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La conservation du dugong en Nouvelle-Calédonie: la mobilisation et la confrontation de savoirs et pratiques pour la protection d'une espèce « emblématique » menacée

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par Audrey Dupont
Université Aix-Marseille - Anthropologie 2015
  

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IV.2. Mobilisation des « savoirs autochtones » au service de la
protection environnementale : l'aire marine protégée Hyabé / Lé-Jao

IV.2.1. Clans de la mer et gestion maritime à Pouébo

La mer est un élément important dans la commune de Pouébo puisque nombre de tribus se réclament d'être du bord de mer, dont celles étudiées plus particulièrement : la tribu de Saint-Denis de Balade (district de Balade au nord), les tribus de Yambé et Diahoué (district de Lé-Jao au sud). Suivant la position géographique d'un foyer dans une tribu59, les habitants se définissent comme issus de la « chaîne » ou du bord de « mer », ce qui modifie considérablement leurs univers spirituels et leur pratiques sociales.

Dans la tradition locale, un clan de la « terre » et un autre de la « mer » ne se référaient pas aux mêmes espèces végétales ni animales. Par exemple, les indicateurs temporels observés par la population dans le milieu naturel variaient selon le lieu d'habitation. Si les tribus de bord de mer de la commune de Pouébo savent lorsqu'ils doivent planter l'igname en fonction de l'apparition des baleines, les tribus de la chaîne repèrent cette période grâce aux feuilles jaunissantes d'un arbre précis. De même, les membres de ces tribus que nous avons interrogées ont souvent exprimé leur illégitimité à parler du milieu maritime parce que, pour eux, « on ne parle que ce dont on connaît ». Or, comme ils sont davantage reliés aux plantes et aux animaux de la forêt, ils peuvent difficilement aborder ce sujet.

En outre, en fonction de leurs environnements naturels proches, la population ne pratiquait pas des activités similaires. Si les clans d'une tribu n'étaient pas tous dévolus à la même tâche, seuls certains clans de la montagne étaient habilités à chasser et d'autres clans de bord de mer à pêcher. Ce faisant, ils n'observaient pas non plus les mêmes rituels de

59 Selon que la tribu se situe du côté « mer » ou du côté « terre » le long de la route provinciale.

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préparation à ces activités. En effet, d'après un entretien réalisé auprès de la bibliothécaire de la médiathèque de Pouébo-village, depuis les années 1870, les tribus de la chaîne s'approvisionnent occasionnellement en poissons auprès des clans de pêcheurs, en faisant une demande et un geste auprès d'un individu de la tribu de bord de mer qui, en réponse, organisait une pêche collective (Cornier, 2010 : 81). Selon cette même personne, l'inverse était aussi vrai concernant les clans de bord de mer et l'approvisionnement en viande.

Ainsi, l'organisation traditionnelle de la vie entre les tribus de la commune de Pouébo reposait sur la répartition entre « peuple de la mer » et « peuple de la terre » qui étaient relié par un système d'échanges réguliers entre les deux milieux. Si ce grand partage, encore reconnu actuellement, oriente certaines règles sociales et de modes de penser, les personnes n'ont donc pas les mêmes perceptions de la mer en fonction de leur lieu d'origine. En ce sens, nous observerons cette distinction dans le rapport, entre ceux qui sont nés près de la mer et ceux qui ne la connaissent « que de loin ». Ce sont donc les clans de la mer qui sont garants de sa protection et de sa gestion.

IV.2.2. Découpage local de l'espace maritime

La question de la gestion de l'espace marin repose sur le présupposé de l'existence de règles foncières maritimes reconnues localement. Comme nous l'avons remarqué, l'enjeu des ressources marines est totalement lié « aux spécialisations fonctionnelles des clans au sein des chefferies (en particulier les « clans pêcheurs » reconnus « détenteur[s] des connaissances et des objets magico-religieux nécessaires à la capture de la faune marine », Leblic, 1989 : 112) » - des spécialisations qui se transforment au fil du temps (LeMeur, Saboua, Poncet, Toussaint, 2012 : 241). Ceci prouve bien que les habitants s'approprient l'espace marin, et ce d'autant plus qu'ils délimitent les zones de pêche par tribu. En effet, selon Leblic, chaque tribu aurait toute légitimité de pêcher dans le territoire en mer qui correspond aux limites terrestres de la tribu (Ibidem). Cet aspect transparaît également dans les discours récoltés sur le terrain, même si aujourd'hui ces frontières maritimes, et les règles associées à leur transgression, seraient de moins en moins respectées.

En effet, un vieux pêcheur d'au moins soixante dix ans de la tribu de Yambé nous explique que ces limites-là ne sont plus réellement respectées depuis sa jeunesse où il partait à la pêche à la tortue ou au dugong :

« Des fois, on était tout près de la tribu de Tchambouène, il aurait fallu faire le geste avec les gens de Tchambouène et si on allait plus loin, il fallait faire avec les gens de Pouébo. Le chef coutumier, le petit chef ou un autre Vieux, n'importe lequel. Mais s'ils voient le bateau, ils vont commencer à parler de cela. Il fallait faire normalement, mais on ne le faisait pas ».

