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Variabilité des espaces de d'évolution chez les personnes atteintes de maladies chroniques


par Paolo Danielis
Université de Bordeaux - Master Sciences de l'éducation 2020
  

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B. Entrée dans la chronicité Le malade chronique

« Les maladies chroniques désinstitutionnalisent le cours de la vie » (Boutinet, cité par Tourette-Turgis & Thievenaz, 2014, p. 12)

En 2016, 15 millions de personnes étaient atteintes de maladies chroniques en France, soit 25% de la population et les chiffres sont en constante évolution (Revillot & Eymard-Simonian, 2016, p. 6). Des injonctions législatives ont été faites par les décideurs afin de rendre obligatoire l'ETP dans les établissements

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hospitaliers. Les textes de 2010 décrivent plusieurs compétences que le patient doit acquérir, les programmes à mettre en oeuvre, le tout devant être approuvé par les ARS (Agences Régionales de Santé). Les maladies chroniques comportent quatre caractéristiques essentielles (ibid.) : il est nécessaire de dépasser six mois pour parler de chronicité, il est question de répétition (concernant les symptômes et les habitudes de vie, il y a un risque de complication au niveau psychologique, social, organique, et cognitif), et il est question d'un retentissement sur la vie quotidienne (aspect physique, dépendance, assistance, prévention, surveillance, régime...). Or, on ne parle pas de guérison mais bien de stabilisation. Certaines pathologies sont plus sourdes que d'autres : par exemple les maladies cardiovasculaires sont généralement silencieuses et ne se manifestent pas souvent hormis le diabète qui peut se manifester plusieurs fois dans la même journée.

Le terme « chronique » est très marquant car il inscrit véritablement la maladie dans le temps. L'individu n'en ressort plus (bien qu'il y ait quelques exceptions où nous considérons que le patient est « remis »). La maladie chronique diffère de celles dites aiguës qui vont agir brutalement par des signes évidents à un moment donné puis disparaîtront. Elles s'éveillent puis disparaissent. A l'inverse, la pathologie chronique se manifestera souvent, elle n'a pas de fin, au mieux, elle est endormie. Elle est silencieuse et ne « fait pas de bruit », elle n'est pas guérissable et peut se réveiller à tout moment (situation de crise). Aussi, elle peut évoluer. Néanmoins, elle est maîtrisable, contrôlable, d'où l'importance de l'ETP qui va permettre au patient d'adapter son mode de vie à la maladie et donc, transformer sa façon de vivre. Selon Walker, la maladie chronique peut être vue comme une troisième naissance (2018, p. 51) : la première naissance étant la naissance de l'être biologique (inscription dans le registre des naissances), la seconde étant celle de l'être social (inscription sur la liste électorale) et la dernière étant celle du malade chronique et se caractérisant par la déclaration ALD (affection de longue durée) à la sécurité sociale. Cette dernière étant proclamée par le médecin au moment de l'annonce de la maladie. Le patient entre alors dans un nouveau monde : le monde du malade chronique. Un monde comportant ses « nouvelles formes d'existence, ses structures, ses lois, ses normes spécifiques » (id., p. 55). L'individu doit renoncer à son ancienne vie, d'où cette période de deuil plus ou moins longue à

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laquelle l'individu doit faire face et qui peut avoir pour conséquence une sorte de déni (Reach Gérard, 2005).

Le paradoxe de l'ETP réside dans le fait que la maladie doit être reconnue par le malade pour être maladie (les anglophones utilisent le terme « illness » afin de décrire cette acceptation) (Walker, 2018, p. 59). L'entrée dans ce nouveau monde est primordiale pour comprendre en quoi la pathologie va impacter la vie de l'individu. Cependant, certains patients acceptent de vivre dans ce nouveau monde en s'y conformant (changement du mode de vie) tandis que d'autres ne l'acceptent pas et ont une mauvaise observance. De plus, ce passage vers la chronicité ne va pas se faire de la même façon selon la pathologie. En effet, sortir du dualisme patients/maladie (corps/âme pour reprendre l'analogie d'Hippocrate) va être plus ou moins difficile selon la maladie concernée.

Pourquoi se soigner ?

« Le malade ne recouvrera pas la santé, et il peut arriver qu'il soit malade par sa faute en menant une vie de désordres et en n'obéissant pas aux médecins. C'est autrefois qu'il lui était possible d'éviter la maladie ; mais une fois qu'il s'est laissé aller, il est trop tard. De même qui lance une pierre ne peut plus la rattraper. Toutefois il était en son pouvoir de la jeter ou de la laisser tomber, car cela dépendait de lui. » (Aristote, cité par Reach Gérard, 2005).

