwinisme social par Herbert Spencer », in http://classiques.uqac.ca.

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Sur le plan politique, le darwinisme social a servi à justifier scientifiquement plusieurs concepts politiques liés à la domination par une élite, d'une masse jugée moins apte. Parmi ceux-ci, on trouve le colonialisme, l'eugénisme, le racisme, le fascisme et surtout le nazisme et ajouteront-nous aujourd'hui l'ethnisme. En effet, cette idéologie légitime l'élimination des « races » humaines et des êtres les plus faibles, pour que ceux-ci laissent la place aux « races » et aux êtres les mieux armés pour survivre. La critique du darwinisme social du sociologue Jacques Novicow entrevoit le darwinisme comme « la doctrine qui considère l'homicide collectif comme la cause des progrès du genre humain. » 159, homicide qui deviendra dans la « mise en modernité » du Gabon, un ethnocide avec l'imposition de l'Etat.

Ainsi, des éléments liés à la théorie de la sélection naturelle ont été incorporés par Shigetake Sugiura, un tuteur de Hirohito, dans ses écrits visant à justifier la supériorité de la race nipponne et son droit à dominer l'Extrême-Orient. Avec les éléments mythologiques propres au shinto, le darwinisme social servit donc de toile de fond à l'invasion de la Chine et des pays d'Asie du Sud-Est pendant l'ère Showa.

En Afrique, le colonialisme est directement inspiré de cette idéologie de la hiérarchie des races. Ainsi, analyser l'expression de la dissemblance, dans la colonie revient à montrer les fondements darwiniens de l'oeuvre civilisatrice et à déterminer, les implications dans le manifeste de la colonie. Le colonialisme est par ailleurs lié à la « frontiérisation » de l'Afrique, que nous évoquerons dans ce chapitre.

Pour des besoins analytiques qui prennent toutefois en compte, et au mieux l'empirie, nous souhaitons ici lire cette relation causale en deux mouvements, qui peuvent autant s'appréhender comme deux disciplines distinctes des sciences sociales sans pour autant s'exclure mutuellement.

L'histoire s'invite dans la géographie et vice versa. L'histoire est celle du portrait du colonisateur et aussi celui de l'évolué ; alors que la géographie est d'abord celle de la configuration bipolaire Nord/Sud de la Ville cruelle160 coloniale, avant d'aboutir au « partage » du continent africain par Bismarck sur des bases juridiques.

159 J. Novicow, La critique du darwinisme social, Paris, Alcan, 1910. Version électronique disponible sur www.gallica.fr

160 Référence à Eza Boto dans sa Ville Cruelle, où il dépeint les configurations géo-racistes et géno-politiques de la cité coloniale en « Tanga Nord et Tanga Sud ». J. Poinsot, A. Sinou et J. Sternadel parlent également de «...partition de l'espace urbain en deux zones, la ville «européenne« et la « ville indigène« » in Les villes d'Afrique noire entre 1950 et 1960, Paris, la documentation française, 346 p.

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Section I : La « géno »-politique coloniale

Le manifeste de la colonie est celui d'un portrait caricaturé du colonisé qui assimile à tous les niveaux, le nègre à une bête « sauvage ». L'intitulé, exempli grati, de l'ouvrage de Joseph Conrad : Au coeur des ténèbres, illustre cette péjoration que Balandier, avec « Les noirs sont des hommes » va tant bien que mal essayer de réhumaniser ; alors que Frantz Fanon, usera de la satire, dans Peau noire, masque blanc, pour peindre à l'instar d'Albert Memmi, le portrait du colonisé. La géno-politique de la race est cette politique fondée sur une base idéologico-génétique, établissant la supériorité de la « race » blanche sur le Nègre. Théorie à l'origine darwinienne, sa version dite sociale servit à légitimer la colonisation et sa pseudo-civilisation, sa « domestication »161. Comment peut-on prétendre humaniser l'altérité, si l'on ne la considère pas telle une non-humanité?

1. Le darwinisme social et la légitimation de la conquête coloniale

L'empreinte de l'idéologie coloniale a été longtemps au fondement des disciplines telles que l'ethnologie. La recension des acceptions différentes du concept d'ethnie, en vogue jusqu'en 1970, qu'Amselle entreprend dans son ouvrage Au coeur de l'ethnie, montre les influences encore fortement présentes dans les sciences sociales aussi bien que dans les analyses médiatiques de la réalité politique en Afrique. En effet, cet auteur affirme qu'« Outre la proximité de la notion d'ethnie avec celle de « race », on voit combien la définition de ce terme est entachée d'ethnocentrisme (..). Sans beaucoup forcer les choses, on pourrait dire que le dénominateur commun de toutes ces définitions de l'ethnie correspond en définitive à un État-nation à caractère territorial au rabais. Distinguer en abaissant était bien la préoccupation de la pensée coloniale »162.

La pensée coloniale se fonda aussi sur l'idéologie raciale, qu'appuyaient certaines disciplines « scientifiques ». À la charnière entre le 19e et le 20e siècle, se développa la recherche en anthropologie physique. Cette discipline était censée fonder « scientifiquement », par la mesure et la comparaison des volumes crâniens, la supériorité des Européens par rapport

161 Aporie d'une logique fallacieuse, l'épreuve du temps nous a montré combien d'autres animaux l'on a civilisé, après le Nègre, outre les domestications de quelques bêtes qui au fond n'ont jamais été sauvages.

