C. Intervention de la situation
Résistances
Nous avons dissocié deux types d'obstacle : les
obstacles intrinsèques et ceux qui sont extrinsèques. Le premier
correspond à des résistances propres à l'individu comme
par exemple des difficultés physiques. En ce qui concerne le second, il
permet de mettre en évidence les apports et les manques de
l'environnement, ses effets néfastes ainsi que ceux qui sont
bénéfiques pour une bonne observance (notamment non
médicamenteuse). Les résistances, quelle que soit leur nature,
étaient plus présentes chez le public cardiovasculaire,
« C'est ça, il y a le coté
médical c'est super génial la prise en charge, ré
éducation et autre mais au niveau sociétal c'est compliqué
[...]
53
probablement en raison de leur part dévolue dans le
projet thérapeutique plus élevée (en terme de
prescriptions non médicamenteuses). L'exemple le plus probant c'est sans
aucun doute l'alimentation : « on va dire que c'est plus dur que le
tabac parce que j'étais un bon mangeur je cuisine beaucoup et j'aime
bien les bonnes choses [...] me priver à 100% de charcuterie non c'est
pas possible » (M. Luc). Pour M. Roger, il a été
difficile de se mettre à faire de l'activité physique :
« Le plus compliqué c'est de lutter contre la
sédentarité. Il faut que je me fasse violence parfois parce que
comme je suis informaticien et même à la retraite l'algorithme
ça me passionne encore donc je suis souvent des heures sur mon
ordinateur à m'amuser à programmer des trucs parce que c'est un
hobby et quand on a l'esprit focalisé on ne voit pas le temps passer et
on est facilement trois heures devant l'écran on a pas bougé on a
pas vu le temps passer et je me fais piéger encore ».
Nous voyons bien dans les deux exemples
précédents que les patients ont véritablement du mal
à modifier des habitudes qu'ils ont mis des années à
incorporer. Ces façons de vivre sont durablement ancrées dans ces
individus et structurent même leur corps. Le travail et la passion de M.
Roger ont participé à lui façonner un habitus (Bourdieu,
1998) peu perméable aux nouvelles habitudes de vie que lui
suggèrent les professionnels de santé. Ces obstacles sont tous
les deux extérieurs aux patients.
Pour ce qui est des résistances intrinsèques,
nous avons pu relever une difficulté physique ; « quand vous
avez une voiture qui est à 50 mètre de votre bureau et que vous
vous arrêtez 40 fois pour re prendre votre souffle, pour moi c'est un
frein » (M. Noa) ainsi qu'une peur de l'avenir : « J'avais
peur de microbes, j'avais peur de mourir. J'avais pas d immunités donc
voilà » (Mme Alex). Un patient de chaque groupe de pathologie
identifie des obstacles sociétaux, que nous ne pouvons pas prendre en
compte comme des obstacles à l'observance. En effet, ce sont
plutôt des inconvénients induits par leur statut de malade
chronique. Il y a par exemple les déclarations de M. Luc, ayant eu pour
projet de monter son entreprise :
54
donc passé 50 ans en plus l'infarctus on n'existe
plus dans la société. C'est vraiment le problème
aujourd'hui [..] le regard des autres va être différent. Ils se
disent ah le pauvre petit il a eu un infarctus [..] c'est sociétal,
c'est pas hôpital, qu'est-ce qu'on est ? On est devenu quoi ? Vous
êtes en invalidité. On se dit je peux faire quelque chose quand
même. Ben non monsieur, vous vous rendez compte, polyarthrite vous pouvez
claquer demain c'est ça quoi ».
Quant à Mme Lise, elle a été mal
perçue par la société en raison de l'invisibilité
de sa pathologie et l'absence de stigmates :
« Il y a un an quand je demandais une salle pour me
reposer entre midi et deux en disant que c'était la condition à
mon embauche sur le coup on m'a dit oui au niveau de la hiérarchie mais
dans les faits ont m'a proposé de dormir aux archives quoi [..] il y a
eu pas mal d'obstacles que je vivais mal parce que je savais pas comment en
parler même aujourd'hui c'est pas évident parce que les gens me
regardent ils se disent je suis en bonne santé donc parler de mon
handicap c'est compliqué [..] il y a des personnes pas bienveillantes,
qui vont être limite jalouses en disant ben toi au moins tu peux te
reposer entre midi et deux tu as de la réserve »
Lorsqu'un individu porte un stigmate alors il est
stigmatisé et s'oppose aux « normaux » (Goffman & Kihm,
2015). Mais qu'advient-t-il des handicaps ne comportant aucun stigmate ?
lorsqu'un individu en rencontre un autre, il va automatiquement le classifier
par ses caractéristiques visibles. Ainsi, Goffman va dissocier les
identités sociales virtuelles (ce que l'on peut voir à
première vue) et celles qui sont réelles (la véritable
identité, en prenant en compte tous les autres paramètres). Le
stigmate « présente un désaccord particulier entre les
identités sociales virtuelles et réelles » (ibid. p. 12).