Le rôle du médecin est d'essayer de soigner le patient mais il est nécessaire que, dans le même temps, le patient adhère au projet thérapeutique. Ce dernier doit impérativement accepter de prendre en charge sa maladie : ce n'est pas seulement le rôle du médecin, le patient a aussi une part de responsabilité dans ce projet. L'objectif pour eux est de faire taire le plus possible la maladie (car elle ne peut pas disparaître) et d'éviter les phases aiguës, c'est-à-dire les moments où elle se manifeste le plus. Comme nous le montre Le Helloco-Moy Gaïta (2016), le patient et le médecin poursuivent un but commun mais leur rôle diffère. Bien que le premier dispose des connaissances, il ne peut pas agir à la place de son patient, c'est donc à ce dernier qu'incombe la tâche la plus importante. Ils doivent s'entraider afin de réduire la maladie au silence.

Cependant, comme le montre Marianick Pichon (2015), le taux d'inobservance en ce qui concerne la part médicamenteuse est élevée, et tout porte à croire que l'observance non-médicamenteuse n'est pas assez bien respectée non

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plus, bien que cette dernière soit plus difficilement quantifiable (Pichon Marianick, 2015, p. 9). Les premières explications ont alors pointé vers un manque de connaissances de la part des patients. Aussi, de nombreux travaux ont prouvé le contraire, à l'image de ceux de Reach (2005). En effet, ce dernier a montré que le niveau de connaissance du patient sur sa maladie n'était aucunement lié à son observance. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'un patient sait qu'il fait et les connaissances ne vont avoir aucun impact sur sa manière d'être. Selon le professeur Grimaldi (2008), il ne faut pas répéter aux patients les risques qu'ils encourent pour leur santé en cas de mauvaise observance car l'information ne suffirait pas afin de modifier leurs comportements.

Des observations ont montré que même le personnel de santé ne se soigne pas toujours alors qu'il dispose de toutes les connaissances nécessaires afin de savoir quels effets peuvent avoir leur comportement et ainsi se plier à une bonne compliance. Mais le sens de se soigner peut différer d'un individu à un autre. Ce qui importerait serait la croyance (représentation de sa maladie, de son traitement, vulnérabilité, capacité à se soigner, pouvoir réel de la médecine à changer les choses). Ainsi, la notion de temporalité influencerait le patient sur la prise en charge de sa maladie. Reach (2005) y évoque notamment les trois types de conflit : le « conflit temporel à long terme » entre le malade de maintenant et celui du futur, le « conflit inter temporel » qui représente la récompense petite proche et celle qui est grande et lointaine, et le « conflit de maintenant » entre le malade et son double. En outre, il y décrit les trois manifestations de l'irrationalité et les facteurs pouvant jouer un rôle sur l'observance (l'âge et le milieu social notamment). La dépréciation du temps est un facteur à primordial dans le processus de compliance. « Est-ce que je vais me priver pour cette personne que je serai dans 20 ans et qui n'aura plus grand-chose à voir avec moi ? » (Reach, 2007, p. 183), « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras » (ibid.) : le patient a tendance à préférer une récompense petite proche que celle qui est lointaine et grande. De ce fait, plus un patient est jeune, et moins il aura tendance à se conformer à une bonne observance car la récompense lui semblera trop lointaine. Aussi, il y a toute une difficulté pour les personnes précaires de pouvoir anticiper l'avenir, ce qui représente également un obstacle à une bonne observance. Là aussi, les patients ne savent pas « de quoi sera fait demain », leur

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futur étant incertain, ils n'arrivent pas à se projeter et vivent « au jour le jour » et ne se soignent pas correctement puisqu'ils n'anticipent pas les effets sur un temps long. « On parle de non observance lorsque le patient prend moins de 80% des médicaments prescrits, laissant ainsi une marge à la négligence et à l'oubli » (Reach, 2007, p. 33). Elle est la plupart du temps associée aux maladies chroniques car elles ne guérissent pas, elles se stabilisent. Mais, parmi elles, il est fréquemment question des maladies chroniques qui ne « s'accompagnent pas d'inconfort immédiat ou de symptômes (alors qu ils sont de moins en moins nombreux avec la technicisation de la médecine), dont la gravité n'est pas ressentie de manière objective par le patient, lorsque le traitement se fait par comprimés plutôt que par des injections, impliquant des changements de mode de vie, est complexe, et, enfin, est plus préventif que curatif » (ibid.). Nous parlons ici de pathologies telles que le diabète, ou l'hypertension pour ne citer que ces deux exemples. Comme nous l'avons vu plus haut, l'état investi de plus en plus dans l'ETP car la non-observance est un problème coûteux pour le système de santé et un enjeu essentiel dans la société actuelle. Or, si la prise de médicament est facilement quantifiable il en est tout autre en ce qui concerne l'observance non médicamenteuse comme pratiquer une activité physique, changer son alimentation ou arrêter le tabac. Bien que l'ETP doive donner les mêmes chances de compliance à tous les patients quel que soit le milieu dans lequel ils vivent, « des facteurs intrinsèques (connaissances, autonomie) et extrinsèques (statut économique et social, environnement) » (Reach, 2007, p. 39) influent sur le changement des modes de vie. Nous avons vu que le degré de scolarisation n'avait aucune influence sur l'observance. Meichenbaum et Turk ont notamment montré qu'il n'y a pas de lien entre la connaissance et la compliance.