Aussi ces délimitations ne sont plus respectées aujourd'hui, non sans exacerber parfois des tensions entre diverses tribus voisines. Si ces règles ne sont plus réellement respectées, d'autres indicateurs manifestent de l'appropriation par la population locale de l'espace maritime, comme certains modes de gestion traditionnels. De la même manière qu'il existe des lieux « tabous » sur la terre, on en retrouve en mer. D'après la coutume, les habitants doivent respecter ces endroits en effectuant certains rituels ou en évitant d'y pénétrer, afin de ne pas contrarier les esprits des anciens qui en sont les gardiens. Ces tabous font alors partie intégrante de l'ensemble « cosmopolitique » kanak, tout en participant à la gestion de la ressource terrestre ou halieutique.

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IV.2.3. Zones taboues et réserves coutumières

En effet, les clans des pêcheurs de la région auraient toujours protégé le lagon en mettant en place des zones « taboues », voire des zones de protection coutumière, qui ont été établies dans des temps ancestraux. Par exemple, prés de la tribu de Saint-Denis de Balade, il est possible d'apercevoir depuis le col d'Amos un lieu tabou où l'eau est « noire » parce que l'endroit est profond :

« Le tabou il est tout noir, mais tous les poissons qui passent, soit un requin, soit un perroquet, soit un modap mais ils sont tout blancs, comme le cahier, comme c'est noir le tabou » (Saint-Denis de Balade, petit-chef de la tribu de plus de soixante ans).

Cet endroit se nomme en nyelayû Dalac Yelem (la mer défendue) et, même si cet endroit n'appartient plus à la tribu de Saint-Denis mais à celle de Tiari plus au nord (commune de Ouégoa), la plupart des habitants aux alentours continueraient de respecter le tabou qui l'entoure. Ils demandent l'autorisation de passer ou de pêcher aux membres de la tribu « propriétaire » et, lorsqu'ils y passent en bateau, ils font un geste ou une parole en signe de respect. Si les personnes ne respectent et ne respectaient pas ces règles, il pouvait leur arriver des malheurs causés par des esprits des anciens, qui chercheraient à punir la faute commise.

Ainsi, la fréquentation et les activités sur ces zones se trouvent donc régulées par des règles coutumières ; mais ce n'est pas tant ce qui caractérise le mieux ces tabous. En effet, à travers ce discours, nous pouvons appréhender la valeur culturelle de tels endroits. Plus que des modèles traditionnels de gestion, ils participent de la coutume kanak et se réfèrent à des histoires qui leur donnent vie et sens, ainsi qu'aux règles qui les entourent.

Dans la tribu de Yambé, s'il existe aussi des zones taboues en mer du même ordre, d'autres sont des endroits que le petit chef de la tribu a décidé de protéger. Par exemple, la partie gauche du récif Pewen (« Péwhane » - cf. figure 7) est une réserve mise en place par le petit chef de la tribu, avec l'accord des anciens de la tribu, afin d'être sûr d'avoir du poisson lors de cérémonies comme la fête de la Nouvelle Igname : c'est ce que l'on nomme une réserve coutumière. Ce sont d'ailleurs les coutumiers qui ont autorité sur cet espace qui, pendant sept ans, a été interdit à la pêche. Aujourd'hui, ils auraient rendu de nouveau la pêche possible à cet endroit pour les résidents de la tribu uniquement.

Enfin, d'autres zones font l'objet d'une protection stricte, cette fois-ci coutumière60 : ce sont les réserves coutumières traditionnelles. Ces espaces sont mis en place par le chef de la tribu pour préserver la ressource dans ce territoire afin de permettre à la tribu de s'approvisionner abondamment en viande ou poisson lorsqu'elle fête un événement important, comme la cérémonie de la Nouvelle Igname sur Pouébo. De fait, la protection de la nature est assimilée à la protection de la ressource, et les coutumiers ne cherchent pas à sauvegarder directement l'environnement pour lui-même mais pour assoir l'organisation sociale en place. Les règles coutumières ont avant tout pour objectif de normaliser les actions humaines plus que pour protéger la nature, qui est un effet plus qu'un objectif de cette règlementation. Cela ne signifie pas que, traditionnellement, les Kanak ne se préoccupent pas de l'environnement. Seulement, ils le font pour de certaines raisons, dont la plus primordiale est celle de la survie de leur culture.

60 Qui dépend de l'autorité coutumière kanak basée sur la chefferie et le système de parenté

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Mais la traversée de la réserve coutumière et des zones taboues de la tribu de Yambé est totalement interdite parce qu'elles ont été recouvertes par des aires marines protégées intégrale. Autrement dit, à l'autorité coutumière se superpose celle de la Province Nord, et ce sous demande des coutumiers eux-mêmes. Comment cette AMP s'est-elle construite ? Quel a été le rôle et la place des coutumiers dans ce projet ? Comment et surtout, pourquoi ont-ils tenu à intégrer cet outil de protection juridique ?

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