Dans l'exemple ci-dessus, Mme Lise a été
discréditée en raison de l'absence de stigmates.
Ressources
Concernant les ressources, c'est-à-dire ce qui va aider
les patients à surmonter leur maladie et à se prendre en charge,
nous avons là aussi plus de témoignages chez le groupe des
pathologies cardiovasculaires. Dans le groupe des
55
maladies oncologiques, Mme Alex et M. Flavien n'ont pas
relevé d'aide particulière, M. Indi nous a dit que l'ETP l'a
aidé (nous verrons par la suite qu'il s'agit de l'aspect
médicamenteux seulement), seule Mme Lise identifie certaines ressources
telles que des personnes extérieures (psychologue, socio
esthéticienne, association Ligue contre le cancer), des loisirs
(musique, sport) et une médecine alternative (acupuncture).
Néanmoins, ces ressources ne sont pas liées à des
prescriptions non médicamenteuses.
Concernant l'aspect associatif, c'est évidemment un
thème qui est très largement apparu lors de nos entretiens, ce
qui est plutôt logique étant donné que nous sommes à
chaque fois passé par l'intermédiaire d'une association pour
aller à la rencontre des patients : « l'association qui m'a
permis de comprendre que je pouvais faire du sport, qui m'a permis de
travailler aussi [...] l'association m'a appris à bouger, à faire
du sport » (M. Jean),
« L'appartenance à l'association c'est certain
ça m'a aidé, ça m'a motivé [...] dès lors
qu'on prend des responsabilités dans une asso dont les missions sont
celles-ci justement, une bonne observance pour les patients, de
l'activité physique, de l'équilibre alimentaire, on est
obligé de faire un effort supplémentaire peut être pour
être à la hauteur du message » (M. Roger).
L'un d'entre eux (M. Roger) a identifié sa femme comme
une aide précieuse pour ce qui est du changement d'alimentation : «
Alors façon de manger j'avais pas beaucoup de progrès
à faire parce que j'ai une épouse de l'ancienne
génération et elle était déjà attentive
à limiter le sel, la graisse ». M. Luc nous a dit s'être
aidé de deux application qui lui permettent de scanner les aliments afin
de vérifier leurs propriétés nutritives :
« Oui il y a les propriétés, les
matières grasses, les graisses saturées, le nova
c'est-à-dire que c'est un produit hyper transformé. Après
il y a la liste des ingrédients. Et sur Yuka ce qui est très
bien, ça m'emmène des compléments. Il y a des trucs pour
enfants, ou même des petits déjeuners. Regardez là il y a
trop de sel, de sucre, il y a des additifs, des graisses saturées il y
en a trop et souvent dans les additifs il dit les additifs
56
et le nombre et on s'aperçoit que dans la
nourriture pour enfant il y a des additifs dangereux. A ce niveau-là
j'ai changé d'habitudes de consommation ».
Plusieurs fois, il a été montré que la
ressource de l'association apportait beaucoup sur l'aspect social. En effet,
les patients ne viennent pas seulement pour faire une activité physique,
il y en a même qui viennent que pour la dimension affective, comme M. Luc
(Ç on se lève parce qu'on sait qu'il y a les copains, pas
pour faire de la ré adaptation » ou M. Noa (« alors
bon on se raconte nos misères, on se rend compte qu'on a tous les
mêmes problèmes [...] c'est ce que je trouve intéressant
à Coeur et Santé, c'est que c'est sympa »). Mais, plus
que l'aspect social, c'est la comparaison et l'expérience des pairs qui
confortent et aident les patients. Ainsi, nous pouvons nous appuyer sur les
déclarations de M. Luc :
« La ré éducation. C'est ici, c'est de
s'accrocher ici parce que quand je vois les gens qui sont passés pas
loin et qui hop ils sont réparés, les mecs ils repartent comme
s'ils avaient fait qu'un passage jusqu'à la prochaine fois, s'ils ont de
la chance. Donc la prise de conscience est faite ici, notamment par les
expériences de tout à chacun dans notre travail. Parce que on
prend conscience avec les médecins, c'est la construction des
échanges avec les autres qui fait qu'on relativise. On se dit je ne suis
pas si mal que ça finalement par rapport à ce qu'il a eu lui. On
a des marges de comparaison et ça permet de se situer un peu. Et
ça, ça c'est important, de prendre du recul. Parce que ceux qui
re partent après la phase deux beaucoup re tombent dans les travers
d'avant ».