162 Jean-Loup Amselle, Elikia M'Bokolo, dir. Au coeur de l'ethnie : ethnies, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte/Poche, 1999, pp. 18-19.

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aux peuples colonisés. Ainsi, dans les musées de sciences naturelles se trouvaient, jusqu'à une époque relativement récente, des vitrines exposant et comparant des crânes européens et africains. Un volume crânien supérieur, constaté chez les Européens, était présenté comme la preuve d'une intelligence supérieure censée expliquer les différences de développement entre sociétés occidentales et « indigènes », et légitimer le droit des Européens à la conquête coloniale.

Pis encore, les « zoos humains de la République coloniale »163, selon les termes de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, paru dans Le Monde Diplomatique d'août 2000, où, ces des individus « exotiques » mêlés à des bêtes sauvages étaient montrés en spectacle derrière des grilles ou des enclos à un public avide de distraction, constituent la preuve la plus évidente du décalage existant, entre discours et pratique, au temps de l'édification des empires coloniaux. Le darwinisme social, vulgarisé et réinterprété par un Gustave Le Bon ou Vacher de Lapouge au tournant du siècle, trouve sa traduction visuelle de distinction entre « races primitives » et « races civilisées », dans ces exhibitions à caractère ethnologique. Ces penseurs de l'inégalitarisme découvrent, à travers les « zoos humains », un fabuleux réservoir de spécimens jusqu'alors impensable en métropole164.

Une majorité d'acteurs évoluant dans différents champs - politique, économique, scientifique ou religieux par exemple - imposèrent donc finalement une certaine image de l'Afrique et des populations qui y vivent. Ces représentations accréditaient le plus souvent l'idée d'un continent arriéré, aux moeurs barbares, marqué par l'absence de civilisation, de société élaborée ou de pouvoir centralisé, et où l'absence d'écriture, pour ce qui est de l'Afrique noire, devait prouver l'absence d'histoire. L'histoire de l'Afrique n'aurait dès lors réellement commencé qu'avec la colonisation, seule dispensatrice de développement. Le discours de Jules Ferry, le 28 juillet 1885, lors du débat sur la politique coloniale de la France, à la Chambre des Députés traduit clairement cette position : « Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... »165. Clémenceau ne sera pas en reste lorsqu'il avance le 30 juillet de cette même

163 Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Sandrine Lemaire, « Les zoos humains de la République coloniale », in Le Monde Diplomatique, Août 2000, pp.16-17.

164 L'ouvrage de référence, Zoos humains, de la vénus hottentote aux reality shows, de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Eric Deroo, Sandrine Lemaire (dir.), est disponible dans la collection Poche des éditions La Découverte.

165 http://ldh-toulon.net/Jules-Ferry-et-Clemenceau.html article de la rubrique histoire et colonies > colonies, date de publication : dimanche 1er décembre 2013 consulté le 08/04/2015 à 19h 08.

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année, que « Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu'elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. »

L'anthropologie physique, comme l'anthropométrie naissante, qui constitue alors une grammaire des « caractères somatiques » des groupes raciaux (systématisé dès 1867 par la Société d'anthropologie avec la création d'un laboratoire de craniométrie), puis le développement de la phrénologie166, légitiment le développement de ces exhibitions. Elles incitent les scientifiques à soutenir activement ces programmations, pour trois raisons pragmatiques : une mise à disposition pratique d'un « matériel » humain exceptionnel (variété, nombre et renouvellement des spécimens...) ; un intérêt du grand public pour leurs recherches, et donc une possibilité de promouvoir leurs travaux dans la grande presse ; enfin, la démonstration la plus probante du bien-fondé des énoncés racistes par la présence physique de ces « sauvages ».

Les civilisations extra-européennes, dans cette perception linéaire de l'évolution socioculturelle et cette mise en scène de proximité avec le monde animalier, sont considérées comme attardées, mais civilisables, donc colonisables. La cohérence de tels spectacles devient une évidence scientifique, en même temps qu'une parfaite démonstration des théories naissantes sur la hiérarchie des races et une parfaite illustration in situ de la mission civilisatrice alors en marche outre atlantique. Scientifiques, membres du lobby colonial ou organisateurs de spectacles y trouvent leur compte.

Il va sans dire que darwinisme social et hiérarchie raciale se répondent dialectiquement. Sans doute participent-ils d'une même angoisse devant l'altérité, angoisse qui trouve alors son exutoire dans une rationalisation inégalitaire des « races », dans une stigmatisation commune du « taré » et de l'« indigène ». Les « zoos humains » se trouvent ainsi au confluent d'un racisme populaire et de l'objectivation scientifique de la hiérarchie raciale, tous deux portés par l'expansion coloniale. Dégrader, humilier, animaliser l'altérité est sous-tendu par l'idéologie qui se consacre à « dresser entre « eux » et « nous », une barrière infranchissable ».

166 Théorie de Gall, « d'après laquelle l'inspection et la palpation du crâne et la recherche de ses protubérances (ou bosses) permettraient de connaître les facultés et instincts dominants chez un sujet, d'après un système hypothétique de localisations cérébrales », Garnier in Le Grand Larousse, op.cit.

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"Enrichissons-nous de nos différences mutuelles "   Paul Valery