De la modification des habitudes à la transformation de l'habitus.

« Loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation, qui est la condition non seulement de la concertation des pratiques mais aussi des pratiques de concertation, puisque les redressements et les ajustements consciemment opérés par les agents eux-mêmes supposent la maîtrise d'un code commun et que les entreprises de mobilisation collective ne peuvent réussir sans un minimum de concordance entre l'habitus des agents mobilisateurs (e. g. prophète, chef de parti, etc.) et les dispositions de ceux dont ils s'efforcent d'exprimer les aspirations. » (Bourdieu, 2000, p. 272)

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L'habitus, tel que le décrit Bourdieu (2000), sont des structures structurées fonctionnant comme des structures structurantes. Il est façonné par des façons de voir le monde, de penser, d'agir, de faire, des manières d'être qui sont durablement ancrées dans l'individu. Il structure le corps et forme des conduites ordinaires, que l'individu va utiliser de manière automatique. Son patrimoine social et culturel sont construits par cet habitus et il s'exprime dans les pratiques quotidiennes. Ainsi, l'homme voit le monde à travers un filtre et l'ordre social est inscrit en lui via cet habitus. Le sens pratique (Bourdieu, 1980) et fortement lié à ce concept et permet aux agents de répondre de manière automatique aux événements auxquels ils font face (les situations). Cette autonomisation est le fruit d'une mémorisation ancrée dans les corps. On ne réfléchit pas pour la mettre en oeuvre, elle se produit instinctivement, de manière routinière, ce n'est pas conscient. Le sens pratique s'oppose à la dichotomie corps/âme, et donc ; par juxtaposition, au dualisme patient/maladie que nous avons évoqué précédemment. Les notions d'incorporation et de sens pratique dépassent dès lors cette vision binaire de l'être humain : il y a bel et bien une composante socio-historique aux pratiques des hommes. Les conditions faites corps induisent donc des manières d'être bien spécifiques selon l'habitus de chaque individu. Selon Bourdieu, « l'incorporation est ce qui rend possible l'appropriation intime par l'agent des structures sociales » (id., p. 5). Pour lui, elle conditionne un apprentissage par corps (1998). Mauss a également mis en avant cette incorporation en décrivant comment les femmes françaises ont incorporé une certaine gestuelle dans leur façon de marcher en imitant inconsciemment la démarche des femmes des films américains. Nous pouvons utiliser ce concept d'apprentissage par corps afin de le relier à l'ETP. En effet, il est intéressant de comprendre comment le patient arrive à intérioriser des techniques afin de les ré investir dans de nouvelles situations. Il est question pour lui de faire l'apprentissage de nouveaux gestes qui vont de pair avec un nouveau mode de vie. En nous appuyant sur cet exemple, nous pouvons faire l'hypothèse qu'avec l'incorporation de nouvelles techniques du corps, s'acquièrent de nouvelles façons d'agir, d'être ; c'est-à-dire, de nouvelles dispositions qui vont venir se fixer sur l'habitus. Nous pouvons parler de « dédoublement », « multiplication » ou encore « complexification » de l'habitus, à la manière d'un acteur qui se mettrait en scène

2 « Valeurs partagées, conditions de vérité qui se trouvent derrière chaque phrase et qui font que nous n'avons pas besoin d'expliciter. »

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dans différents rôles en ajustant les dispositions (tout ce qui est relié par l'habitus : manière de marcher, de penser, de parler, se tenir...). Car, ce dernier n'étant jamais totalement déterminé, il serait possible de le contrecarrer, de le « déchirer ». Ce concept d'habitus, que l'on pourrait comparer à l'arrière-plan de Searle2 (Garfinkel, 2009) est primordiale afin de comprendre comment le patient va devoir modifier ses structures dans le cadre d'une observance non-médicamenteuse et en quoi la maladie chronique touche réellement à ce que l'on est (pas seulement ce que l'on a).

Afin de comprendre ce qui va amener un individu à modifier son comportement nous nous devons d'utiliser la focale anthropo-didactique : comprendre comment des apprentissages peuvent avoir lieu en prenant en compte les conditions dans lesquelles ils peuvent se produire. Ainsi, le plus souvent, se conformer à une observance non-médicamenteuse induit une transformation systémique, c'est-à-dire de plusieurs situations. On pourrait aisément faire une comparaison entre la modification du comportement chez le patient atteint de maladie chronique et un autre exemple parlant de transformation du mode de vie : le cas Agnès (id.). Il est ici question du passing : « travail réalisé dans des conditions socialement organisées, pour accomplir et assurer son droit à vivre en femme normale, naturelle, tout en devant sans cesse compter avec la possibilité d'être démasquée et perdue » (id.). Autrement dit, tous les processus qu'elle met en oeuvre afin d'être acceptée légitimement comme une femme dans la société et d'avoir un contrôle sur les situations, à la manière d'un individu atteint de pathologies chroniques.

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