La comparaison avec des paris est un facteur important d'une
observance réussie. Les croyances d'efficacité personnelles sont
basées sur quatre sources d'information dont l'apprentissage social qui
correspond à la comparaison sociale, le sujet va alors comparer ses
réussites et ses échecs avec ceux des autres, ce qui peut avoir
une influence sur le SEP (Bandura, 2014), et surtout si la personne
comparée ressemble à l'individu qui se compare (âge, sexe,
pathologie, comme c'est le cas ici). La persuasion par autrui va
également avoir une influence : les opinions de personnes externes vont
compter pour le patient qui va mettre plus ou
57
moins d'entrain à la modification de son comportement
en fonction de cela. Le SEP est collectif, c'est pourquoi les pairs tiennent
une importance notable. Lors de nos entretiens, il en est ressorti que le club
Coeur et Santé pouvait emmener les patients à se comparer,
à s'entraider, s'encourager, relativiser (« on se rend compte
qu'on a les mêmes problèmes » M. Noa), et ; par
conséquent, élever significativement leur sentiment
d'efficacité personnel qui joue un rôle dans le changement des
modes de vie et l'observance.
Par ailleurs, nous avons remarqué que pour les patients
qui fumaient (trois), il leur a été plutôt facile
d'arrêter le tabac (hormis Mme Lise), ou, du moins, ils n'en ont pas
exprimé de difficulté : « du jour au lendemain, depuis
le jour où je suis rentré ici [...] on va dire c'est plus dur que
le tabac parce que j'étais un bon mangeur, je cuisine beaucoup et j'aime
bien les bonnes choses » (M. Luc, pour qui l'arrêt du tabac
semble avoir été moins difficile que la modification du
régime alimentaire). Or, nous avons vu dans la définition des
concepts que les comportements qui vont dans le sens des normes sociales
dominantes seront valorisés et plus faciles à mettre en oeuvre
comme c'est le cas de l'arrêt du tabac, cette substance n'étant
plus glorifiée par l'opinion public, nous pouvons comprendre qu'il est
désormais plus facile de s'interdire de fumer plutôt que de
changer un régime alimentaire.
|
Groupe cardiovasculaire
|
Groupe oncologie
|
|
ETP
|
2/4
|
0/4
|
Tableau 6 Proportion des patients ayant suivi
l'ETP
Comme nous l'avons vu plus haut, des précisions plus
exhaustives sur ce qu'est l'ETP auraient dû être données aux
patients qui ne savaient pas toujours très bien comment le
définir (particulièrement ceux atteints de pathologies
oncologiques). En effet, M. Indi nous a dit avoir reçu de l'ETP mais
nous doutons qu'il ait eu les mêmes arrières plans que nous lors
de son évocation. Par ailleurs, il n'est pas passé par les quatre
étapes essentielles de l'ETP (élaboration du diagnostic
éducatif, définition du programme personnalisé,
planification et mise en oeuvre des séances collectives ou
individuelles, réalisation d'une évaluation
58
individuelle). Finalement, seulement M. Roger et M. Jean nous
ont dit avoir véritablement suivi de l'éducation
thérapeutique :
« La phase deux c'est une phase où ou passe
dans un service de ré adaptation cardiaque, qui nous fait endurer des
entraînements d'effort, donc c'est là d'où je sors à
l'instant et dans cette phase deux on a des ateliers thérapeutiques
où les intervenants, des kinés, des médecins, nous
apprennent au cours de cinq ou six ateliers le b.a.-ba d'une vie
équilibrée. Donc il y a... On apprend de l'équilibre
alimentaire, le respect de l'observance des médicaments,
l'activité physique » (M. Roger).
M. Jean en parle en ces termes :
« J'ai suivi des ateliers à haut
L'évêque pour la cuisine. On apprend à cuisiner, à
faire à manger sans matières grasses évidemment. Et
ça c'est très bien, j'ai appris beaucoup de choses. Et le sport
et compagnie évidemment. On a l'impression qu'on perd son temps mais non
je perds pas mon temps parce que je gagne des années en plus [...] oui
je suis allé à plusieurs ateliers, la nourriture, le sport, toute
une quantité de choses ».
A leurs yeux, l'ETP a donc été
bénéfique et a été vu comme une ressource. Les deux
autres patients du groupe des pathologies cardiovasculaires, bien qu'ils
n'aient pas reçu de l'ETP à proprement parler, ont eu tout de
même des échanges avec une diététicienne afin qu'ils
puissent faire attention à leur façon de cuisiner et de pouvoir
changer durablement leurs habitudes dans ce domaine.
Ainsi, avec toutes les ressources que nous avons pu mettre en
évidence, nous voyons bien que l'environnement joue un rôle
primordial dans le processus de dévolution. Si l'espace dans lequel vit
l'individu va quelques fois faire obstacle à son
59
observance, il peut également le soutenir avec
plusieurs aides : comparaison avec les pairs, encouragements, tierce personne
qui aide à la bonne alimentation, etc.
|